L' (en français « Cheval d'octobre ») est une fête religieuse célébrée en l'honneur de Mars dans la Rome antique le , date coïncidant avec la fin de la saison des campagnes agricole et militaire. Ce rite, le seul à Rome où l'on sacrifiait un cheval, se déroulait lors de l'une des trois courses de chevaux dédiées à Mars, les deux autres étant les Equiria, célébrées les et . Des écrits datant des et donnent quelques détails remarquables du rituel, qui ont suscité diverses interprétations et controverses modernes. Les historiens s'accordent sur l'ancienneté du rituel, qui remonte au moins à la période royale de Rome.
Les analyses comparatives de Georges Dumézil rapprochent ce rituel romain, impliquant le sacrifice d'un cheval, du rituel védique de l'Ashvamedha et montrent que, par leur finalité, tous deux remontent à l'idéologie guerrière et royale proto-indo-européenne. Le rapprochement avec la mythologie celtique tiré d'un récit irlandais d'intronisation royale accompagné d'un sacrifice équin, une jument, renforce cette reconstitution.
Déroulement La cérémonie se déroule lors des ides d'octobre (c'est-à-dire le ). Elle ne porte pas un nom particulier comme d'autres fêtes romaines telles que les Equiria et n'est désignée que par l'indication de la victime sacrifiée, un cheval. Le rituel est partiellement connu par les détails qu'en donnent Festus GrammaticusFestus Grammaticus, De la signification des mots, XIII OCTOBER EQUUS lire en ligne. et PlutarquePlutarque, Questions romaines, 97., complétés par deux citations de Festus dans l'abrégé de Paul Diacre.. et par une citation de Timée de Tauroménion faite par PolybePolybe, Histoires, XII, 6 lire en ligne.. La dernière mention historique figure au mois d'octobre du calendrier dit « philocalien » dans le Chronographe de 354Chronographe de 354, partie 6, lire en ligne.. Si ces auteurs divergent parfois dans leurs explications du rituel, les étapes rapportées sont considérées comme authentiques.
La cérémonie se tenait au Champ de Mars, qui, selon la tradition, était consacré à Mars pour servir de pâturage aux chevaux et de champ d'entraînement pour la cavalerieDenys d'Halicarnasse, Antiquités romaines, 5.13.2, près du lieu-dit , identifié par Jean-Marc Flambard comme étant un monument élevé aux Ilithyies assimilées à Junon Lucine, situé près de l’. Elle était présidée par le flamen martialis, en présence des pontifes, et débutait par une course de chars, des biges attelés de deux chevaux. C'est le cheval de droite du char victorieux qui fournissait la victime : celle-ci n'était pas égorgée par le couteau du sacrificateur, comme pour tout sacrifice ordinaire, mais était tuée d'un coup de javelot et immolée sur l'autel de Mars.
Aussitôt le cheval abattu, on lui coupait la queue, qu'on portait en courant au forum à la Regia, soit une distance d'environ un kilomètre, parcourue en quelques minutes, afin d'en égoutter le sang sur les cendres du foyer de la Regia.
Le troisième acte de la fête débutait par la décollation du cheval, selon le processus classique qui identifie et remplace le tout (l'animal entier) par son élément le plus reconnaissable (la tête). La tête tranchée était ornée d'une guirlande de pains. Elle devenait l'objet d'une lutte entre les , habitants du quartier limitrophe de la Voie Sacrée et les , ceux de Suburre. Si ceux de la Via Sacra triomphaient, le trophée était cloué aux murs de la Regia ; si ceux de Suburre l'emportaient, le trophée allait au faîte de la tour Mamilienne, dont l'emplacement précis est inconnu.
Si les historiens sont informés sur la destination de la queue et de la tête du cheval, ils ignorent ce que devient sa partie centrale.
