La Phénoménologie de l’Esprit () est un œuvre écrite par l'idéaliste allemand Hegel parue en 1806-1807 au nombre 750 exemplaires. Le titre de l’édition de 1807 est Système de la science, Première partie, la Phénoménologie de l’esprit. Un autre intertitre de Hegel est : Première partie : Science de l’expérience de la conscience. Le dessein de La Phénoménologie, tel que mentionné dans sa préface, est d'« appréhender et exprimer le vrai non comme substance, mais précisément comme sujet. ».
C'est sans doute l'une des œuvres les plus révolutionnaires de la philosophie moderne — à côté de La critique de la raison pure de Kant — selon Levinas. C'est un ouvrage très dense, conceptuel et abscons qui eut une certaine influence sur des écoles de pensées du et du (marxisme et idéalisme. ). Sa réception en France est tardiveCette affirmation est discutée par Andrea Bellantone dans Hegel en France, 2 volumes, 2011. Voir le compte rendu de ce travail par Jérome de Gramont, Transversalités, 1/2012 (n° 121), p. 245. ; on compte de nombreuses traductions françaises : celle de Jean Wahl en 1929, celle d'Alexandre Kojève en 1939, celles de Jean Hyppolite en 1939 et 1941, celle de Jean-Pierre Lefebvre en 1991, celle de Gwendoline Jarczyk de Pierre-Jean Labarrière en 1993, et enfin de Bernard Bourgeois en 2006. Elle est commentée à partir des années 1930..
Présentation générale
Qu'est-ce que la phénoménologie de l'esprit ?
L’étude rationnelle, scientifique, de la conscience (Bewusstein) est bien la phénoménologie de l’esprit. Autrement dit, c'est l'étude de l'esprit en son phénomène (Erscheinung) ou en son apparaître (erscheinen). Elle a pour objet l'apparaître à soi conscientiel de l'esprit. La conscience, entendue ici, est la manifestation phénoménale d’un sujet en tant qu’il se rapporte à un objet. Quand cette étude a pour objet le rapport interne de l’esprit à lui-même on l’appelle psychologie.
La phénoménologie est donc la « science de l’expérience de la conscienceSous-titre de l'ouvrage. ». Hegel décrit l’évolution dialectique de la conscience par le jeu des négations successives. Depuis la première opposition immédiate entre elle et l’objet, puis la conscience de soi, la raison, l’esprit, la religion, jusqu’au savoir absolu dans lequel , ce dernier savoir est selon Hegel savoir de l’être dans sa totalité, intériorisation de l’objet, ou identité de l’objet de la pensée et de l’activité de connaissance dont le résultat est l’objet lui-même.
Place de la Phénoménologie de l'Esprit dans l'œuvre de Hegel
Cette œuvre a été conçue par Hegel comme une introduction à sa pensée, en particulier au système de la science. Hegel publie cette œuvre (en 1806-1807) comme la première partie de son système. Cette œuvre précède La Science de la logique.
Finalité de la Phénoménologie de l'esprit
Le but de la phénoménologie est de décrire en totalité l’essence intégrale de l’homme, c'est-à-dire ses possibilités cognitives et affectives. C’est en ce sens une anthropologie, bien que dans l’ensemble de son système, Hegel considère la phénoménologie de la conscience au sein de la totalité de l’histoire de l’esprit, donc au-delà de l’être humain. La philosophie de l'esprit de Hegel situe, de la sorte, en elle, l'anthropologie, sans la négliger ni l'absolutiser.
