vignette|Le Nihiliste de Paul Merwart.
Le nihilisme (du latin , « rien ») est, selon Léo Strauss (1899-1973) la séparation entre les valeurs et les faits, et proclame l'impossibilité de hiérarchiser les valeurs. Cette position implique l'amoralisme, le matérialisme et le scepticisme moral. Le nihilisme est souvent associé au relativisme, il n'en constitue cependant pas une conséquence nécessaire, même si l'un est souvent tiré de l'autre. Le nihilisme repose sur la remise en question des causalités, intentionnalités et normativités de l'existence. Il est une attitude ou doctrine qui nie l’être et l’absolu, et qui donc verse dans le relativisme. Cette notion est applicable à différents domaines : philosophique, religieux, littéraire et politique.
Un abus de langage courant mène à user du terme comme synonyme de décadence, d'anomie ou de renversement des valeurs.
Apparition du terme Les premières attestations du terme « nihilisme » remontent au , d'abord sous la plume de théologiens chrétiens pour critiquer des positions rationalistes.
En 1763, le moine franciscain Pierre Bonhomme écrit dans son traité Anti-Uranie, ou le Déisme comparé au christianisme, épîtres à M. de Voltaire :
La même année, les Mauristes, dans le douzième tome de leur monumentale Histoire littéraire de la France (1765-69), appellent « nihilistes » les partisans de Pierre Abélard au qui enseignaient « que le Christ, en tant qu'homme, n'est pas quelque chose » (non est aliquid).
Le terme réapparaît en 1787 sous la plume de l'écrivain-philosophe (1725-1798) qui voit dans l’œuvre de Kant une hypostase du sujet par une méthode spéculative, qui entraîne un anéantissement méthodique de la certitude du monde naturel, de sorte que l'ouverture d'une conscience vide de sens se pose.
Cette idée fut développée en 1799 par le philosophe Friedrich Heinrich Jacobi (1743–1819), qui popularisa le terme nihilismus dans une lettre ouverte à Fichte. Selon Jacobi, le « moi absolu » de Fichte témoigne d'une subjectivité exagérée qui nie l'existence de DieuBret M. Davis, « Zen After Zarathustra: The Problem of the Will in the Confrontation Between Nietzsche and Buddhism », Journal of Nietzsche Studies vol. 28 (2004), ; ).. Et Jacobi critiquait de même toute philosophie issue des LumièresPaolo Livieri et George di Giovanni, « Friedrich Heinrich Jacobi », Stanford Encyclopedia of Philosophy (plato.stanford.edu)..
Littérature Des écrivains comme Dostoïevski dans Les Démons, notamment à travers le personnage de Kirilov, et Émile Zola dans Germinal, avec celui de Souvarine, montrent et éventuellement dénoncent le danger de l'extrémisme et du nihilisme. Dostoïevski constate la difficulté de concilier l'idée d'un Dieu bon et tout-puissant avec l'existence du mal. Le mal, surtout, le tourmente. D'un autre côté, il constate que l'athéisme occidental ne nie plus seulement Dieu, mais aussi le sens de la , la raison d'être du monde et de la vie. Il constate que la justice humaine est incapable de porter remède au mal moral. Elle est elle-même parfois un mécanisme producteur d'inhumanité. Dostoïevski en vient à constater que (Les Frères Karamazov, - ). (Cette constatation devient ce que certains appelleront plus tard le ). C'est à cette question que, plus tard, des individus comme Albert Camus tenteront de répondre. Camus, par exemple, pense que le sens de l'absurde n'est pas dans les choses. L'absurde est alors maintenu comme certitude et présupposition première. Pour Camus, sa conséquence est le renoncement à toute attribution métaphysique d'un sens transcendant à l'existence.
Franz Kafka, Louis-Ferdinand Céline, Georges Hyvernaud, Albert Camus par exemple dans Le Mythe de Sisyphe (1942) ou L'Étranger (1942) ou Eugène Ionesco dans La Cantatrice chauve (1950) manifestent une prise de conscience par l'individu occidental de son aliénation et du vide existentiel qui l'accompagne. Une diminution volontaire de ces contraintes permet à des artistes comme les surréalistes d'en suggérer le dépassement, à la manière du rêve.