Interprétations du rituel Contrairement à d'autres fêtes religieuses romaines, l' n'a pas de mythe de fondation qui lui donnerait une explication pseudo-historique. Le Cheval d'octobre est le seul sacrifice équin de la religion romaine et est considéré comme l'une des plus anciennes cérémonies de la Rome antique. Elle est typique des fêtes qui terminaient la saison militaire au mois d'octobre, entre le Tigillum Sororium le premier octobre et l'Armilustrium le 19, à l'époque où l'armée romaine était démobilisée chaque année.
Rite royal Par deux fois, le rituel apporte les éléments principaux du cheval, la queue puis la tête, à la Regia, la maison royale, résidence du puis sous la République, la résidence de son représentant religieux le . La Regia est le lieu sacré où chacune des divinités de la triade précapitoline, Jupiter, Mars et Ops, avait sa chapelle dédiée.
L'emploi de chars pour la course est un autre détail connoté comme véhicule royal dans la Rome primitive et dans les traditions indo-européennes.
Queue ou pénis Le rituel nécessite de recueillir un peu de sang à partir de la queue du cheval, après l'avoir coupée et apportée à la Regia. Certains auteurs modernes estiment la chose irréalisable, l'organe prélevé n'étant pas assez vascularisé. De plus, le délai pour arriver à la Regia aurait fait coaguler le sang. Un autre prélèvement donne un apport sanguin plus conséquent, celui du pénis de l'animal.. Georges Dumézil doute de l'assimilation argotique du latin (« queue ») à « pénis », que sous-entend cette interprétation. Cette traduction de ne se trouve qu'en deux occurrences dans toute la littérature latine, chez Horace, et est absente chez Plaute, Juvénal et Martial. Michel Rousseau, des services vétérinaires de Paris, réalise en 1974 une expérience vérificative, consistant à prélever la queue et le pénis lors d'abattages chevalins. Tandis que le pénis se révèle malaisé à prélever, la queue est facilement sectionnée et elle laisse goutter ou suinter du sang entre trois et dix minutes selon les cas, durée compatible avec l'acheminement par un coureur, ce qui démontre la possibilité du rite, et la potentialité d'un échec avec un coureur malchanceux et peu performant.
Rôle du sang du cheval Le sang de cheval est un des ingrédients du , substance purificatoire dont Ovide donne la composition et la fonction dans l'évocation de la fête printanière des Parilia, le : . Les veaux sont des fœtus, récupérés lors d'immolation de trente vaches pleines lors de la fête des Fordicidia le . Aucun texte antique ne précise si le sang de cheval est celui de l' mais, d'après le rapprochement avec un vers de Properce sur la fête des Parilia , les historiens considèrent depuis le qu'il s'agit du sang extrait de la queue du cheval d'octobre, mêlé aux cendres du foyer de la Regia, conservé pour être incorporé six mois plus tard au lors des Parilia, mixture distribuée à la population comme substance purificatrice des hommes et des troupeaux.
Cecil Bennett Pascal admet l'utilisation dans la composition du du sang du cheval d'octobre conservé pendant six mois. Au contraire, Georges Dumézil ne croit pas que les quelques gouttes de sang recueillies de la queue du cheval d'octobre soient en quantité suffisante pour servir d'ingrédient pour le distribué à la population lors des fêtes de printemps. Toutefois, il souligne les propriétés que prête Pline l'Ancien aux sécrétions équines : son fiel est un poison . Plus encore, son sang est corrosif . Le sang de cheval est donc considéré comme cautérisant et, de façon symbolique selon Georges Dumézil, celui du cheval d'octobre est capable d'éliminer les souillures portées par le résident de la Regia, le roi, puis son successeur, l'État romain.
Pains sur la tête du cheval Le moine lombard Paul Diacre explique le couronnement insolite de la tête du cheval par une guirlande de pains en la justifiant (mot à mot : « pour l'arrivée des grains »), expression dont la traduction précise a fait polémique, centrée sur l'interprétation de la préposition latine . James George Frazer comprend cette justification ainsi : et en tire argument pour donner un caractère propitiatoire au sacrifice dédié à un Mars divinité non seulement guerrière mais aussi agraire.
