thumb|La Cité de Dieu (début d'un manuscrit en français du début du conservé à la bibliothèque royale des Pays-Bas).
La Cité de Dieu (en latin : La Cité de Dieu contre les païens) est une œuvre en vingt-deux livres d'Augustin d'Hippone (saint Augustin). Il en rédige le premier livre en 413 et en termine le dernier en 426.
Présentation Bien que La Cité de Dieu soit autre chose qu’un écrit de circonstance, elle semble avoir été commencée pour répondre aux questions urgentes en rapport aux polémiques suscitées par le sac de Rome en 410. « Il fallait donner du sens à l'histoire pour la rendre supportable et répondre au choc collectif qu'avait provoqué cet événement. » Mais ce caractère circonstanciel ne peut à lui seul rendre compte de la portée de cette œuvre, dont Augustin avait formulé le projet antérieurement.
Genèse du projet La Cité de Dieu est l'œuvre la plus développée d'Augustin. Les écrits antérieurs montrent qu'il en avait longtemps mûri le projet. Il commence à formuler une thèse annonçant celle des deux cités dans le Traité du libre Arbitre rédigé en 387-388Saint Augustin, Traité du libre Arbitre, I, 34.. Dans le Traité De la Vraie religion, rédigé entre 388-391, il parle d'un genre humain réparti en deux peuplesSaint Augustin, De la Vraie Religion, 50. En 404, il formule pour la première fois la thèse des deux cités fondées sur deux amours et mêlées jusqu'au jugement final dans deux écrits contemporains que sont La catéchèse des débutants et le Commentaire sur la Genèse. Dans ce dernier, il annonce son projet : « De ces deux cités, si Dieu le permet, peut-être en parlerons-nous plus longuementSaint Augustin, Commentaire sur la Genèse, 11,20. » La Cité de Dieu est donc autre chose qu'un simple écrit de circonstanceCf, Lucien Jerphagnon, introduction à La Cité de Dieu, Saint Augustin, Œuvres II, Gallimard, coll. Pléiade, pp. IX-XVI..
En 410, lorsque parvient la nouvelle du sac de Rome, Augustin est occupé par d'autres affaires et il ne met pas encore son projet à exécutionDans les Rétractations, II, 43, Augustin rappelle les circonstances de l'époque où il a commencé La Cité de Dieu. Du traumatisme qu'aurait provoqué cet événement sur Augustin, il n'est nulle part question dans La Cité de Dieu. Ce sont les polémiques qui ont suivi ce sac qui le préoccupaient et non le sort de Rome ou de l'Empire.
Le avait été marqué par la pensée d'Eusèbe de Césarée qui avait comparé l'Empereur et le Christ, liant le Règne de Dieu sur terre au sort de l'EmpireEusèbe de Césarée, La Théologie politique de l'Empire chrétien, Louanges de Constantin (Triakontaétérikos), trad. Pierre Maraval, Paris, Cerf, 2001.. Le sac de Rome en 410 n'a fait que confirmer l'orientation anti-eusébienne de la pensée d'Augustin. La thèse qu'il défend est que le règne de Dieu n’est pas un règne terrestre. Ainsi la Cité de Dieu se présente comme « une relecture de l’histoire de Rome visant à suppléer la théologie eusébienne démentie par le sac de Rome et devenue caduqueHervé Inglebert, Les Romains chrétiens face à l'histoire de Rome. Histoire, christianisme et romanité en Occident dans l'Antiquité tardive, Institut des Études augustiniennes, Paris, 1996, ». Dans ce contexte de désarroi par rapport à l’institution politico-religieuse romaine, Augustin ne fait rien pour conforter les ruines du prestige de Rome, il cherche plutôt à catalyser la désaffection pour la religion romaine encore liée à cette institution, et à rassurer les chrétiens qui voyaient dans la splendeur de Rome un effet de la providence divine.
