ʿĪsā (En français, Īsā \ʕiːsa\ se prononce approximativement « îssa ».) ou 'Isa ibn Maryam (en , « ʿĪsā, fils de Maryam ») est le nom coranique de Jésus de Nazareth, considéré par l'islam comme l'avant-dernier prophète d'Allah et comme le Messie. Il doit être distingué du nom Yasu' ibn Maryam (en arabe : ) qui est le nom plutôt employé par les chrétiens arabes (Égypte, Syrie, Liban).
ʿĪsā est un terme qui apparaît comme transcription arabe du nom de Jésus dans le Coran et pour certains chrétiens arabes (voir arbre de Jessé et Jessé, autrement appelé Isaï).
Le Jésus coranique est distinct du Jésus évangélique (voir Jésus-Christ), car ces deux livres religieux donnent deux interprétations profondément différentes.
La façon dont le Coran présente ʿĪsā est en forte opposition avec le credo développé par les Églises chrétiennes depuis le premier concile de Nicée et le trinitarisme issu des conciles œcuméniques. Ainsi, selon le Coran, bien qu'il reçoive des titres éminents comme celui de « Parole de Dieu », ʿĪsā n'est ni Dieu, ni fils de Dieu, ni la deuxième personne de la Trinité. Avant-dernier prophète de Dieu , il n'a pas été crucifié.
ʿĪsā, dans le Coran, est plus proche des nazôréens, mouvement ayant la particularité de suivre les croyances et les préceptes du judaïsme et de la Loi juive tout en qualifiant Jésus de Nazareth de « serviteur de Dieu », croyant tant dans son humanité que dans l'origine divine de son message, sans toutefois le reconnaître comme Dieu.
Origine du nom gauche|vignette|Nom de Jésus en arabe Le nom ʿĪsā est sujet à débat. ʿĪsā est un terme qui apparaît comme transcription arabe du nom de Jésus dans le Coran et pour certains chrétiens arabes. Bien que les noms de Yasū'a, Yasou ou Yazu soient aussi connus par les Arabes, et particulièrement les chrétiens arabes, il n'est jamais nommé ainsi dans le Coran Guillaume Dye & Manfred Kropp, Le nom de Jésus ('Îsâ) dans le Coran, et quelques autres noms bibliques : remarques sur l'onomastique coranique, dans Guillaume Dye & Fabien Nobilio (éds), Figures bibliques en islam, . Pour Neal Robinson, aucune étymologie arabe ne permet d'expliquer ce nom.
Pour une hypothèse ancienne, ʿĪsā serait une déformation péjorative du nom de Jésus faite par les juifs pour le rapprocher du personnage d'Esaü. Mahomet aurait utilisé ce nom « de bonne foi »Anawati, G. C., “ʿĪsā”, in: Encyclopédie de l’Islam. Pour Robinson, un tel usage n'est pas attesté et l'hypothèse est aujourd'hui abandonnée.
D'autres hypothèses ont été proposées.ʿĪsā serait composé sur une inversion des consonnes du nom hébreu. Cette différence entre l'écriture et la prononciation se retrouve dans la transcription de noms divins en Mésopotamie. ʿĪsā serait une altération volontaire du nom de Jésus pour le rapprocher de celui de Musa (Moïse). Parmi les penseurs musulmans, Sarwat Anis al-Assiouty défend que ʿĪsā serait le nom réel de Jésus. Pour Robinson, .
Pour d'autres auteurs, il dériverait du nom syriaque de Jésus, Yes̲h̲ūʿVollers, dans ZDMG, XLV, 352.. Cette dernière hypothèse est très critiquée. Cependant, si ʿĪsā est issu du syriaque, il est plus vraisemblable qu'il le soit de sa variante orientale Išōʿ, voire de l'araméen mandéen Išū. Un monastère syrien portait au le nom d'ʿĪsāniyya et plusieurs indices appuient l'hypothèse que la forme ʿĪsā est pré-islamiqueLa question de l'authenticité de la poésie "pré-islamique" est complexe, leur mise à l'écrit étant généralement postérieure à l'islam.. Des graffiti probablement du trouvés dans le Neguev utilisent cette forme. Pour autant, ils ne sont pas islamiques. Dye et Kropp, avancent que la forme Yasu' serait la forme écrite « correcte » imitant la prononciation araméenne et ʿĪsā une forme populaire orale parlée de l'arabe qui aurait eu la préférence du rédacteur coranique. En 2021, à partir d'une inscription safaïtique récemment découverte portant le nom divin « 'sy », deux chercheurs soutiennent que ce théonyme pourrait correspondre à l'arabe coranique ( 'ysy). Dans ce cas et si l'on accepte de dater l'inscription au , le théonyme pourrait refléter la première attestation de cette forme arabe du nom de Jésus à l'époque de la propagation initiale du christianisme en Arabie. Ces deux chercheurs suggèrent qu'il s'agit peut-être de la racine ʕ-s-y "racheter" et que cela désigne Jésus en tant que celui qui "rachète" les péchés.
