L'expression « socialisme scientifique » est utilisée, à partir du milieu , pour désigner une forme de pensée socialiste fondée sur une analyse à visée scientifique des réalités sociales, historiques et économiques. Elle s'inscrit dans le renouveau de la philosophie matérialiste induite par les nouvelles découvertes scientifiques et techniques. Son objectif final est d'apporter une réponse à la question sociale agitant le européen. Par la force des choses, cette expression est devenue par son usage par les divers cercles socialistes puis communistes un synonyme du terme marxisme. Celui-ci est souvent divisé entre plusieurs concepts forts : le matérialisme historique, le matérialisme dialectique, la lutte des classes, le fétichisme de la marchandise, la théorie de la plus-value

Néanmoins, l'expression s'inscrit dans son siècle. La science moderne est alors inventée et devient à certains égards « la nouvelle religion de l'âge industriel ». La science participe de la culture commune des savants du moment, tout comme elle se retrouve dans les discours philosophiques et politiques. Le socialisme n'y échappe pas. Il peut ainsi être défini comme une pensée sociologique, un savoir sur le social que ses adhérents diffusent dans la société afin de la transformer.

Le socialisme scientifique est alors tout autant le socialisme théorisé par Marx et Engels ainsi que par ceux se réclamant de leur filiation, que le socialisme qui mobilise les savoirs de son temps et propose une explication « scientifique » du monde social.

Mais comme toute pensée, il est difficile de rendre compte de sa diversité, tout autant qu'il est complexe de témoigner de sa diffusion. L'histoire des idées politiques reste bien souvent tributaire de ses sources, et bien plus de l'empreinte mémorielle de certains "grands penseurs". Si « les ouvriers peuvent penser », voire pour certains, être des « ouvriers philosophes », il n'en reste pas moins qu'ils ont laissé bien moins de traces que les journalistes, les intellectuels et autres penseurs professionnels socialistes. De plus, de par leur quotidien et leur éducation, ils ne disposent pas d'un égal rapport aux sciences et aux théories philosophique, politique et épistémologique. Enfin, les théories se diffusent au sein de divers réseaux locaux, nationaux, internationaux.

Le théoricien marxiste et conseilliste Anton Pannekoek considère que le « socialisme est une nouvelle conception scientifique du monde humain qui se distingue fondamentalement de toutes les conceptions bourgeoises. Le mode bourgeois de représentation considère les différents complexes et institutions du monde humain soit comme des produits de la nature - les encense ou les condamne selon qu'ils apparaissent en conformité ou en contradiction avec la « nature humaine éternelle » - soit comme des produits du hasard ou de l'arbitraire humain qui peuvent être transformés à loisir par d'artificielles mesures de violence. »

Le premier socialisme et les sciences vignette|Pierre-Joseph Proudhon, assis sur une chaise.

Les origines de l'expression Le terme a été conçu par Pierre-Joseph Proudhon en 1840 dans la conclusion de son fameux mémoire Qu'est-ce que la propriété ?. L'auteur s'y présente lui-même de la manière suivante : Pour ce faire il mobilise bien des savoirs de son temps, au premier rang desquelles sont la biologie des frères Cuvier, la physique newtonienne, l'histoire ou l'économie. Ainsi, Proudhon participe du « premier socialisme scientifique » autour entre autres des Saint-Simoniens et des Fouriéristes, communément appelés socialistes utopiques ou désormais « socialistes conceptuels ».

Le premier socialisme scientifique Ces socialistes utopiques font des savoirs de leur temps l'un des outils de leur développement théorique. Le système développé par Newton, Laplace, Lavoisier ou encore les théories des naturalistes, de médecins de même que des philosophes, d'historiens, d'économistes sont d'usages courant dans ces différents textes. La pratique des sciences par ses penseurs du social se définit pour Loïc Rignol de la manière suivante : . Il faut ainsi entendre le socialisme scientifique comme étant en même temps un synonyme du marxisme qu'un qualificatif heuristique permettant de définir les théories socialistes qui mobilisent les savoirs scientifiques. Le tournant marxiste ne doit pas être appréhendé comme une rupture entre un socialisme idéaliste et un socialisme fondée sur l'observation et la déduction, qui lui serait matérialiste.

Il est même amusant que quelques années après la critique des premiers socialismes scientifiques durant les années 1880, le socialiste allemand Édouard Bernstein en pleine querelle théorique du révisionnisme reconnait dans les premières lignes de sa conférence faite devant le groupe d'études sociales des étudiants de l'université de Berlin (Sozialwissenschftliche Studentenverein) l'héritage scientifique de ses prédécesseurs :

Cette reconnaissance a amené Karl Popper à proposer une critique de certains versants de la théorie marxiste, et à montrer qu'elle ne correspond pas entièrement aux critères poppériens. Si les premiers socialismes prétendument scientifiques ont été critiqués, il doit en être de même pour le marxisme.

