L’histoire de la marine française en Indochine française pendant la période 1939-1945 concerne des événements tels que la bataille de Ko Chang, seule victoire navale remportée par la France au cours des deux guerres mondiales.
Au moment où le pays entre en guerre avec l'Allemagne, en 1939, la marine française de la colonie se compose de deux forces navales aux fonctions bien distinctes. La première, la « Marine en Indochine », de dimension modeste se trouve sous le commandement du contre-amiral Jules Terraux (1883-1951). Elle est constituée de canonnières fluviales, de navires de la mission hydrographique (essentielle dans un pays traversé par le riche réseau de cours d'eau que constitue le Mékong et son lacis de bras secondaires), d'un pétrolier, de plusieurs petits bâtiments, ainsi que de bases à terre (arsenal de Saïgon, bases navales, aéronautique navale et casernements). La seconde, modeste elle aussi, est constituée par les Forces navales d'Extrême-Orient (FNEO), sous le commandement de l'amiral Jean Decoux. Celles-ci comprennent un seul sous-marin, deux croiseurs (dont le célèbre ), cinq avisos (dont quatre avisos coloniaux) et plusieurs canonnières fluviales de Chine.
vignette|L'Indochine française (le nom date de 1888), comprenant la Cochinchine (au sud), l’Annam (sa longue plaine côtière), le Tonkin (au nord), le Cambodge et, à partir de 1893, le Laos. Le territoire chinois de Kouang-Tchéou-Wan (Guǎng zhōu) devint français en 1900.
Les débuts de la marine française en Indochine La fin du voit une forte concentration de navires français en Asie de l'Est à la suite de la conquête de l'Indochine française. À partir de 1860, des flottilles de canonnières sont mises sur pied.
Au , la marine française dispose des formations suivantes., les deux divisions sous-citées formant en 1884 l'escadre d'Extrême-Orient durant la guerre franco-chinoise : division navale des mers de Chine et du Japon : 2 cuirassés, 2 croiseurs, 2 avisos, 1 canonnière ; division navale des côtes du Tonkin : 2 cuirassés, 2 croiseurs ; flottille de Tonkin : 1 aviso, 5 canonnières, 4 chaloupes-canonnières (dissoute après la guerre contre la Chine) ; station navale de Cochinchine : 1 canonnière, 3 chaloupes-canonnières.
Forces navales en Extrême-Orient entre 1925 et 1939 vignette|Le Rigault de Genouilly de la classe Bougainville.
Depuis le traité de Tien-Tsin de 1858, les navires militaires français et d'autres puissances ont l'autorisation de croiser librement dans les eaux chinoises, ce qui mène à la création de flottilles de canonnières pour protéger les intérêts de ces pays le long du Yangzi Jiang (fleuve Yang-Tse).
Les Forces navales en Extrême-Orient (FNEO) sont actives de au . puis réactivées de 1945 jusqu'à la fin de la guerre d'Indochine. De sa création à sa première dissolution, l'amiral commandant les FNEO est également à la tête des troupes françaises en Chine., nom depuis 1928 des forces françaises dans ce pays..
L'expansion japonaise et la première offensive (22-26 septembre 1940)
Sous l'impulsion du Premier ministre, le général Hideki Tōjō, et de son gouvernement militariste, le Japon continue une politique expansionniste commencée avec l'annexion de la Corée en 1910. Après la Mandchourie (ou Mandchoukouo, 1937-1945), avant-poste de son occupation chinoise, il s'attaque, en 1937, à la Chine de Tchang Kaï-chek (guerre sino-japonaise, avec prise de Pékin, puis de Shanghaï et massacre de Nankin). Visant à une mainmise progressive sur l'ensemble des colonies européennes en Asie, le Japon décide de prendre ensuite possession de l'Indochine française. Cependant, ses troupes rencontrent des difficultés en Chine du Sud. vignette|Le croiseur Lamotte-Picquet devant Shanghaï (début 1939). Il y avait 25 officiers et 550 gradés et hommes d'équipage à bord de ce bâtiment de guerre, unité principale des Forces navales d'Extrême-Orient (, 8 pièces de , 4 de , 12 tubes de lance-torpilles et deux hydravions).
