Las Danzas de la MuerteDanzas de la Muerte, poème anonyme castillan des environs de l'an 1400 conservé dans un codex de la bibliothèque de l'Escurial À la danse mortelle venez, tous les humainsQuel que soit votre rang dans le mondeCelui qui ne veut pas venir amicalementIl devra venir en mauvaise posture.Puisque le frère vous a prêchéQue vous fassiez tous pénitence, Celui qui n'y met diligencePar moi est tout espéré. La crise des trouve son origine dans les limites du mode de production féodal européen à la fin du ; il est de plus en plus difficile d'équilibrer la production alimentaire et la demande de la population. Pour les peuples espagnols, les efforts militaires et de repeuplement de la Reconquista sont lourds et l'expansion territoriale extrêmement rapide. Ainsi, au , cet équilibre précaire est rompu et une crise générale naît en Europe. Du point de vue historiographique, cette crise du est considérée comme la mort du Moyen Âge et la naissance des États modernes. En Europe occidentale se forme la société dite d'Ancien Régime, caractérisée par le passage d'une économie féodale au capitalisme, une société d'ordres et des monarchies autoritaires devenant des monarchies absolues. La féodalité évolue mais ne disparaît pas avant le .
En Angleterre, les changements prennent une dimension particulière, en permettant l'émergence d'une puissante bourgeoisie d'affaires innovante dans le commerce et l'industrie, lui donnant une avance certaine sur les autres pays européens.
Il convient de préciser que la crise est longue, complexe et qu'elle affecte tous les aspects du Moyen Âge (économiques, politiques, sociaux et culturels) sans pour autant concerner un seul de ces aspects, il s'agit de phénomènes interdépendants. La crise est globale au . Au , on peut parler d'une amélioration économique et démographique, alors que les crises politique et sociale continuent« Ce soulèvement social pose le problème de l’organisation des peuples péninsulaires. Entre les uns et les autres s’étaient façonnées tant de relations qu’il leur était impossible de subsister sous la forme politique consacrée lors du . Les magnats castillans et aragonais traversent les frontières pour s’installer au cœur des problèmes politiques de leurs voisins ; les navires biscaïens et andalous constituent l’équipement léger de la marine catalane et majorquine de cette période ; face aux attaques françaises, les Barcelonais sont les premiers à s’émerveiller des lances castillanes que leur prince héritier pouvait rapporter de Ségovie. La monarchie de la Renaissance est en train de se concevoir – sous le signe castillan, non par une quelconque voyance mystique, mais simplement par l’empirisme de sa démographie croissante, de la liberté d’action que revendique sa royauté et des ressources qui malgré la contraction, continuent d’apporter les troupeaux transhumants de la Meseta. » Jaime Vicens Vives, Aproximación a la Historia de España, chap. “El comienzo de las disensiones hispánicas”, paragraphe 101.
La crise économique
La crise et le redressement agraire Une des causes probables de la crise agraire prend racine dans la diminution de la production céréalière, due à une succession de mauvaises conditions climatiques (sécheresses, pluies hors de saison, épuisement du terrain…). À partir de 1301 on commence à parler des « mauvaises années ».
De nombreux textes recueillis au sein des différents royaumes de la péninsule, évoquant une grande misère, la faim et une mortalité extrêmement élevée, ne cessent d'apparaître tout au long du . De dures famines se succèdent, celle de 1333 – que les Catalans nomment « lo mal any primer » (première année du mal) - et surtout celle de 1343, baptisée « any de la gran fam » (« année de la grande faim ») par les Valenciens. Ces famines préparent sans doute l'arrivée de la peste noire. Paradoxalement, la forte mortalité provoquée par la pandémie diminue l'incidence des famines, bien qu'en 1374 l'histoire se répète avec « la segona fam » (« la seconde faim »), ..
Pourtant, la situation du « petit » paysan et du paysan moyen n'est pas aussi précaire que l'on pourrait imaginer. Bien que tout indique qu'ils sont de ceux qui souffrent le plus de la crise, étant fortement dépourvus de moyens pour affronter l'inflation et la hausse de la pression fiscale, les données qui ont été conservées démontrent que la petite propriété libre – appelée alodio (proche équivalent de l'alleu) – réussit très souvent à subsister..
D'autre part, les paysans les plus pauvres qui fuient leurs terres constituent des bandes de mendiants et de bandits, ou se réfugient dans les villes, et y exercent les travaux les moins rémunérés puisqu'ils ne bénéficient d'aucune qualification émise par les « corporations ». Les Concejos (organes locaux de gouvernement) sollicitent des monarques une diminution de la pression fiscale devenue impossible à assumer. Il s'ensuit une lourde restructuration de la campagne : cultures, bois et forêts, terres en friches… Les propriétaires changent ; les nobles, le clergé et l'oligarchie urbaine prennent possession de nombreuses terres et souvent emploient de rudes méthodes pour éviter la fuite de paysans.. Contrairement à la réaction rétrograde de certains aristocrates, les plus avancés d'entre eux optent pour des formes d'exploitation plus efficaces : bail, métayage, parcellisation, pâturages. En fait, mis à part l'Andalousie, les grandes étendues à monoculture céréalière disparaissent.
C’est précisément au cours de cette période que se dessine le traditionnel paysage agraire de la péninsule, coïncidant avec le « redressement ». Sur la Meseta (plateau qui occupe la majeure partie du territoire espagnol), l’activité principale reste consacrée aux céréales, bien que l’apparition de zones destinées à l’élevage du bétail, les nouveaux systèmes d’exploitation et les villages désertés changent l’aspect du paysage. D’autre part, de vastes surfaces consacrées à l’exploitation viticole font leur apparition dans certaines régions comme le Douro, La Rioja et l’Andalousie.
