La biologie de la conservation (ou écologie de la conservation) est une discipline traitant des questions de perte, maintien ou restauration de biodiversité.
Robert Barbault la présenteBiodiversité. Introduction à la biologie de la conservation, Robert Barbault, 15/10/1997, Ed. Hachette, / comme une discipline de gestion de crise ; elle vise à identifier les populations en déclin ou relictuelles et les espèces en danger, pour en déterminer les causes de leur déclin, proposer, tester et valider des moyens de remédier à ce déclin (éventuellement provisoirement ex situ). Pour George Evelyn Hutchinson (en 1965) il s'agit à la fois de « conserver les acteurs de la pièce évolutive et le décor écologique où elle est jouée ».
Cette discipline est récente et plutôt d'origine anglo-saxonne. Elle a, à ses débuts ou dans certains pays, été influencée par les méthodes de conservation du patrimoine culturel et architectural, puis plus généralement par l'écologie scientifique.
Dans la seconde moitié du , sa pluridisciplinarité s'est étendue en évoluant vers l'écologie et en s'appuyant sur la biogéographie, l'écologie du paysage, la génétique des populations, et en s'appuyant sur la modélisation, la cartographie SIG, mais aussi sur la sociologie, l'économie, la philosophie et les sciences politiquesViederman, S., Meffe, G.K. & Carroll, C.R., 1997, « The Role of Institutions and Policymaking in Conservation », Principles of Conservation Biology, 2nd ed. Meffe, G.K. & Carroll, C.R. eds
La biologie de la conservation a beaucoup influencé les stratégies internationales de protection de la nature, dont au sein de l'ONU et UNESCO ; le mot est notamment très présent dans la Convention sur la diversité biologique (CDB) de Rio, mais il n'y a pas été redéfini.
Caractéristiques essentielles de la biologie de la conservation Domaine scientifique La conservation de la nature est à l'origine de la Biologie de la conservation, science nouvelle. appliquant les principes de l'écologie, de la biogéographie et de l'écologie du paysage, ainsi que de la dynamique et de la génétique des populations. L'anthropologie, les sciences économiques et la sociologie sont également mises à contribution, dans un triple objectif de restauration, protection et/ou gestion de la biodiversité.
Michael E. Soulé, biologiste américain et l'un des fondateurs de cette science nouvelle, décrit la biologie de la conservation comme la « science de la rareté et de la diversité » (Science of Scarcity and Diversity, titre d'un ouvrage de Michael Soulé).
Une nouvelle discipline qui s'adresse aux dynamiques et problèmes d'espèces, communautés et écosystèmes perturbés. […] Son objectif est de fournir des principes et outils pour la préservation de la diversité biologique..
Il décrit également cette discipline comme une « science de la crise », où les gestionnaires et les biologistes doivent apporter des solutions rapides et efficaces à des problèmes de conservation importants, comme préserver une population d'espèce menacée d'extinction par exemple. Le biologiste de la conservation doit souvent trouver des réponses et des méthodes de gestion à des problèmes de conservation dont il n'a pas toutes les données, puisque les outils et principes théoriques sont encore en cours d'élaboration, et que nous ne disposons pas de toutes les informations sur la biologie des espèces à gérer.
Deux dimensions complémentaires Comme son nom le rappelle, la Biologie de la conservation a deux dimensions : « Biologie » et « conservation », qui en font à la fois une science et un champ d’application (avec choix des moyens, mais obligation de résultat).
Dimension théorique C'est celle de la biologie, de l'écoéthologie et plus généralement de lécologie appelées pour tenter de comprendre les causes, les modalités et les étapes du déclin de certaines espèces ou populations, ainsi que leurs chances (probabilités) et conditions de survie, de maintien ou de restauration (d'espèces ou de populations).
En particulier la biologie de la conservation évalue, pour une population et dans un certain contexte, la population minimale viableYoung, T.P., Isbel, L.A. (1994), Minimum group size and other conservation lessons exemplified by a declining primate population. Biological Conservation 68: 129- 134. (MVP ou Minimum Viable Population pour les anglo-saxons), laquelle ne dépend pas que du nombre d'individus mais aussi de la dispersion des individus, leur capacité à se rencontrer et à se reproduire, en conservant une diversité génétique suffisante, ce qui peut ne plus être le cas dans des populations relictuelles qui semblent viables. C'est pourquoi l'écologie de la conservation s'intéresse aux « dépressions de consanguinité » et à la « dérive génétique »Caughley, G. & Gunn, A., 1996. Conservation Biology in Theory and Practice. Blackwell, Science, Inc. 459 pp.Clark, T.W., Mattson, D.J., Reading, R.P. & Miller, B.J., 2001. Interdisciplinary problem solving in carnivore conservation: an introduction. In: Carnivore Conservation, Gittleman, J.L., Funk, S.M., Macdonald, D. & Wayne, R.K. eds, Cambridge University Press, The Zoological Society of London.Meffe, G.K. & Carroll, C., 1997. Principles of conservation biology, 2nd ed. Sinauer Associates, Inc.Norgaard, R.B., 1997. Ecology, Politics, and Economics: Finding the Common Ground for Decision Making in Conservation. In: Principles of Conservation Biology, 2nd ed. Meffe, G.K. & Carroll, C.R. Sinauer Associates, Inc..
Dimension applicative concrète C'est l'aspect conservation. Il s'appuie sur des protocoles scientifiques d'inventaire et d'évaluation, incluant des éléments de mesure de la dynamique d'une population, et de plus en plus souvent des données sur l'état génétique des populations.
