L'auxiliaire modal ou semi-auxiliaire modal (du latin modus,-i, « mesure musicale, mode, manière ») est un des outils linguistiques parmi d'autres permettant d'exprimer une modalité, c'est-à-dire de présenter un fait comme possible, impossible, nécessaire, permis, obligatoire, souhaitable, vraisemblable. L'énoncé Il travaille est une affirmation simple, rendant compte d'un fait, alors que Il peut ou Il doit travailler sont des assertions modalisées par le recours aux verbes pouvoir et devoir. Ces deux verbes ainsi que sembler et paraître sont les semi-auxiliaires modaux du français selon la plupart des grammairiens.

Cette liste ne fait pas en effet consensus et certains y ajoutent d'autres verbes comme vouloir, savoir, aimer ou d'autres verbes (penser, croire, espérer...). Ces désaccords tiennent à la difficulté de catégoriser ce type de verbes dans les langues romanes, dont le français. La notion de modalisation trouve sa source dans la logique, en particulier le De Interpretatione d'Aristote et la logique modale qui en est issue, ce qui conduit à catégoriser souvent ces verbes selon des critères purement sémantiques, utiles mais insuffisants pour établir une classe d'auxiliaires distincte des verbes lexicaux. Pour s'assurer de l'existence d'une telle catégorie grammaticale, il faut donc aussi mettre en évidence des propriétés morphologiques ou syntaxiques qui justifient le terme de « semi-auxiliaires », ce qui est facile dans les langues germaniques, par exemple, mais beaucoup moins en français et plus généralement dans les langues romanes.

Les auxiliaires modaux ne sont qu'un type de marqueur de la modalité parmi bien d'autres et les langues dépourvues de cette catégorie grammaticale ne sont pas rares. Le français exprime la modalité par de nombreux autres procédés d'expression : des adverbes comme peut-être, des modes verbaux comme l'impératif ou le subjonctif, mais aussi des verbes lexicaux ou locutions verbales comme souhaiter, il est possible de/que...

La catégorie grammaticale des auxiliaires modaux

La catégorie grammaticale des auxiliaires modaux est rejetée par certains grammairiensJ.Damourette et E. Pichon, Essai de grammaire de la langue française § 1687 1911-1940., qui considèrent les verbes désignés comme tels comme relevant du lexique et non de la grammaire. Toutes les langues possèdent des verbes exprimant diverses modalités qualifiées traditionnellement d'aléthiques (possible, nécessaire), de déontiques (obligation, devoir, autorisation), d'épistémiques (certitude, incertitude), de subjectives (volonté). Mais les caractériser par leur seule signification remet en cause l'existence de cette catégorie grammaticale ; son existence implique des propriétés morpho-syntaxiques propres qui les distinguent des verbes lexicaux et les rapprochent des autres auxiliaires. Or de ce point de vue les langues présentent des situations fort différentes. La famille anglo-saxonne possède une série de verbes modaux aux caractéristiques spécifiques. Ainsi malgré la proximité de sens entre I have to leave et I must leave (je dois partir) , seul le second verbe anglais est considéré comme un modal, parce qu'il s'ajoute à la construction verbale I leave sans en modifier la structure. Au contraire il existe en français et dans les langues romanes des verbes exprimant les modalités fondamentales, mais qu'il est difficile de distinguer grammaticalement des autres verbes.

Les auxiliaires modaux du français

Ils constituent une sous-catégorie de ce que la grammaire traditionnelle appelle les verbes semi-auxiliaires. Toutefois, on rencontre le terme de modal appliqué à tous les semi-auxiliaires pour opposer nettement les auxiliaires aspectuels et modaux à être et avoir, auxiliaires fondamentaux du françaisXiaoquan Chu, Les verbes modaux du français, Ophris, Paris 2008.