Mais avec ses vingt-deux livres dont la rédaction s’est étalée sur treize années, La Cité de Dieu se résume difficilement à une seule intention. Ainsi, pour Peter Brown, l’intention principale de ce projet est tout simplement celle de favoriser les conversions : « La Cité de Dieu a été écrite pour les irrésolus et non pas seulement pour dénoncer les païens obstinés ou pour rassurer les chrétiens désillusionnés par les invasions barbaresPeter Brown, La vie de saint Augustin, Seuil, .. »
Les deux cités Tout au long de cette œuvre, Augustin envisage deux cités, l'une terrestre, l'autre céleste :
Ce que désigne Augustin en parlant de cité terrestre est sans doute le monde tel qu'il va, avec ses institutions, son histoire, ses gouvernants, ses bonheurs et ses malheurs. Cette cité terrestre est bâtie sur l'amour de soi comme idolâtrie. Ce n'est donc pas seulement une cité comme une ville, un empire ou un mode de gouvernement, mais c'est aussi une disposition intérieure.
La cité céleste ou cité de Dieu est plus difficile à saisir. Le thème de la cité de Dieu constitue dans l'œuvre d'Augustin une métaphore littéraire au sens inépuisable qui, si elle renvoie à l'idée de citoyenneté fondamentale dans la religion civile des Romains, échappe cependant à toute tentative de compréhension exhaustive. La cité de Dieu se rapporte à la sagesse, à la paix, au culte unique de Dieu, aux saints du ciel, à l'Église, à la providence divine, à la justice là où elle est pratiquée, mais, en même temps, la cité de Dieu n'est jamais dite entièrement dans une seule des choses qu'elle peut désigner.
La cité de Dieu est présente sur la terre mais elle y est en exil. Les deux cités sont donc à la fois distinctes et mélangées et ce jusqu'à la fin des tempsSaint Augustin, Civ. Dei, XVIII, 54, 2.. Toutefois, la cité terrestre aspire à la paix et elle est effectivement capable de l'atteindre par ses lois, par ses institutions ainsi que par une sagesse qui y est présente. La cité céleste rapporte la paix terrestre à la paix céleste sans la confondre avec ce qui peut être désigné par erreur la paix véritable par la cité terrestreCf. Saint Augustin, Civ. Dei, XIX, 17. La cité céleste est autonome par rapport à la cité terrestre mais elle n'y est pas indifférente. Les deux cités luttent entre elles, mais elles sont appelées à vivre dans la concorde. Ainsi, chacune des affirmations d'Augustin sur le rapport entre les deux cités trouve dans le même passage ou quelques pages plus loin un équilibre.
Le rapport entre les deux cités peut être compris comme visant à distinguer et articuler ce que l'on a désigné, selon les époques, comme le temporel et le spirituel, le trône et l'autel, l'Église et l'État, ou ce que nous appellerions aujourd'hui le religieux et le politique. Ces lectures politiques de l'œuvre d'Augustin devraient s'informer du peu de distinction qu'il était possible de faire entre pouvoir politique et religion au début du ; sinon, elles laissent penser qu'Augustin a voulu unir ce qui était séparé, les deux pouvoirs, alors qu'il semble plutôt s'agir de l'inverse.
Pour Augustin, le mélange et la distinction des deux cités dureront jusqu'à la fin des temps, ce qui fait qu'il ne sera jamais possible de mettre en place un pouvoir civil qui puisse se confondre avec la cité de DieuSaint Augustin, Civ. Dei, XVIII, 54,2. Sur un plan « politique », le fait d'être citoyen de la cité céleste n'exempte pas des devoirs de citoyens de la cité terrestre. Selon Lucien Jerphagnon,
Plus qu'une théorie politique destinée à donner forme aux institutions de ce monde, Augustin évoque peut-être dans La Cité de Dieu, comme il le fait dans les Confessions, un combat qui a lieu au plus intime de chacun Lucien Jerphagnon, Ibidem, Augustin d'Hippone, Œuvres, tome II, p. XX..
Influence du livre
Le livre exercera une influence politique et théologique, la papauté à partir de Grégoire le Grand (pape de 590 à 604) l'utilisant pour affirmer son pouvoir — interprétation très contestée, notamment par Martin Luther. Il marque aussi la conception occidentale de l'histoire, l'ouvrage étant souvent vu comme un .. Pour Reinhart Koselleck le livre développe . et son platonisme lui confère une capacité à susciter l'imagination et l'affectivité. Au livre XXI de la Cité de Dieu, Augustin présente un visage plus sombre et entend de façon littérale et non plus symbolique les peines de l'enfer, instaurant un élément de peur dont l'Occident ne se débarrassera qu'au ..
