Les Fleurs du mal (ou parfois Les Fleurs du Mal avec une majuscule à MalInitialement stylisé par Baudelaire avec une lettre majuscule à Mal pour en relever la valeur théologique en référence au péché originel.) est un recueil de poèmes de Charles Baudelaire, reprenant la quasi-totalité de sa production en vers de 1840 jusqu'à sa mort, survenue fin .
Publié le , le recueil scandalise aussitôt la société française. Son auteur subit un procès retentissant. Le jugement le condamne à de fortes amendes, réduite sur intervention de l'impératrice Eugénie de Montijo ; il entraîne la censure de six pièces jugées immorales. Elles seront publiées plus tard sous le titre Les Épaves.
De 1861 à 1868, l'ouvrage est réédité dans trois versions successives, enrichies de nouveaux poèmes ; les pièces interdites paraissent en Belgique. La réhabilitation n'interviendra que près d'un siècle plus tard, en .
Le recueil est considéré comme une œuvre majeure de la poésie moderne. Il diffère d'un recueil classique où souvent, le seul hasard réunit des poèmes généralement disparates. Ici, les poèmes s'articulent avec méthode et selon un dessein précis. Les principaux thèmes sont : la souffrance d'ici-bas considérée selon le dogme chrétien du péché originel, qui implique l'expiation ; le dégoût du mal ; l'obsession de la mort ; l'aspiration à un monde idéal, accessible par de mystérieuses correspondances.
Nourrie de sensations physiques que la mémoire restitue avec acuité, l'œuvre exprime une nouvelle esthétique où l'art poétique juxtapose la palette mouvante des sentiments humains et la vision d'une réalité parfois triviale à la plus ineffable beauté. Elle exercera une influence considérable sur des poètes aux publications ultérieures, tels que Paul Verlaine, Stéphane Mallarmé ou encore Louis Aragon.
vignette|Illustration par Armand Rassenfosse pour Les Fleurs du mal.
Historique vignette|Charles Baudelaire par Émile Deroy (1844).
Genèse (à partir de 1841) La genèse du recueil reste mal connue. La plupart des pièces qui composent les Fleurs du mal furent écrites entre 1840 et 1850.
Les plus anciennes pièces remontent vraisemblablement à 1841 (Une nuit que j'étais près d'une affreuse Juive et À une dame créole, p. 362 et 367.). Un manuscrit soigneusement copié et relié, attesté par l'ami du poète Charles Asselineau, existe déjà en 1850. Mais il n'a pas survécu et on en ignore le contenu.
Certains poèmes sont publiés dans diverses revues : À une dame créole, le dans L'Artiste ; Le Vin de l’assassin, en 1848 dans L'Écho des Marchands de vin (apparemment sans intention humoristique) ; Lesbos, en 1850 dans une anthologie des Poètes de l'amourBaudelaire, , p. 335-336 et 367..
Le , 18 poèmes paraissent dans la Revue des deux Mondes sous le titre « Fleurs du Mal ». Ce titre avait été suggéré à Baudelaire par un de ses amis, l'écrivain et critique littéraire Hippolyte Babou.
Le , 9 pièces sont publiées dans La Revue française.
Les épreuves d'imprimerie corrigées de la main de Baudelaire pour Les Fleurs du Mal début 1857 constituent la source manuscrit majeure pour retracer la genèse de la création de ce recueil.
Première édition (1857) vignette|Plaque commémorative 4 rue de Buci (Paris).
La publication des Fleurs du mal a lieu par étapes. Pas moins de quatre éditions, à chaque fois différentes, se succèdent en l'espace de onze ans, de 1857 à 1868 - année suivant la mort de l'auteur.
Le , Baudelaire remet à l'éditeur Auguste Poulet-MalassisBaudelaire le surnomme malicieusement ., installé à Alençon, un manuscrit contenant 100 poèmes. Ce chiffre lui apparaît comme un nombre d'or, symbole de perfection. Toutefois, il exprime à Poulet-Malassis sa crainte qu'une fois imprimé, le volume ne . À sa mère, il confie le avoir renoncé à publier l’intégralité des pièces : . Tirée à , cette première édition est mise en vente le . Ses sont dédiées au poète Théophile GautierCette fervente dédicace ne suscitera pas la gratitude de Théophile Gautier. Quand Baudelaire sera condamné, il ne le défendra pas et gardera le silence - Baudelaire, , p. 345., qualifié par Baudelaire, dans sa dédicace, de et .