Leurs caractéristiques morpho-syntaxiques

Ces verbes modaux occupent la même place que les auxiliaires de base comme avoir ou être et donc appartenir à la même proposition que le verbe qu'il modifie : Les phrases il faut que tu viennes et tu dois venir ont un sens quasi identique, mais seul le second verbe modal est un auxiliaire. Ils sont d'autre part dépourvus de propriétés présentées par les verbes lexicaux : Ils ne s'emploient pas à l'impératif Ils ne s'emploient pas au passif Propriété plus fondamentale : ce sont des verbes dépourvus de valence Xiaoquan Chu, Les verbes modaux du français : ils s'ajoutent à n'importe quel verbe, que son sujet soit animé ou non, impersonnel ou non (Il peut pleuvoir / Je peux me reposer) sans modifier sa construction.

Une façon de les identifier consiste à modifier la structure syntaxique en s'assurant que dans le groupe composé de deux verbes, le second ne fonctionne pas comme un nom complément du premier et donc ne peut pas être pronominalisé ou bien que les deux verbes ne peuvent pas être séparés l'un de l'autre en détachant l'un ou l'autre au moyen d'une tournure emphatique.

Modalité épistémique ou radicale

D'un point de vue sémantique, l'expression de la modalité peut porter sur l'ensemble de l'énoncé ou seulement sur le rapport entre le sujet et le prédicat : l'une, qualifiée d'épistémique, indique le degré de véracité que le locuteur accorde à son énoncé ; l'autre, qualifiée de radicale ou d'agentive, exprime l'appréciation portée par le locuteur sur une disposition du sujet nécessaire à la réalisation du procès, capacité ou obligation . Une phrase comme Marc peut réussir signifie selon le contexte : il se peut que Marc réussisse (modalité épistémique) ou bien Marc est capable de réussir (modalité radicale). La modalité épistémique relève de l'être (la proposition Marc réussira peut être vraie) ; la modalité radicale relève du "faire" (la réussite de Marc est réalisable).

La distinction logique fondamentale, qui remonte à Thomas d'Aquin et oppose la modalité de dicto (extraprédicative) à la modalité de re (intraprédicative)Cité par N.Le Querler, Typologie des modalités, p.46 est ainsi généralement transposée en linguistiqueN.Le Querler, Typologie des modalités, p.67, bien qu'elle soit contestée par certains linguistes qui considèrent la modalité épistémique comme une modalité parmi les autresAinsi J.R.Searle, Sens et expression, Minuit, Paris, 1982 cité par N.Le Querler, p.44.

Les auxiliaires de modalité épistémique : sembler, paraître, pouvoir, devoir

Les deux premiers de ces verbes ont différentes constructions et ne sont auxiliaires que dans la structure : Sujet + sembler/paraître + Verbe

Margot semble avoir tiré grand bénéfice de son séjour en Espagne.

La situation paraît empirer au Moyen-Orient

Pouvoir et devoir ont aussi une valeur épistémique dans certains de leurs emplois :

Attendons-le ; il peut encore arriver par le train de dix-huit heures.

Il doit avoir singulièrement changé

Dans ces exemples, ces auxiliaires ont le sens de Il se peut que, il est possible que ..., peut-être que ... et il est probable que, il est vraisemblable que ....

Ces verbes ainsi employés peuvent être considérés comme des auxiliaires, puisqu’ils ne semblent pas suivis d'un infinitif complément d'objet sous forme de pronom (Les pronominalisations aboutissent à des phrases agrammaticales :* Margot le semble ; *Que peut-il encore ? ; *Il le doit ? ou peu grammaticales : ? Il le peut encore) .

La modalité épistémique peut être renforcée : Dans la phrase, Il pouvait avoir environ quarante ans / dans les quarante ans, s'ajoute à l'auxiliaire modal un adverbe modal d'approximation.