Sur cette base, l'écologue fait des propositions de gestion restauratoire ou conservatoire des habitats, voire de réintroduction d'espèces ou de renforcement de population.
Cette dimension inclut certains aspects de protection légale (réserve naturelle, parcs nationaux, réseau écologique, écoducs).
Elle vise des moyens de restaurer, protéger et gérer des populations, mais surtout les conditions durables de leur survie, dans la nature. Le travail dinventaire biologique est la première étape, qui peut être prolongée via un monitoring d'espèces, d'habitats ou de populations-témoin. Ils apportent les bases nécessaires pour évaluer l'état dynamique d'une population, et les menaces ou les risques d'extinction qui pèseraient éventuellement sur elle Caughley, G. & Gunn, A., 1996. Conservation Biology in Theory and Practice. Blackwell Science, Inc. 459 pp.. Le « conservateur » cherche notamment à éviter que le nombre d'individus d'une population ne chute en dessous d'un seuil critique (d'aire de répartition, de nombre d'individus ou d'homogénéité génétique). Pour les espèces animales supérieures, une loi générale est celle du seuil des 50/500 ( Lodé & Peltier, 2005) : - 50 individus suffiraient à éviter la dépression consanguine ; - 500 suffiraient à conserver un potentiel évolutif. Sous la barre d'un total de 500 individus, la population est considérée comme ne pouvant survivre dans la nature (sauf à bénéficier de mesures proactives de protection ex situ, avec par exemple reproduction en captivité ou en milieu protégé (Ramade, 1995). Cette loi découle de la modélisation des tailles minimales et effectives des populations de Franklin (1980) et Lande & Barrowclough (1987). Elle a été validée par d'autres auteurs (tels que Frankham, 1995 ; Franklin & Frankham, 1998 ; Lodé & Peltier, 2005), mais n'a pas de valeur prédictive absolue, de nombreux autres facteurs étant à prendre en compte (on sait par exemple qu'en l'absence de leurs prédateurs naturels, des espèces introduites peuvent pulluler à partir d'un très petit nombre d'individus).
Le « monitoring » des surfaces d'habitats et d'aires de répartition apporte également des informations intéressantes car une diminution d'aire de répartition traduit souvent une diminution du nombre d'individus ou des causes d'extinctions locales qui méritent analyse et éventuelles solutions.
Deux approches opérationnelles Ces deux approches semblent tantôt s’opposer, tantôt se compléter. Ce sont : Le maintien d'un état ; Le maintien d'un processus (ce qui parfois peut se traduire par un « ne rien faire » ou plutôt par un « laisser faire la nature »).
Autrement dit et de manière très simplifiée : faut-il maintenir un « stade successionnel » (par exemple, une clairière, qu'on entretient en y coupant les arbres qui y pousseraient), ou le gestionnaire doit-il veiller au maintien de la succession naturelle des stades et strates (boisement-sénescence-clairière, puis boisement à nouveau, pendant qu'une nouvelle clairière se forme à proximité après un stade sénescent et/ou un aléa climatique) ?
Le second aspect (maintien et restauration de processus) semble plus juste et efficace à long terme, mais il est peu compatible avec le découpage des milieux souvent figé par la propriété privée (qui par exemple fait qu'on ne laisse plus les rivières divaguer dans une plaine habitée ou cultivée, que les dunes sont plantées d'Oyats pour les immobiliser, que les lisières sont entretenues). La mise en réseau — en continuité biologique fonctionnelle — des espaces gérés (remaillage par des corridors biologiques) est un challenge important pour la science et la société et semble être un défi de plus en plus difficile à relever par la biologie de la conservation.
Histoire de la biologie de la conservation Racines anciennes ? Certains lui voient des origines très anciennes dans une attitude spontanée chez l'homme qui est de penser que certains habitats doivent être protégés pour leur valeur esthétique, culturelle ou religieuse intrinsèque, attitude qui semble pouvoir être universellement trouvée dans les croyances philosophiques et religieuses fondant la relation Homme-Nature. Les philosophies animistes, taoïstes, shintoïstes, et peut-être le druidisme et les cultures de l'Europe antique, reconnaissent une valeur sacrée à des sites sources d'émotion ou d'expériences spirituelles. Le jainisme, l'hindouisme, le bouddhisme accordent une valeur sacrée aux animaux. Beaucoup de religions primitives reconnaissent des lieux sacrés : forêts, lacs, montagnes, ou des animaux totems ou sacrés, dont la chasse est interdite…
Formalisation au ? Dans l'hémisphère nord, un intérêt marqué pour la protection de la nature a émergé au , semble-t-il de manière plus précoce dans les régions allemandes et aux États-Unis. Il semble qu'on puisse lui trouver au moins deux grandes sources d'inspiration : l'éthique et la science.
La première semble tirer inspiration, outre des racines anciennes citées ci-dessus, d'approches non-économistes et poétiques, dont, à la fin du , celle des essayistes et poètes américains Ralph Waldo Emerson et Henry David Thoreau. Ceux-ci défendent l'idée que la nature a une raison d'être intrinsèque, au-delà des gains économiques. La nature est un temple où l'Homme peut communier et communiquer avec Dieu. Cette conception s'inscrit dans le courant littéraire et philosophique du transcendantalisme. En Europe, l'expérience émotionnelle et esthétique du romantisme fasciné par la naturalité et le caractère grandiose des paysages sauvages… C'est ce courant qui en France est à l'origine de la première réserve naturelle créée dans la partie la plus ancienne de la forêt de Fontainebleau, à la demande de l'École de Barbizon (mouvement de peintres) qui refusait de voir disparaître ce patrimoine, pour des raisons esthétiques et paysagères.