Mohamed Abduh (aussi orthographié Muhammad 'Abduh ; en ) (Mahallab al-Nasr, - Alexandrie, ) est un journaliste et théologien égyptien, fondateur avec Djemâl ad-Dîn al-Afghâni du mouvement moderniste islamique. Nommé Grand Mufti d'Égypte en 1899, il est considéré comme le père du mouvement réformiste égyptien.
Biographie
Jeunesse et formation Mohamed Abduh est né à Mahallab al-Nasr en 1849. Originaire d'une famille de fellahs de Basse-Égypte, il a dès son plus jeune âge reçu une éducation musulmane . Il continue ses études à la mosquée Ahmadite à Tanta puis entre en 1866 à l'université al-Azhar où il étudie la logique, la philosophie et le mysticisme. Cette éducation religieuse stricte ne l'empêche pas de se rapprocher du soufisme. Dans son livre, Risâlat al-wâridât (Épître des inspirations mystiques) il réserve à Dieu l'existence réelle et adopte une position proche de celle du monisme d'Ibn Arabi.
Durant ses études, il entre en contact avec Djemâl ad-Dîn al-Afghâni qui promeut un programme d'auto-affirmation musulmane basé sur une politique unificatrice et de réformes religieuses. Les idées de Djemâl l'attirent particulièrement, notamment l'idée selon laquelle les musulmans ont l'obligation de favoriser les éléments de l'héritage islamique, ce qui encourage une culture d'activisme et de progrès dans les domaines socio-économique et politique.
Franc-maçonnerie En 1868 son nom figure parmi les membres de la Loge du Caire "La Concordia", à l'Obédience de la Grande Loge unie d'AngleterreDorothe Sommer, Freemasonry in the Ottoman Empire, I. B. Tauris, Londres-New York, 2015, p.81..
Il rejoint la "Loge Nationale" (Mahfhal al Wattani) affiliée au Grand Orient de France que son Maître Al Afghani avait créée. Quand on demande à Abuh pourquoi il est devenu, comme son professeur Al Afghani, franc-maçon, il répond que c'est dans un "but politique et social" et que la loge de son Maître est connue pour des vues réformistes sur l'islam.
Théologie et philosophe Dans un traité de théologie écrit en 1876 sous forme de gloses qui accompagne la profession de foi d'un théologien acharite du du nom d'Al-Iji, il prêche la tolérance envers les différentes sectes islamiques. Il y affirme le rôle de la raison comme guide de la vraie foi.
Par ailleurs, des idées philosophiques font leur apparition dans cet ouvrage. Influencé par le savant perse Djemâl ad-Dîn al-Afghâni, qu'il a rencontré au Caire en 1872, il suivait régulièrement ses conférences. Afghani était un philosophe et un réformateur musulman qui a préconisé dans ses écrits l'union des pays musulmans pour résister au colonialisme européen. Sous l'influence d'Afghani, Abduh a combiné le journalisme, la politique et sa propre fascination pour la spiritualité mystique. Outre al-Afghani, un autre maître eut une influence sur les débuts de 'Abduh : son oncle soufi Darwis Qadr. Découragé par l'enseignement d'Al-Azhar, il fugue. C'est Darwich Qadr qui lui rend le goût des études et de la rechercheRobert Solé. «6. Mohamed Abdou : Réformer l’islam » Dans Ils ont fait l'Égypte moderne, 2017, pages 109 à 120
En ligne : https://www.cairn.info/ils-ont-fait-l-egypte-moderne--9782262064235-page-109.htm.
Journalisme Après s'être lancé dans le journalisme et dans la politique, il écrit plusieurs articles pour le journal cairote Al-Ahram, où il critique la politique mené par le khédive Ismaël. Il défendait dans ses papiers la renaissance de la civilisation arabo-islamique, le combat contre la domination étrangère et les gouvernements musulmans, et se positionnait contre la corruption et la division au sein de la communauté musulmane. Il défend enfin les sciences modernes et l'idée d'une réforme de la langue arabe.
De 1877 à 1882 il exerce la charge de professeur à l'université islamique "Dâr al-'ulûm". Il y donnait des cours novateurs, pour que les qadis appliquent le droit musulman d'une manière moderne. Il est révoqué de son poste par le khédive Tawfiq qui le nomme rédacteur dans le journal gouvernemental Al-Waqâ'i al-misriya.
Dans ce journal, il écrit plusieurs articles sur l'importance de l'instruction et de la condamnation de la corruption et de la polygamie. Il y affirme également que le régime parlementaire n'est pas incompatible avec l'islam.
Exil Il rejoint les mouvements de protestation grandissant au sein de la population égyptienne face à l'autocratie politique des dirigeants égyptiens et à l'influence britannique et européenne croissante sur les finances. Après sa participation à la révolte d'Urabi, il est forcé de s'exiler suite à la restauration du Khédivat d'Égypte par l'armée britannique en septembre 1882.
Il s'exile d'abord au Liban, puis en France. Pendant plus de six ans il n'a plus eu le droit de retourner en Égypte. Abduh a passé plusieurs années de sa vie au Liban où il a travaillé à l'instauration d'un système d'éducation islamique. Il a traduit l'ouvrage d'Afghani Réfutation des matérialistes et dispensé des conférences.