À la suite de la défaite française de , la France signe avec l'Allemagne un armistice lui permettant de garder ses colonies, qui ne présentent pas le moindre intérêt pour Hitler. La situation en France occupée laisse les lointaines colonies plus lointaines que jamais — et donc plus vulnérables. Cela redonne espoir au Japon, qui songe d'abord à s'installer au Tonkin (en prévision d'une expansion ultérieure) avec ou sans l'accord de la France.
C'est ainsi que, le , le général Georges Catroux (1877-1969), gouverneur général de l'Indochine, reçoit un ultimatum exigeant notamment la fermeture de la frontière avec la Chine et le libre passage des troupes japonaises. Catroux estime, étant sur place, qu'il est mieux à même d'apprécier la situation que son gouvernement, alors replié à Bordeaux avant de s'installer à Vichy (sous la direction du maréchal Pétain). Il prend sur lui de faire aux Japonais des concessions extrêmement graves et irréversibles. Ses initiatives, jugées malheureuses, entraînent sa destitution immédiate.
C’est le vice-amiral d'escadre Jean Decoux (1884-1963) qui prend la suite de Catroux. Nommé commandant en chef des Forces navales d'Extrême-Orient en 1939, Decoux avait pris son commandement à bord du à Saïgon le de la même année. Le , il est désigné gouverneur général de l'Indochine, poste qu'il ne pourra prendre que le et qu'il occupera pendant cinq ans. Peu après, les FNEO sont dissoutes le , ce qui signifie que leurs bâtiments relèvent de Marine Indochine, alors sous les ordres du contre-amiral Terraux.
Invasion japonaise
Le , le gouvernement de Vichy, devant le fait accompli, accepte de reconnaître les et lui concède d'importantes facilités militaires au Tonkin. Une convention d'application est signée le , mais elle ne satisfait pas le commandement militaire japonais en Chine qui, passant outre, lance sa première offensive la nuit même. Sa division du Kwang Si, dans la province de Canton, franchit la frontière chinoise et attaque les garnisons de Lạng Sơn et autres postes frontaliers. Tombé à la tête de son détachement motorisé, le lieutenant-colonel Louvet est le premier mort de la guerre du Pacifique. Les combats durent jusqu'au . L'empereur Hirohito ordonne finalement le cessez-le-feu et la libération des prisonniers. Il exprime en outre et s'engage au respect de la souveraineté française en Indochine ; promesse qui, en dépit des événements ultérieurs (attaque de Pearl Harbor et entrée en guerre du Japon), sera intégralement respectée jusqu'au coup de force du . Certes, l'Indochine doit subir la présence de troupes japonaises sur son sol, mais il s'agit de stationnement et non d’occupation, l'administration française gardant la totalité de ses prérogatives et de ses moyens (civils et militaires).
On notera que l'Indochine ne pouvait attendre aucun secours des alliés de la France. Farouchement opposé à toute forme de colonisation, le président des États-Unis, Franklin Delano Roosevelt, refuse son aide. Le , il donne à Edward R. Stettinius, Jr, son secrétaire d'État, l'ordre . Roosevelt souligne que le gouvernement américain ne doit leur accorder .
La guerre franco-thaïlandaise
Le Siam, qui a la particularité d'être le seul pays non colonisé de la péninsule indochinoise, passe d'une monarchie absolue à une monarchie constitutionnelle grâce à un coup d'État le . Mais, tout change en 1938, quand, lors d'un second coup d'État, le maréchal Phibunsongkhram (1897-1964) s'arroge les fonctions de Premier ministre et instaure de fait un régime dictatorial et militariste à l'instar de celui du Japon, pays dont il devient l'allié. En 1939, le pays prend le nom de Thaïlande (terre des Thaïs). Pibun Songkhram aspire, en unifiant tous les territoires de langue et d'ethnies thaïes de la péninsule indochinoise, à créer une « grande Thaïlande », de même que l'Allemagne cherche à construire un grand Reich, « pan-thaïsme » qui fait écho au pan-germanisme des nazis.