Même si Augustin pousse les choses assez loin, pour Hannah Arendt, il s'agit d'un des points centraux de la différence entre son monde et le nôtre. Elle écrit : L'ouvrage est souvent vu comme tourné vers l'avenir, dont un des messages peut être formulé ainsi : si une cité terrestre comme Rome doit périr, l'Église est prête à proposer autre chose..
Résumé des vingt-deux livres thumb|De civitate Dei, 1483 Dans les Rétractations, vaste relecture par Augustin de l'ensemble de son œuvre pour en dire les erreurs ou les regrets, l'évêque d'Hippone rappelle lui-même le plan qu'il a suivi pour ces vingt-deux livres :
Livre premier : Le sac de Rome. Accusations contre les temps chrétiens Les Romains attribuent le sac de Rome par les Goths à l'abandon des anciens dieux protecteurs de Rome provoqué par le christianisme. Pour réfuter cette opinion, Augustin use de deux arguments. Premièrement, les dieux ont toujours été impuissants à protéger les Romains, alors qu'au nom du Christ, de nombreuses personnes ont été épargnées, même non-chrétiennes. Deuxièmement, le mal peut se justifier, pour les méchants, par le besoin d'être corrigés, et pour les bons par la nécessité d'être affermis dans la vertu. Augustin aborde la question des vierges et des mères violées par les barbares.
Livre II : Les dieux de Rome, école d'immoralité Le christianisme nouvellement dominant étant accusé d'être l'origine du déclin de l'Empire, Augustin retourne l'argument. Il montre que les malheurs de Rome ne datent pas du christianisme, et plus encore, que l'immoralité des cultes rendus au panthéon romain ne saurait être source de bienfaits. Il dégage une chaîne de causalité entre corruption religieuse, dépravation morale et ruine politique.
Livre III : Les malheurs politiques de Rome et l'impuissance de ses dieux Pour répondre à l'accusation que l'édit de Théodose de 391 interdisant le culte des dieux est cause du sac de Rome, Augustin passe minutieusement en revue l'histoire gréco-romaine. Il montre que les dieux n'ont jamais puni de crimes ni empêché la ruine injuste d'une cité (Troie). Il dénonce aussi les guerres fratricides (guerre entre Albe et Rome) et la glorification de leurs crimes par les Romains.
Livre IV : La grandeur de Rome et l'impuissance de ses dieux L'attaque d'Augustin porte dans ce livre sur deux fronts. Il montre d'une part que la grandeur de l'Empire romain et sa durée ne doivent rien à ses dieux. D'autre part il démythifie ces dieux qui assistent chacun une activité humaine (Victoire, Spinensis pour arracher les épines des champs…) et recouvrent certaines fonctions de grands dieux. Augustin conclut en citant des Romains de grand renom, Cicéron et Varron, qui récusent ces superstitions populaires.
Livre V : La grandeur de Rome et l'unique vrai Dieu Dans les deux livres précédents, Augustin a montré que les dieux n'étaient pour rien dans le destin éclatant de Rome. Il lui faut donc avancer une autre explication. Pour cela, il doit invalider la très puissante croyance au destin (fatum), croyance dans les astres qui nie et la liberté de l'homme, et celle de la divinité. Dans un second temps, s'appuyant sur Salluste, il montre que la gloire de Rome provient de la vertu des Romains, puis affirme que la gloire humaine, pour désirable qu'elle soit, ne saurait atteindre la gloire promise au Royaume des Cieux.
Livre VI : Critique de la théologie civile À partir de ce livre, Augustin entre en contestation avec les philosophes, et non plus les croyances populaires. Il s'appuie sur l'œuvre anthropologique de Varron Les Antiquités des choses humaines et divines, œuvre primordiale dans la théologie romaine, et sur sa division en théologie mythique (des poètes), théologie naturelle (des philosophes) et théologie civile (du peuple). La thèse d'Augustin est que Varron ne croit véritablement qu'en la théologie naturelle.
Livre VII : Critique approfondie de la théologie civile