En 1884, il part pour la France où il rejoint Al-Afghani. Eux deux, éditent un journal se voulant porte parole des idées réformistes, Al ‘Urwa al Wuthqa (« Le lien indissoluble »), qui avait des penchants antibritanniques et appelait les musulmans du monde entier à se libérer de l'impérialisme européen et du despotisme. Ce journal, qui ne dura que huit mois, était lu par des orientalistes français et eut un impact profond sur de nombreux écrivains et activistes musulmans de l'époque.
En 1885, Abduh retourne à Beyrouth et enseigne à l'école Sultaniyya, où il donne une série de conférences sur la théologie qui seront publiées plus tard (en 1897).
Retour et action en Égypte À son retour en Égypte en 1888, Abduh commence sa carrière dans la justice et il est d'abord nommé juge dans un tribunal national de première instance, avant d'être nommé juge dans une cour d'appel en 1891. Dans cette fonction, il lutte principalement contre la corruption. Il continue à travailler pour une reforme radicale des institutions de l'Islam en Égypte et édite en 1897, son propre traité philosophique (Risālat at-Tawhīd, ou Théologie de l'Unicité).
En 1899, il devient mufti, un titre qu'il conservera jusqu'à sa mort. Dans cette fonction, il a promulgué de nombreuses fatwas, l'une d'elles permettait aux musulmans de déposer leur argent dans des caisses d'épargne légalisant ainsi le prêt à intérêt, tandis qu'une autre autorise les musulmans du Transvaal, en Afrique du Sud, à manger de la viande non Halal.
En 1892, il adhère à la Société de bienfaisance musulmane dont il deviendra président en 1900. Il fonde la même année, la société pour le renouveau des sciences arabes.
Ses idées réformistes
En 1892, il propose au Khédive Abbas II Hilmi, une réforme de l'enseignement donné à Al-Azhar, et réussit à introduire dans le cursus de l'université les enseignements de sciences modernes avant de se heurter à une forte opposition, qui le pousse à la démission en 1905.
Son traité est principalement adressé aux intellectuels occidentaux, vivant dans un pays musulman ou non. Il a rejeté l'effort de certains de mettre fin à l'ijtihad et la pratique du Taqlid.
Il proclame en effet l'existence du libre arbitre et condamne la doctrine de la prédestination qui favorise le fatalisme. Abduh a enseigné que les lois doivent être adaptées au monde moderne, dans l'intérêt du bien commun, dont les leaders politiques ont perdu le sens. Abduh est persuadé que l'islam peut réussir cette réforme, parce qu'il a confiance dans la raison et la science. Il s'est par ailleurs principalement concentré sur l'éducation, il disait que Cité par Zakya Daoud. La révolution arabe (1798-2014). Place des éditeurs, 2015. Section 12.. Abduh affirmait que la foi des ancêtres était raisonnable et pratique. Il critique l'enseignement dispensé à l'université al-Azhar, qu'il a fréquentée et qu'il réformera, et reproche à l'islam de son époque de négliger la spiritualité par excès de juridisme.
Il développe une compréhension éthique visant le bien commun (maslaha). Sa méthode repose sur la compatibilité entre raison et révélation : en cas de contradiction apparente, il utilise la raison pour interpréter les Écritures. Il a ainsi identifié des concepts coraniques à des institutions modernes, assimilant le consensus juridique (ijma') à l'opinion publique et la consultation (shura) à la démocratie consultative.
Pour lui l'islam est réformable, bien que sa réforme soit entravée par des structures religieuses rigides, imposées par des personnalités religieuses contemporaines. Au contraire d'Ernest Renan, qui accuse l'islam d'être responsable du retard des pays arabes, 'Abduh pense non seulement que l'islam est compatible avec la science et la modernité, mais qu'il est une religion essentiellement rationnelle. Seulement, l'islam a été mal compris et doit être réinterprété. L'un des plus fidèles disciples d'Abduh fut Muhammad Rashid Rida avec qui il participait au journal Al-Manar. Il s'exprima sur l'abolition du califat par Atatürk en 1924, et sur la réforme qu'il pensait nécessaire de l'islam. Mais la pensée de Rachid Rida prendra un tournant plus traditionalisteLes nouveaux penseurs de l'islam, Chap. I, p. 46.. Un autre de ses disciples, plus fidèle à l'esprit d'Abduh, est ʿAlī 'Abd al-RaziqGardet et Anawati, op. cit., p. 88..
Dawla madaniya (État civil) Il théorise en premier le concept de dawla madania, un État garant de l'éthique islamique et des idéaux coraniques qui se fait non pas sur la base d’un modèle révolu, mais au gré du temps, posant ainsi les bases d’une normativité islamique capable de s’adapter et d’évoluer. Il considérait que « l’esprit de l’islam » s’oppose à la philosophie individualiste sur laquelle est fondé le capitalisme et l'Etat ne doit donc pas rester indifférent aux injustices sociales. Il vise la préservation des finalités éthiques générées par les valeurs religieuses. Il est en opposition avec une approche purement libérale où la morale est réduite à la seule sphère privée. Selon lui, toute action collective suppose une conception du bien et du vrai qui demeure largement partagée au sein de la communauté dans laquelle vit le citoyen. Il perçoit la société civile tel un corps autonome qui opère selon ses propres règles et qui se matérialise à travers des vertus collectives dont l’appareil étatique ne serait que le garant.
Théologie rationnelle Les idées réformistes de Mohamed 'Abduh sont justifiées par sa pensée théologique.