Sources vignette|Manuscrit médiéval persan montrant Mahomet conduisant Abraham, Moïse et ʿĪsā en prière (1436) Dans le Coran, ʿĪsā occupe une place prééminente sur les autres prophètes. Alors que ce texte sacré n'apporte que peu d'éléments biographiques concernant Mahomet qui n'y est cité que quatre fois, il mentionne ʿĪsā dans quinze sourates et lui consacre 93 versets qui fondent la christologie coranique. Celle-ci s'est enrichie de traditions présentes dans les évangiles apocryphes de l'Enfance et de la littérature mystique chrétienne, certains chercheurs évoquant le Diatessarion comme source possible d'inspirationvoir notamment les travaux de Jan van Reeth, cf. .
Le Coran présente donc ʿĪsā comme l'un des prophètes de l'islam, à l'instar de Mahomet, dont il est l'annonciateur et le garant, se tenant au second rang après lui. Parmi les nombreux titres que lui confère le Coran, outre celui de « prophète » (nabi), on dénombre ceux d'« envoyé » (rasûl), de « béni » (mubarak), de « digne d'estime » (wajidh)... Mais son appellation la plus commune est celle de « fils de Marie » (ibn Maryam) qui apparaît à 33 reprises. Il est également qualifié — bien que de manière formelle et non définie — de Messie (al-Masîh) à onze reprises, et, dans la mesure où il est né du souffle divin (rûh), d'« esprit émanant [de Dieu] » ou encore de « Verbe de Dieu » (kalimat Allah) « dans la mesure où il est le fruit de la seule parole créatrice de Dieu », bien que certains chercheurs voient dans cette notion une continuité du nestorianisme.
Le Coran, s'il propose des similitudes avec les récits chrétiens et la tradition chrétienne primitive, cultive un certain flou sur les conditions, l'époque ou l'environnement dans lesquelsʿĪsā évolue : ce flou a permis tant aux rédacteurs de hadîths que de compositions littéraires et hagiographiques ultérieures d'élaborer progressivement, à travers de nouveaux éléments d'enseignements ou de discours, un personnage distinct du Jésus de Nazareth des chrétiens, un « Jésus musulman » qui s'éloigne des traditions chrétiennes et qui sert notamment à défendre le point de vue musulman dans les polémiques adressées aux chrétiens .
Biographie vignette|Maryam se nourrissant de dattes après avoir enfanté dans la douleur au pied du palmier (manuscrit turc du ).
Sa famille ʿĪsā dans les textes coraniques est un personnage indissociable de sa mère Maryam (Marie). Il est ainsi souvent désigné sous le nom de Al-Masih (le Messie)L'Oint (ou le Voyageur) ou ʿĪsā ibn Maryam (Jésus fils de Marie) et est présenté avec celle-ci comme modèles à suivre.
ʿĪsā fait partie des prophètes dits famille de 'Imrān avec sa mère, son cousin Yahyā (Jean le Baptiste) et le père de celui-ci Zacharie. Le Coran et la foi populaire musulmane accordent une grande importance à ʿĪsā et MaryamOn les retrouve dans les sourates 3, 4, 5, 19, 21, 23, 43 et 61.. Tandis qu'ʿĪsā est tourné vers la beauté du monde, il apparait souvent avec son cousin Yahyā, ascète radical, avec lequel il forme une sorte de Pierre Lory, article « Jean-Baptiste », op. cit..
L'insistance marquée sur la filiation à Maryam est un clair rejet de la filiation divine de ʿĪsā ; néanmoins, la tradition musulmane souligne le caractère miraculeux de sa naissance virginale sans père. Contrairement au Credo de Nicée-Constantinople qui reconnait que Jésus est engendré, non pas créé, la tradition musulmane affirme que ʿĪsā est directement créé par la Parole de Dieu « kun » (« Sois » en arabe), l'« impératif divin » manifesté par un rûh de Dieu, souffle de vie divin intemporel insufflé en Maryam, le même souffle qui anime Adam"Les commentaires seront plus brefs en identifiant l'Esprit à l'ange Gabriel, qui est descendu sur Mahomet avec la révélation (1.97)" cf. , et qui transmet la révélation aux Messagers, notamment à MahometAinsi la sourate 4.171, dit : . La sourate 19.35 :
Prophète vignette|upright=1.1|Miniature persane représentant Jésus lors du sermon sur la montagne.