Structure de la Phénoménologie de l'esprit
La phénoménologie est divisée en huit chapitres qui se regroupent en trois parties :
I/ L'attitude de la conscience en général :
1. La certitude sensible ou : le ceci et la visée comme telle mienne ; 2. La perception ou : la chose et l'illusion ; 3. Force et entendement. Phénomène et monde suprasensible ;
II/ L'élévation à la conscience de soi :
4. La vérité de la certitude de soi-même ;
III/ La raison qui est la conscience intégrale unissant les deux premières :
5. Certitude et vérité de la raison ;
6. L'Esprit ;
7. La Religion ;
8. Le savoir absolu.
Les modalités du discours de Hegel du point de vue de la conscience : le pour-nous (für uns) ; le pour-elle (für es)
Le « pour-nous » (« für uns » = pour nous les philosophes, c'est-à-dire la conscience philosophique) et le « pour-elle » (« für es » = pour la conscience elle-même, c'est-à-dire la conscience naturelle) sont deux notions philosophiques qui ont été introduites par Georges Van Riet. La description de Hegel adopte tour à tour le point de vue de la conscience-pour-nous telle qu’elle s’apparaît à elle-même et celui du philosophe ou du savoir absolu-pour-elle. Un moment de la dialectique de la conscience peut donc être certain pour la conscience elle-même, et faux pour celui qui rassemble la totalité des moments en une seule totalité - la certitude concerne le fait pour le sujet d'être ainsi « présent à soi-même » (présence à soi : à définir !) ; la vérité concerne toujours le contenu, et se définit pour Hegel de façon très classique par une adaequatio rei et intellectus (cf. Thomas d'Aquin : « la vérité est l’adéquation de la chose et de l’intellect »). Ou, autrement dit, toute conscience commence par l’erreur, et est dans l’erreur, mais se hisse à la vérité dans la totalité de son histoire. Cette histoire est une suite de prises de conscience (expériences vécues) et de créations actives (transformation du réel).
Le positionnement par rapport à l'objet, source de la dialectique
La connaissance d’un objet ne peut se réduire à ce que nous savons de cet objet, bien qu’habituellement nous considérions un objet tel qu’en lui-même. En effet, dans la connaissance sont aussi contenus le je qui sait et la relation que nous entretenons avec lui, c’est-à-dire la conscience que nous en avons. Pourtant, lorsque nous ne sommes attentifs qu’à l’objet, nous n’avons pas la conscience du savoir même qu’est cette conscience ; l’attitude naturelle chosifie, cela veut dire plus simplement qu’elle considère l’objet comme s’il était réellement extérieur à la relation que nous entretenons avec lui. Cela nous donne deux manières de concevoir un objet quelconque ; ces manières sont des perspectives philosophiques fondamentales (mais nous verrons qu’elles sont pour Hegel des moments du devenir de la conscience) : le réalisme voit l’objet comme une réalité étrangère, objet posé hors de nous simplement tel qu’il est ; l’idéalisme fait au contraire de la conscience un élément essentiel de la constitution du savoir : la conscience, par son activité, pose le monde et donc le détermine en partie ou intégralement.
La philosophie étudiera ces déterminations subjectives de la connaissance, i.e. la relation même dont nous venons de parler. Cette relation a deux dimensions : quand la conscience est savoir d’un objet intérieur ; quand la conscience est savoir d’un objet extérieur, soit que l’objet soit simplement donné, soit qu’il soit produit par la conscience.
Réception en France
Traductions Phénoménologie de l'esprit, Paris, Vrin, 2006, traduction de Bernard Bourgeois. Phénoménologie de l'esprit, Paris, Gallimard, Coll. Folio Essais, 2002, traduction appendices et notes de Gwendoline Jarczyk et Pierre-Jean Labarrière.
Phénoménologie de l'esprit, Paris, Aubier, 1991, traduction de Jean-Pierre Lefebvre ; réédition poche en 2012, Paris, GF Flammarion. La Phénoménologie de l'esprit, Paris, Aubier, 1939, traduction de Jean Hyppolite.
Commentaires Jean Wahl (1929). Alexandre Koyré (1931-1933). Genèse et structure de la Phénoménologie de l'esprit de Hegel, Jean Hyppolite (1946). Leçons sur la Phénoménologie de l'esprit, Alexandre Kojève (successeur de Koyré, professées entre 1933 et 1939 à l’École des Hautes études de Paris, réunies et publiées par Raymond Queneau en 1947). Tableau général de la philosophie allemande en quatre volumes, Strasbourg, 1848-1951, Joseph Willm. Leçons sur la Phénoménologie de l'esprit de Hegel, Jean-François Marquet (2004). Lire la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, dirigé par Christophe Bouton et Emmanuel Renault, ENS Éditions (2022).