En , la Thaïlande négocie un pacte de non-agression avec la France. Mais, sous l'impulsion japonaise, décide de récupérer ses provinces du (l'ancien royaume khmer) et met brusquement fin aux pourparlers. Le refus, par les Français, de changer les frontières du Laos et du Cambodge déclenche une série d'escarmouches le long du Mékong en , suivie par une recrudescence d'hostilités au Laos comme au Cambodge. C'est ce que le contre-amiral Paul Romé nommera la .
La bataille navale de Ko Chang (17 janvier 1941)
Afin de faire taire les armes aux frontières, l'amiral Decoux réunit ses états-majors et met au point une offensive contre la Thaïlande, offensive que le contre-amiral Terraux et le capitaine de vaisseau Régis Bérenger (1888-1971) préparent de concert. Le , Bérenger réalise l'ordre d'opération grâce aux renseignements fournis par un des hydravions français, qui avait signalé la présence de bâtiments thaïlandais dans une baie au sud de Ko Chang, c'est-à-dire dans les eaux territoriales ennemies. L'action offensive sera menée avec brio, et, sous le commandement de Bérenger à bord du croiseur , la marine française remportera une nette victoire contre la flotte thaïlandaise.
Lors de l'engagement, les forces françaises se composent de cinq bâtiments seulement : le Lamotte-Picquet, les avisos coloniaux et , ainsi que les avisos Tahure et Marne (un rescapé de la guerre de 1914-1918). Au petit matin du , ces cinq bâtiments se rassemblent à l'archipel Poulo-Condore (aujourd'hui Côn Đảo), au sud-est de la pointe de Camau. Ils traversent ensuite le golfe du Siam en silence radio pour surprendre en rade de Ko Chang la force navale ennemie. La Thaïlande possède une flotte supérieure au groupe hétérogène de navires français : deux garde-côtes cuirassés, puissamment armés et blindés, ainsi que plusieurs torpilleurs tout neufs. Il y avait également un risque hydrographique, car, comme l'écrit Jean-René Tréhard, alors enseigne de vaisseau à bord de l'aviso Tahure, les cartes n'étaient pas très fiables et ne montraient pas tous les récifs de la région.
Surprenant la flotte ennemie au mouillage et lui bloquant trois passes sur quatre, les bâtiments français envoient par le fond deux torpilleurs thaïlandais, puis endommagent gravement l'un des deux garde-côtes (le Thonbhuri), qui quitte le combat pour s'échouer en feu sur la côte. Le combat dure près de deux heures (1 h 40), dans ses différentes phases.
300px|vignette|Tracé des routes lors de la bataille de Ko Chang.
Lors de leur retour à Saïgon, les cinq bâtiments français subissent les attaques de l'aviation thaïlandaise, mais, protégés par l'artillerie française (la DCA), ils regagnent la capitale intacts. Il n'y a, chose remarquable, aucune perte humaine et seulement très peu de blessés parmi les équipages. Pourtant, souligne Casimir Guillerm, canonnier pointeur à bord du croiseur Lamotte-Picquet, . De leur côté, les Thaïlandais auraient perdu quelque 300 hommes.
Le capitaine de vaisseau Bérenger est promu contre-amiral à la suite de cette victoire, qui met fin aux agressions répétées de la Thaïlande. Cette victoire amène aussi le Japon à traiter avec la France et à lui laisser l'administration de l'Indochine, moyennant l'abandon de ses territoires laotiens et cambodgiens (la riche province de Battambang, ainsi que Siem Reap, Kompong Thom, Champassak) au profit de la Thaïlande, entretemps devenue alliée des Japonais.