Dans son ouvrage Une nihiliste, la mathématicienne et écrivaine féministe Sofia Kovalevskaïa décrit le parcours d'une jeune femme noble qui choisit d' et de se joindre à la cause des jeunes révolutionnaires russes.
Philosophie Nihilisme de Gorgias ou ses propos sur le non-être Dans la Grèce antique, le sophiste Gorgias fut l'un des premiers à développer des thèses qualifiées a posteriori de « nihilistes ». Ces thèses se résument en trois points : Rien n'existe. Si quelque chose existe, ce quelque chose ne saurait être appréhendé et encore moins connu par l'homme. Même s'il l'était, son appréhension ne serait pas communicable à autrui.
Pensée de Nietzsche
À la fin du , Friedrich Nietzsche décrit l'accélération de l'histoire avec les déséquilibres qui s'accentuent, ces déséquilibres tendant à être compensés par la tyrannie anonyme des institutions, tyrannie elle-même génératrice de « stress ». Pour lui, la notion de nihilisme recèle un paradoxe intéressant. Il décrit deux formes de nihilismeFriedrich Nietzsche, La Volonté de puissance..
La première est un nihilisme passif : « Nihiliste est l’homme qui juge que le monde tel qu'il est ne devrait pas être, et que le monde tel qu'il devrait être n'existe pas. Ainsi, l’existence (agir, souffrir, vouloir, sentir) n’a aucun sens : de ce fait le pathos du « en vain » est le pathos nihiliste — et une inconséquence du nihiliste »Fragments posthumes, cité dans Le nihilisme est-il un humanisme de Christine Daigle.. Ce nihilisme passif peut être , rapproché de la doctrine de Schopenhauer, qui influença grandement la pensée du philosophe. Le nihilisme des faibles consiste à se réfugier dans un arrière-monde (le monde des idées) et donc, à renier la vie.
La deuxième forme est un nihilisme actif, lorsque les croyances s'effondrent du fait qu'elles sont dépassées. C'est ici un nihilisme des forts qui est une sorte de mue : des valeurs sont abandonnées et d'autres sont adoptées. La volonté du fort n'est pas abattue par l'absurde, mais invente de nouvelles valeurs à sa mesure. Ainsi, le dépassement du nihilisme, à travers la pensée de l'éternel retour, est-il nommé transvaluation des valeurs. Le nihilisme actif est l'étape précédant ce concept. Il ne conduit pas au surhomme, qui est celui qui approuve entièrement le monde du devenir, son caractère changeant et incertain : on peut dire que le surhomme est ce monde, il le vit.
Selon Nietzsche, l'état normal du nihilisme, qui est la négation de l'être, est une manière divine de penser, en ce sens qu'elle est un rejet définitif de tout (idéalisme identifié à du nihilisme au sens des « faibles ») et de ses conséquences (la morale chrétienne entre autres). Influencé par la pensée nietzschéenne, Cioran inventera le nihilisme , qui ne laisse à l'homme aucune lueur d'espoir : Par ailleurs et dans une œuvre parfois comparée à celle de Cioran, Albert Caraco voyait la vie comme un non-sens absolu.
, voilà la définition que Nietzsche donne du nihilisme dans un fragment inachevé, La Volonté de puissanceLa Volonté de puissance n'existe pas, Mazzino Montinari, 1994.. Heidegger en viendra à critiquer ouvertement cette définition, la jugeant superficielle, car via le concept de volonté de puissanceHeidegger, « Nietzsche » .. L'immoralisme, l'abandon de la Raison ou l'affirmation des lois de la Nature (opposées au légalisme et au moralisme) est pour Nietzsche, le bon nihilisme à adopter. Cet immoralisme vient de la pensée sophiste et de la pensée libertine.