Histoire de la réception en France
Cependant que Jean Wahl est le premier à proposer des ouvrages thématiques concernant la philosophie hégélienne, les cours d'Alexandre Kojève marquent l'instauration d'une tradition hégélienne en France. À ces derniers sont présents notamment Sartre, Lacan, Beauvoir, Hyppolite, Queneau, Merleau-Ponty ou encore Aron. note cependant une ambition certes introductive, mais aussi politique, de l'aveu même de l'auteur, qui en fait une « Lettre de Kojève à Tran-Duc Thao », in G. Jarczyk, P.-J. Labarrière, De Kojève à Hegel. Cent cinquante ans de pensée hégélienne en France, Paris, Albin Michel, 1996, p. 64.. La « propagande », si elle n'est pas immédiatement visible pour tout lecteur, relève de choix décisifs dans l'interprétation de Hegel, notamment concernant la fin de l'histoire, le statut du christianisme, ainsi que la place de l'anthropologie dans le systèmeWilma Pilati, « Kojève, Hyppolite et Bourgeois. Trois voies de l’hégélianisme », dans Les Études philosophiques 2022/1 (N° 140), à 104, éditions Presses Universitaires de France.. Ces cours, publiés et édités par Queneau quinze ans plus tard, marquent le début d'une tradition exégétique française de l'hégélianisme. On distingue par la suite trois courants majeurs : ceux continuant l'œuvre de Kojève, un autre courant dans le sillage des travaux de Jean Hyppolite, lui-même auditeur des cours du Franco-Russe, et celui de Bernard Bourgeois.
Résumé de l'œuvre
Préface Les actes de la pensée paraissent tout d’abord, étant historiques, être l’affaire du passé et se trouver au-delà de notre réalité. Mais en fait, ce que nous sommes, nous le sommes aussi historiquement ou plus exactement : comme dans ce qui se trouve dans ce domaine, l’histoire de la pensée, le passé n’est qu’un des aspects, de même dans ce que nous sommes, l’élément impérissable commun à tous est lié indissolublement à ce que historiquement nous sommes. Le trésor de la raison consciente d’elle-même qui nous appartient, qui appartient à l’époque contemporaine, ne s’est pas produit de manière immédiate, n’est pas sorti du sol du temps présent, mais pour lui c’est essentiellement un héritage, plus précisément le résultat du travail et, à vrai dire, du travail de toutes les générations antérieures du genre humain.
Introduction
Conscience
Ce qui suit est un résumé de la partie « Conscience ». Des étapes du raisonnement ont été omises par souci de concision. Pour un exposé détaillé de cette partie : voir l'article détaillé.
Les trois premiers chapitres peuvent être réunis en un ensemble dont l’objet est la conscience en général, opposée au monde extérieur. Ils traitent donc de la constitution de la connaissance (point de vue cognitif). La dialectique de cette conscience conduira à la conscience de soi (désir et action, point de vue anthropologique).
L’homme s’oppose au monde, c’est la conscience du monde extérieur. Celle-ci passe par plusieurs moments.
La sensibilité est la certitude immédiate d’un objet extérieur, le ceci. Mais l’ici et le maintenant du ceci disparaissent (l’objet change, est détruit, etc.), tandis qu’il y a toujours un ceci et un maintenant en général. Dans leur universalité, ils ne sont donc aucun ici et maintenant en particulier. La certitude de la sensibilité est donc plutôt vérité d'une perception universelle.
L’objet de la perception est la chose. Ses déterminations sont immédiates dans la sensibilité et pourtant médiatisées par notre relation avec elles. Elles appartiennent à la chose dans sa singularité, mais sont en même temps universelles car, d’une part, elles peuvent être attribuées à d’autres choses, et, d’autre part, elles sont indépendantes les unes des autres (par exemple : couleur, poids, étendue, etc).