Le , dans Le Figaro, Gustave Bourdin critique vertement des Fleurs du mal : .. Toutefois, le , Le Moniteur universel, journal officiel qui dépend du ministre de la maison de l'Empereur, publie un article élogieux d’Édouard Thierry qui est le premier à les qualifier de , un chef-d'œuvre placé ..
Procès et censure (1857) Le , la direction de la Sûreté publique saisit le parquet pour et . Le procureur Ernest Pinard, qui a requis cinq mois plus tôt contre Madame Bovary, se concentre sur le premier chef d'accusation, s'interroge sur l'élément d'intention du second et s'en remet finalement au tribunal. Le second chef d'accusation n'est pas retenu. Le , maître Pinard prononce son réquisitoire devant la Chambre correctionnelle. La plaidoirie est assurée par Gustave Gaspard Chaix d'Est-Ange qui insiste sur le fait que Baudelaire peint le vice mais pour mieux le condamnerVoir le texte de sa plaidoirie sur Wikisource.. Le , le jour même du procès, Baudelaire et ses éditeurs sont condamnés, pour délit d’outrage à la morale publique, à respectivement 300 et 100 francs d’amende et à la suppression de 6 pièces du recueil : Les Bijoux, Le Léthé, À celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées et Les Métamorphoses du Vampire. Ces poèmes condamnés pour et des resteront interdits de publication en France jusqu'à ce que la Cour de cassation rende, le , un arrêt annulant la condamnation de 1857..
Très rares sont ses contemporains à soutenir Baudelaire. Théophile Gautier, dédicataire du recueil, garde le silence. Jules Barbey d'Aurevilly manifeste son admiration - une estime réciproque lie les deux artistes. Le , Victor Hugo écrit à Baudelaire : Pour le féliciter d’avoir été condamné par la justice de Napoléon III, il lui écrira même, dans sa lettre du , que l’ouvrage apporte à la littérature.
Le , Baudelaire écritVoir la Lettre à l’Impératrice sur Wikisource.Archives nationales, AE/II/1980. à l’impératrice pour lui demander d'intervenir afin que soit diminuée l'amende dont avaient été frappées Les Fleurs du mal :
Sa supplique sera entendue puisque, sur ordre du garde des Sceaux, son amende sera réduite à .
Éditions suivantes (1861 - 1866 - 1868) vignette|Couverture d'une édition des Œuvres complètes de Charles Baudelaire (1869).
Le , Baudelaire cède à son éditeur Auguste Poulet-Malassis et au beau-frère de ce dernier, Eugène de Broise, le droit de reproduction exclusif de ses œuvres littéraires parues ou à paraître, ainsi que de ses traductions d’Edgar Allan Poe. L’édition de 1861, tirée à , supprime les 6 pièces interdites mais en ajoute 32L'édition de 1861, présentée comme , comporte 32 nouvelles pièces. Le poème Un Fantôme, numéroté XXXVIII, se compose de 4 sonnets distincts mais ne compte que pour une seule pièce., soit un total de 126 poèmes (plus la préface Au Lecteur, présente dans toutes les éditions mais non numérotée). Une nouvelle section - la deuxième de six - apparaît sous le titre Tableaux parisiens.
Réfugié en Belgique après une condamnation à trois mois de prison pour dettes le , Auguste Poulet-Malassis y publie en février 1866, sous le titre Les Épaves, 23 poèmes de Baudelaire, dont les 6 pièces censurées. Pour cette raison, il sera condamné le par le tribunal correctionnel de Lille.
L’édition posthume de décembre 1868 comprend un total de 151 poèmes. Elle ne reprend pas les poèmes condamnés par la censure déjà publiés en 1866 sous le titre Les Épaves. C'est la mère de Baudelaire, Mme Aupick, d'accord avec Michel Lévy qui avait acheté les œuvres complètes du poète, qui chargea Théodore de Banville et Charles Asselineau d'établir l'édition définitive.