Pensée de Heidegger Pour Martin Heidegger, le « nihilisme » est fonction et conséquence de la pensée (qui s'inscrit de Platon à Nietzsche), c'est-à-dire de l'histoire de la pensée occidentale, qui se caractérise, pour lui, par . Heidegger identifiera le nihilisme comme destin de l'histoire occidentale. Une meilleure définition du nihilisme , dont le déploiement se manifeste dans la technique, serait, pour Heidegger : Heidegger, Essais et conférences et Chemins qui ne mènent nulle part..
Pensée de Leo Strauss Selon Leo Strauss, la définition .. Dans son ouvrage Droit naturel et histoire, il estime que l'abandon du droit naturel classique est la définition même du nihilisme. Le rejet du droit naturel ouvre la voie à la tyrannie et au totalitarisme. Leo Strauss identifie le conventionnalisme libéral, l’utilitarisme, le positivisme et l'historicisme au nihilisme, car ces doctrines sont éloignées de l'idée de « vérité », de « justice » et de la « bonne société ». Il fait remonter le nihilisme à Machiavelli, Hobbes, Locke, Spinoza, Descartes et Rousseau. Il rejette donc le rationalisme des modernes, pour embrasser celui des classiques. La posture de Strauss est celle d'un conservateur classique.
Politique
Le terme nihilisme fut popularisé par l'écrivain russe Ivan Tourgueniev dans son roman Pères et Fils (1862) pour décrire au travers de son héros, Bazarov, les vues de l'intelligentsia radicale russe émergente. Tel que le définit Tourgueniev, le nihilisme correspond à un positivisme radical. Mais le livre connut beaucoup de succès et le héros Bazarov encore plus. Le nihilisme désigna alors progressivement un mouvement politique de critique sociale apparu au milieu du en Russie. Il évolua ensuite vers une doctrine politique n'admettant aucune contrainte de la société sur l'individu, et refusant tout absolu religieux, métaphysique, moral ou politique.
Par extension, le nihilisme fut le nom donné aux mouvements radicaux, anti-tsaristes qui prônèrent le terrorisme politiqueAlbert Camus, chapitre , L'Homme Révolté, , Gallimard, 1951.. En 1881, le groupe Narodnaïa Volia réussit à assassiner l'empereur , qui cherchait pourtant à rendre son régime moins autocratique. Le pouvoir suprême passa alors à son fils, qui avait des idées moins . La répression qui suivit l'assassinat de l'empereur fut fatale au mouvement, mais pas à ses idées.
Le terrorisme révolutionnaire devait reprendre de plus belle et avec une ampleur inégalée quelques années plus tard. Le raidissement autoritaire, dans une société qui s'industrialisait rapidement eut pour conséquence, pendant la Première Guerre mondiale, l'adhésion d'une frange non négligeable d'intellectuels à la révolution russe, puis, à l'instauration du régime bolchevik, dans lequel la lutte des classes était érigée en système. Bien qu'éphémère, ce mouvement politique a soulevé des questions auxquelles se sont intéressés des penseurs de tous horizons. De ces interrogations est née une doctrine philosophique mettant en avant l'absurdité du monde tel qu'il est, la négation des valeurs morales sociologiquement acceptées et plus généralement, la négation de l'existence d'une réalité substantielle.
Géopolitique Pour Emmanuel Todd, la disparition du protestantisme aux États-Unis a mené l'Amérique, par étapes, du néo-libéralisme au nihilismeLa défaite de l'occident.
Anarchisme et nihilisme
Ces deux courants sont souvent associés, voire assimilés. Ainsi, Pierre Kropotkine, dans son livre La Morale anarchiste, fait souvent le parallèle entre les deux courants. Les nihilistes russes sont libéraux et luttent contre les institutions politiques et religieuses. Ces nihilistes rejettent toute contrainte sociale. De même, le mouvement punk symbolise le rejet des valeurs bourgeoises et des normes admises. Kropotkine loue la critique nihiliste des morales du vieux monde, mais cherche à la dépasser en fondant une morale anarchiste.
Bouddhisme et nihilisme