Dans le Coran, Maryam reçoit une visite de « l’Esprit de Dieu » tandis qu'elle se trouve dans le Temple. Selon la plupart des commentateurs musulmans, il s'agirait de l'Archange Gabriel. En raison du vœu de virginité de Maryam, il lui annonce une maternité miraculeuse. La non-distinction entre l'Esprit de Dieu et l'ange ont amené certains exégètes musulmans à penser que Gabriel est le père d'ʿĪsā .
Le Coran le fait naître au pied d'un palmier près d'une source (sourate 19, 22-26), ce récit semblant une transposition du thème de la station de Marie sous un palmier dans l'Évangile du Pseudo-Matthieu.. Pour Dye, Lieux saints communs, partagés ou confisqués : aux sources de quelques péricopes coraniques (Q 19 : 16-33), dans Isabelle Dépret & Guillaume Dye (éds), Partage du sacré : transferts, dévotions mixtes, rivalités interconfessionnelles, cependant. Parlant dans son berceau, il conseilla alors à Maryam de manger les dattes et de se désaltérer à une source apparue miraculeusement. Selon une tradition, transmise par al-Buk̲h̲ārī, ʿĪsā, comme Maryam, n'a pas été touché par le démon à sa naissance.
Dans le Coran, ʿĪsā, le Messie, fils de MaryamSourale 3,45 : (Rappelle-toi) quand les Anges dirent : "Ô Marie, voilà que Dieu t’annonce une parole de Sa part : son nom sera "al-Masih" "Hissa", fils de Marie, illustre ici-bas comme dans l’au-delà, et l’un des rapprochés de Dieu"., est un prophète, annonciateur de Mahomet, qui prêche le monothéisme pur, accomplit des miracles, opère des guérisons, ressuscite les morts et connaît les secrets du cœur. ʿĪsā confirme la Torah, dont il atténue les prescriptions légalesSourate 3,50, cité par , tandis qu'il reçoit de la part de Dieu l'Injil (l'Évangile), présentée comme une « guidance et une lumière »Sourate 5,46, cité par que les chrétiens auraient négligées. L'auteur soufi Ibn Arabi, lui confère le titre de « sceau de la sainteté », « le plus grand témoin par le cœur », tandis que Mahomet est le « sceau des prophètes », « le plus grand témoin par la langue ». Sa prédication auprès des juifs aurait été un échecSourate 4, 65, cité par et il est suivi des seuls apôtres.
Un miracle de ʿĪsā est d'avoir fait descendre une table recouverte de nourriture. Le terme utilisé semble désigner la table eucharistique. Le champ lexical semble indiquer qu'une confusion a été faite entre l'institution de l'Eucharistie, la multiplication des pains et le don de la manne.
La crucifixion
Selon les commentateurs musulmans« Son sosie a été substitué à leurs yeux » (d'après Tabari, La Chronique, De Salomon à la chute des Sassanides, Éditions Actes Sud ) ou encore « ils ont été victimes d'une illusion », cité par , Jésus de Nazareth n'a pas été crucifié par les Juifs, même si certains le revendiquaient par provocation. Pour eux, le Coran remet en cause explicitement la crucifixion de ʿĪsā par les Juifs : « Or, ils ne l'ont ni tué ni crucifié ; mais ce n'était qu'un faux semblantCe verset très allusif « wa lâkin shubiha lahum », qui peut se traduire par « mais ce n'était qu'un faux semblant » ou « mais cela leur a semblé ainsi », a donné beaucoup de difficulté aux exégètes musulmans. Ainsi, l'imam Jamaal-ud-Dine Ibn Muhammed Al-Qâsimî, dans son exégèse coranique Mahâsin-ut-Ta’wîl fî Tafsîr al-Qur’ân-ul-Karîm , a consacré une centaine de pages rien que sur ce passage ambigu. ! Et ceux qui ont discuté sur son sujet sont vraiment dans l'incertitude : ils n'en ont aucune connaissance certaine, ils ne font que suivre des conjectures et ils ne l'ont certainement pas tué » (Sourate 4, 157).