Toujours en Andalousie, mais vers la fin du , commence à s’étendre la culture de l’olive (surtout dans l’Aljarafe, dans la province de Séville), phénomène qui se reproduit en Catalogne (Urgell, Tarragone, Empordà) et dans les environs de Saragosse (Cinco Villas).
La forte présence de paysans morisques faisant preuve d’une grande initiative favorise une importante rénovation de l’agriculture au sein de la Couronne d'Aragon, avec, entre autres, le développement de l’horticulture intensive. Sur la frange qui va de Barcelone à Alicante et Murcie, nous trouvons des plantes tinctoriales, des mûraies pour la soie, du safran, de la canne à sucre et du riz, la présence de ce dernier s’accroissant dans les marécages de Murcie, de Castellón et de Valence juste après la peste noire.
L'expansion de l'élevage ovin
Avant le redressement agraire, les nobles et les riches bourgeois mettent à profit la conjoncture pour remettre d’aplomb leur économie grâce à l’élevage ovin. En fait, depuis le , beaucoup de nantis s’y consacrent déjà pour sa forte rentabilité – aussi bien pour eux que pour les rois ; mais, durant le , le dépeuplement provoqué par les crises successives facilite la transformation des terres de labour en pâturages. Le commerce de la laine devient la seconde activité économique en Castille. Les nobles et les ordres militaires possèdent de vastes prés au nord (estivages) et domaines au sud (hivernages). Tous les ans, de gigantesques troupeaux de moutons parcourent la péninsule du nord au sud, puis du sud au nord (transhumance), causant d’importants dégâts aux cultures. Le roi Alphonse X de Castille fait donc rédiger une série de règlements établissant les routes de transhumance : les drailles royales ( en castillan) ; puis, en 1273, il crée la Mesta des bergers (, organe rassemblant tous les éleveurs de León et de Castille, bénéficiant d’importants privilèges et prérogatives). Ces privilèges sont d'ailleurs accordés par le roi au détriment des agriculteurs du petit peuple.. Cependant, il ne faut pas sous-estimer l’importance de l’élevage sédentaire pour la petite et moyenne paysannerie : on estime que les têtes du cheptel de la couronne de Castille à la fin du sont réparties de façon équilibrée entre élevage transhumant et élevage sédentaire.
Le roi perçoit de nombreux revenus des cañadas : le (péage) taxe le parcours ; le affecte le troupeau en soi, et le s’applique aux pâturages.
La noblesse n’est pas en reste : devant la difficulté pour maintenir ses activités traditionnelles et le manque de main d’œuvre pour travailler ses terres, elle décide – parallèlement à l’augmentation de ses possessions – d’investir dans de vastes troupeaux de moutons. Certains grands propriétaires arrivent à posséder un cheptel de à têtes.
Les petits et moyens éleveurs : généralement agriculteurs ou groupements de communes (mais également membres de l’oligarchie urbaine), ils diversifient leur économie en tentant de profiter de la conjoncture favorable au commerce de la laine.
L'artisanat et le commerce
L’élevage ovin est un des éléments-clés du redémarrage économique de la Castille, avec l’apparition et le développement des foires de Medina del Campo ou de Burgos, ainsi que d’autres centres commerciaux de la Meseta (Ségovie, Tolède, Cuenca). Le moment semble donc venu pour le développement de la manufacture locale.
Cependant, la guerre de Cent Ans ralentit et parfois interrompt l’exportation de laine anglaise vers le reste de l’Europe, amenant les magnats du tissu européen à recourir à la laine castillane : Flamands, Français et Italiens offrent beaucoup plus que les drapiers locaux pour la laine mérinos, de sorte que l’activité artisanale disparaît peu à peu ou tombe sous contrôle étranger. La Castille devient un pays sans industrie, dominé par une aristocratie rurale et dépendant de l’extérieur pour tous les produits manufacturés.
En revanche, la marine marchande de la mer Cantabrique en tire de larges bénéfices grâce aux voyages vers les ports français et flamands (de Bordeaux à Bruges). Les confréries de marins, particulièrement la (1296) et l’ (1443) se reconvertissent, délaissant leurs traditionnelles activités de pêche côtière et de cabotage pour devenir la colonne vertébrale de la puissance navale castillane. Alors qu’en 1340 les Castillans doivent demander l’aide des Génois, des Catalans et des Portugais face à la menace des Mérinides dans le détroit de Gibraltar, quelques années plus tard la situation est inversée : en 1372, les Français sollicitent l’aide des Castillans pour défaire les Anglais à La Rochelle ; puis, à la fin du siècle, ce sont les Catalans qui louent les navires cantabriques pour exercer leur activité commerciale.
vignette|upright=1.1|L'Empire d'Aragon sur la Méditerranée, prélude au « siècle d'Or catalan ». La couronne d'Aragon jouit d’une production manufacturière plus forte, grâce à une oligarchie urbaine enrichie par le commerce et l’industrie ; celle-ci se sent néanmoins plus proche de la petite noblesse que de la masse urbaine appauvrie. L’Aragon dispose de surcroît d’un empire au sein de la Méditerranée, qui lui permet l'accès aux routes commerciales d’Orient. Le royaume peut ainsi affronter la crise économique avec de meilleurs résultats. Il développe une puissante industrie lainière avec des débouchés en Sardaigne, en Sicile et au nord de l’Afrique, à laquelle s’ajoutent le commerce d’épices, l’exportation de fer forgé, de céréales et de cuir.
La peste noire