Le premier socialisme scientifique dans les milieux libéraux français. Ce savoir ne fût pas seulement contenu dans le réseau socialiste. Il fut débattu dans diverses revues comme le Journal des économistes, le Journal des débats ou dans le cercle de l'Académie des sciences morales et politiques et la Société des économistes. L'objectif était de trouver une réponse au problème social. C'est ainsi que les fouriéristes Jules Lechevalier, Charles Dain et Victor Considerant participent aux premiers Congrès scientifiques de France au sein de la sixième section, qui prit différents noms. Elle fut dans un premier temps la section d'économie sociale, puis des Sciences morales et législation et enfin des Sciences morales, économiques et législatives avant de disparaître lors de la quatrième session en 1837. Cette disparition tient très certainement au contenu des débats jugés subversifs.

Le fouriériste Victor Considérant intervient lui en 1841 lors du Congrès scientifique français tenu dans la ville de Lyon afin d'. S'il est difficile de faire ici la part entre philosophie et science, tant le terme de science dispose alors d'une définition large, tant les propos de Considérant s'inscrivent entre des exposés sur Descartes, l'avenir des Lettres, le développement de l'industrie Néanmoins en retour cela confère une crédibilité aux fouriéristes dans le paysage savant français, ou plus modestement lyonnais.

Le socialisme scientifique en France après les Communes et avant le marxisme français Si ces moments précédents sont bien connus. Un manque historiographique existe en France dans cette histoire des idées politiques entre les années 1840 et les Communes de 1871. Le premier socialisme scientifique se perd dans diverses publications et courants de pensée, y compris extérieurs au socialisme classique.

On retrouve sa trace dans certains textes francophones post-communards y compris dans le compte-rendu de l'ouvrage d'André-Saturnin Morin Les Hébertistes modernes par le botaniste et vulgarisateur Arthur Manguin dans le libéral Journal des économistes. Le socialisme évoqué est éminemment réformiste, il est « scientifique et pacifique». L'expression se retrouve encore sous la plume d'un ancien capitaine Jean-Etienne Renucci qui souhaite au travers de son « Programme du parti du socialisme scientifique et légal » proposer lui aussi une réponse au problème social de manière progressive et rationnelle.

Du côté des socialistes la revue La science sociale de tendance fouriériste tout en diffusant ouvertement les théories scientifiques de Charles Fourier s'arrête un instant sur le socialisme du journaliste directeur d'une bibliothèque populaire et franc-maçon Charles Fauvety dont le système est jugé trop vague au prisme de l'épistémologie des rédacteurs du journal. L'esprit scientifique des socialistes français persiste. Il se retrouve dans les premiers Congrès ouvriers français, de 1876 et 1878, et sous la plume de Benoît Malon, alors un intellectuel influent des mouvements : . En outre comme en témoigne la structuration de plusieurs groupes d'études sociales, dont par exemple celui de Bordeaux, de celui d'Amiens ou encore de trois d'entre-eux dans le département de la Seine, les pratiques de l'enquête ouvrière et de la réflexion sociale issues du socialisme pré-Communes se poursuivent. L'un des délégués du groupe d'études sociales de Marseille définit ainsi le but de son cercle entre transmission, éducation et recherche : . Nos connaissances sur les pratiques internes de ces groupes sont encore fragmentaires. Si des historiens les considèrent comme des simples façades destinées à cacher les intentions du groupe aux yeux des forces de police. Il n'en reste pas moins qu'ils semblent s'inscrire dans la pratique ultérieure des universités populaires. Ces cercles deviennent non pas source de production de savoir mais essentiellement des espaces de diffusion des idées socialistes. Ainsi dans un absolu qu'il va ensuite nuancer : « aucun ne peut prétendre l'anneau de la légende et appeler scientifique son socialisme ? ».

Le premier socialisme scientifique en Allemagne Du côté allemand, pour le moment la recherche s'est focalisée sur les plumes de Marx et d'Engels, négligeant l'existence parallèle d'autres textes se réclamant des sciences. La barrière de la langue limite actuellement les échanges entre les deux espaces universitaires rendant cet approfondissement plus complexe. Pour le moment seul le philosophe socialiste, très proche du cercle de Marx depuis sa lecture du Capital, Joseph Dietzgen semble avoir utilisé l'expression, socialisme scientifique, dès 1873 dans les colonnes du journal du Sozialdemokratischen Arbeiterpartei (SDAP) pour caractériser le socialisme auquel il se rattache. Il vient tout juste de publier en 1869 Das Wesen der menschlischen Kopfarbeit.

Cette théorie se retrouve plus tard dans les controverses opposant Lénine et Plekhanov et Anton Pannekoek et Ersnt Utermann dans les premières années siècle en parallèle de la querelle révisionniste. Les premiers deviennent par la suite les marxistes orthodoxes et les seconds les « marxistes hégeliens » aussi appelés « marxistes occidentaux ». La controverse se forme autour de la conception considérée par trop méchaniste de l'univers et de la société chez Engels et les orthodoxes, qui néglige de fait l'influence des idées dans l'évolution sociale, d'après Ersnt Uterman. vignette|Joseph Dietzgen, philosophe socialiste autodidacte et ouvrier tanneur. Il a conceptualisé une forme de dialectique matérialiste en parallèle de Marx et Engels.