Citant de nombreux exemples latins, Georges Dumézil affirme que la préposition s'applique à des faits passés et non à l'avenir. Les pains de la guirlande représentent selon lui la première utilisation de la moisson déjà rentrée dans les réserves. Il rappelle le rôle vital pour la Rome primitive de la protection des terres romaines et des récoltes contre les razzias des peuples voisins. Ces pains traduisent donc le service rendu par la force armée, résumée au cheval militaire et grâce à la protection de Mars.
vignette|alt=voie dallée de pierres entre des arbustes|Montée de la sur la Velia. Les , qui doivent rapporter la tête du cheval d'octobre à la Regia, sont les riverains de la . Partant du Forum et de la Regia, cette voie monte la petite colline de la Velia, entre le mont Palatin et le mont Oppius. Une loi du interdit les constructions privées le long de la et, sous l'Empire, elle est bordée de monuments publics et de boutiques. Toutefois, le commentaire d'Asconius à un discours de CicéronAsconius, In Scauro. confirme la présence au d'habitations privées sur le côté du Palatin qui descend vers la . Les découvertes archéologiques ont révélé la présence d'habitations le long de la archaïque et au pied de la Velia, qui datent du , période des Tarquins, ce qui rattache les à l'époque royale.
Tour Mamilienne La tour Mamilienne, ou tour de Mamilius (), est le point de ralliement des gens de Suburre, adversaires des pour la possession de la tête du cheval d'octobre. Cet édifice n'est mentionné nulle part ailleurs dans les textes antiques connus et son emplacement est indéterminé, à Suburre ou ailleurs. Une inscription funéraire la mentionne., sans qu'on puisse la localiser. Cette tour est associée à un Mamilius, nom d'une famille d'origine latine, donc étrangère à l'époque de la Rome primitive. Dans l'histoire légendaire des premières années de la République romaine, figure un Octavius Mamilius, gendre de Tarquin le Superbe, roi chassé de Rome. Ce Mamilius cherche à imposer le retour à Rome de son beau-père et est tué à la bataille du lac Régille. Ennemi et étranger, il pourrait donc, selon Georges Dumézil, symboliser l'adversaire dans la lutte d'octobre et donner son nom au lieu antagoniste de la Regia. Cette historisation mène à un paradoxe : le rituel du Cheval d'octobre défend dans son principe le symbole royal incarné par la Regia contre l'ennemi extérieur. Or, c'est l'adversaire Octavius Mamilius qui veut rétablir le roi, chassé de la Regia par l'État républicain. Comme ce rituel dérive d'un rituel préromain antérieur à ces faits historiques, la personnification de l'adversaire en Mamilius et la s'expliquerait comme élément d'une construction ajoutée par les annalistes romains, aux alentours du .
Réminiscence de sacrifice humain ? Selon un passage de Dion Cassius, Jules César a fait exécuter deux soldats qui manifestaient leur mécontentement lors des coûteuses festivités données en : Dion Cassius, XLIII, 24.. Néanmoins, Suétone, historien antérieur à Dion Cassius, ne rapporte pas ce fait dans la description des fêtes données par CésarSuétone, Vie de César, 37 et 39.. En 1912, Georg Wissowa voit là une imitation du sacrifice du cheval d'octobre avec un déroulement dans les mêmes lieux.. George Dumézil note la mention de sacrifices humains dans l'Inde ancienne, qui auraient été par la suite remplacés par l'immolation du cheval. Inversement, Cecil Bennett Pascal considère qu'il n'y a pas d'éléments convaincants pour assimiliser cette brutale répression militaire au complexe sacrifice du cheval. Selon une analyse plus complexe et sans reprendre ces thèses de l'analyse comparative, Ryan Platte considère que lorsque, exceptionnellement, les Romains immolent un être humain, ils suivent le modèle du sacrifice du cheval d'octobre, démontrant ainsi l'assimilation entre l'être humain et le cheval dont ils auraient hérité.
Analyses mythologiques Mythes romains vignette|alt=flanc de poterie rouge au décor en relief|Cheval contenant des guerriers, vase de Mykonos, .