Les auxiliaires de modalité radicale : pouvoir, devoir, avoir à Dans leur emploi intraprédicatif les auxiliaires modaux sont susceptibles d'exprimer diverses significations . Ainsi, la phrase Luc peut venir à vélo, outre sa portée épistémique envisageable (Il est possible que Luc vienne à vélo) permet au moins trois autres interprétations : Luc a la permission de venir à vélo (valeur dite déontique) Luc est capable de venir à vélo (valeur aléthique : aptitude du sujet) Les conditions matérielles permettent à Luc de venir à vélo (valeur aléthique : possibilité externe)

Certains G.Kleber cité par N.Le Querler, p. 118-119 ajoutent une quatrième valeur, dite de sporadicité, pouvoir correspondant à parfois, il arrive que . Mais comme il s'agit d'une modalité de l'être, il est plus juste de les rapprocher de la modalité épistémique . C'est le cas dans la phrase :Les éléphants peuvent se montrer dangereux.

Le verbe devoir peut avoir, lui aussi, une valeur aléthique ou une valeur déontique. Dans le premier cas, il rend compte d'une nécessité qui ne dépend pas du jugement du locuteur :

Une porte doit être ouverte ou fermée ; on ne doit pas dire "aller en vélo", mais "aller à vélo". Dans le second cas, il exprime une obligation imposée au sujet par une ou des instances extérieures ou par lui-même : Tous les enfants doivent être scolarisés à partir de six ans ; je dois terminer ce travail avant demain.

Ces verbes sont donc polysémiques, mais le contexte évite le plus souvent toute ambiguïté.

Le verbe avoir + à est employé comme équivalent de devoir déontique : J'ai à terminer ce travail avant demain.

(devoir est par ailleurs utilisé comme auxiliaire du futur)

Les auxiliaires modaux dans les langues romanes La difficulté de distinguer auxiliaires modaux et verbes lexicaux n'est pas propre au français, mais se retrouve dans les autres langues romanes qui recourent souvent à d'autres moyens pour exprimer la modalité. Ne sont indiqués ici que les verbes fonctionnant indéniablement comme des auxiliaires. La construction habituelle est la mise à l'infinitif du verbe principal, l'auxiliaire qui le précède exprimant tous les morphèmes caractéristiques de la conjugaison. Comme leurs équivalents français pouvoir et devoir, principaux verbes modaux, ont une double fonction : ou bien ils modulent le rapport qu'entretiennent le sujet grammatical et le prédicat qui a pour noyau le verbe principal (capacité, obligation), ou bien ils expriment le jugement de l'énonciateur sur l'information fournie par la phrase (emploi épistémique : possibilité, probabilité).

Expression de la capacité

Un verbe issu du latin posse, potest (pouvoir, il peut) se retrouve dans toutes les langues romanes : en roumain, a putea, poate ; en italien, potere, può ; en espagnol, poder, puede ; en portugais, poder, pode. On ne le range dans les auxiliaires (ou semi-auxiliaires) que s'il s'intercale entre un sujet personnel et l'infinitif du verbe principal comme dans No puedes venir (espagnol) ou Nu poţi veni (roumain), tu ne peux pas venir, mais non dans des constructions impersonnelles comme Puede ser que (Il se peut que) en espagnol ou lorsqu'il est suivi d'une subordonnée comme il peut être employé en roumain Nu pot să cânt (négation + je peux + que + je chante) , mais il est notable que c'est un des très rares verbes de cette langue qui puisse aussi se construire avec un infinitif.

Expression de l'obligation

Le latin debere,debeo a abouti en italien à dovere, deve ; en espagnol à deber, debe ; en portugais à dever, deve. Ce verbe n'existe pas en roumain, l'obligation s'exprimant principalement avec le verbe impersonnel Trebuie să ... (Il faut que...).

Une manière d'exprimer l'obligation en latin était d'utiliser le gérondif ou l'adjectif verbal : « Legendum est » (« Il faut lire ») ; « hic liber legendus est » (« ce livre doit être lu »). Cette grammaticalisation de la notion d'obligation se retrouve en italien mais avec le verbe andare (aller) accompagné d'un participe passé : Questo libro va letto per l'esame (ce livre doit être lu pour l'examen) ; Va detto ... (Il faut dire...) ainsi qu'en corse avec le verbe vulè / volè (vouloir) : Ci vole à parte (Il faut partir).

Expression de la volonté

La seule des langues romanes qui présente sans conteste un semi-auxiliaire de volonté est l'italien, puisque