Réhabilitation (1929 - 1946 à 1949) Une première demande en révision du jugement de 1857, introduite en 1929 par Louis Barthou, alors ministre de la Justice, ne peut aboutir faute de procédure adaptée.
C'est par la loi du Loi du 25 septembre 1946 ouvrant un recours en révision contre les condamnations prononcées pour outrages aux bonnes mœurs commis par la voie du livre. qu'est créée une procédure de révision des condamnations pour outrage aux bonnes mœurs commis par la voie du livre, que le Garde des Sceaux peut entamer sur demande de la Société des gens de lettres. Celle-ci décide aussitôt, à l'unanimité moins une voixBaudelaire, , p. 326., de solliciter une révision pour Les Fleurs du mal, accordée le par la Chambre criminelle de la Cour de cassationCrim. 31 mai 1949.Yvan Leclerc, op. cit., où l'on trouve les textes des jugements de 1857 et de 1949.Nicolas Corato (dir. de pub.), « Grandes plaidoiries et grands procès », PRAT, 2005, : réquisitoire de Pinard, plaidoirie de Chaix d'Est-Ange, jugement du tribunal correctionnel, arrêt de la Cour de cassation avec rapport Falco..
Dans ses attendus, la cour énonce que : .
Œuvre Titre Dès 1845, un recueil de quelque 26 poèmes est annoncé sous l'intitulé Les Lesbiennes.
À partir de 1848, Baudelaire y substitue le titre Les Limbes. Mais il doit l'abandonner à regret (il en appréciait les résonances théologiques), un recueil du même nom, poésies intimes de Georges DurandVoir sur gallica.bnf.fr., étant déjà paru en Baudelaire, , p. 335..
Ce n'est qu'en 1855 que Baudelaire choisit Fleurs du mal pour intituler 18 poèmes parus, le , dans la Revue des deux Mondes. Dès lors, ce titre s'impose définitivement.
À l'âge de 18 ans, Baudelaire avait envoyé à sa mère une lettre contenant un : des poèmesBaudelaire, , p. 334..
Dans l'un de ses projets de préface, Baudelaire précise, non sans ingénuité feinte ni malicieuse provocation : Baudelaire, , p. 305-306..
Le titre laisse entendre que les voies du Beau et du Bien ne convergent pas nécessairementBaudelaire s'avère précurseur d'André Gide, qui affirmera près d'un siècle plus tard qu'. ( - Hymne à la beauté) et que l'artiste peut revendiquer toute liberté d'investigation créatrice.
Par ailleurs, Baudelaire stylise le titre par la majuscule à Mal pour en relever la valeur théologique, une référence directe au péché originel. Allusion plus ou moins consciente à l'arbre du jardin d'Éden, il révèle l'ancrage de l'inspiration baudelairienne dans l'éthique chrétienne. Plus largement, le titre relève d'un oxymore fondé sur l'opposition mais aussi le lien étroit entre le MalIl faut sans doute entendre le Mal dans toutes ses acceptions : maladie psychique (le spleen baudelairien et ses manifestations physiologiques) ; mal de vivre moral (le spleen mène au sadisme) ; malaise social (Baudelaire est le « Dante d'une époque déchue », selon Barbey d'Aurevilly) ; mal-être métaphysique (Baudelaire est une âme angoissée qui doute de Dieu). Cf. . et la recherche du Beau idéal à travers le travail poétique. En quatre termes monosyllabiques, cette figure de style illustre la posture simultanée entre le Bien et le Mal. En résumant la condition humaine, elle atteint d'emblée une dimension universelle.
Cette alliance de termes contraires irrigue le recueil d'une sève continue. L'intitulé de certaines pièces en témoignage : La Muse malade ; La Muse vénale ; Le Mort joyeux ; Horreur sympathique ; La Prière d'un Païen.
Spleen I - Pluviôse, irrité contre la ville entière contient l'oxymore « sales parfums », en écho au titre du recueil.
Structure (Éditions de 1857 et 1861) Le poète divise son recueil en six parties.. : Spleen et Idéal ; Tableaux parisiens (section initialement absente) ; Le Vin ; Fleurs du Mal ; Révolte ; La Mort.
Un poème liminaire, Au Lecteur, sert de prologue. Il est exclu de la numérotation des poèmes.