Les Germanías (en espagnol) ou Germanies (en catalan) sont un ensemble de révoltes armées survenues indépendamment contre le pouvoir royal et celui des seigneurs féodaux dans le royaume de Valence, entre 1519 et 1522, et dans le royaume de Majorque, entre 1520 et 1523, c'est-à-dire au début du règne de Charles d’Espagne (plus connu comme Charles Quint).

La révolte des (nom que se donnent les insurgés) est un des éléments déclencheurs de l'accélération du processus centralisateur et de la perte de pouvoir de l'oligarchie nobiliaire valencienne. Elles se déroulent parallèment à la guerre des Communautés de Castille de 1520-1521, qui auront des conséquences similaires.

Selon Miguel José Deyá Bauzá, de l'université des Îles Baléares, « la première caractéristique des Germanías est la prédominance des classes ouvrières urbaines, auxquelles se sont joignent ensuite – les secteurs les plus défavorisés de la paysannerie. Il semble clair que les Germanías font partie de l'un des derniers chapitres de la crise de la municipalité du bas Moyen Âge ».

Nom Ces révoltes tirent leur nom du terme , mot catalan (langue vernaculaire des deux territoires impactés) signifiant « fraternité, confrérie », attesté en 1527, c'est-à-dire au moment des troubles. Pour les nobles, le terme de était foncièrement dépréciatif et incarnait le bas peuple, la plèbe, et ils l'utilisèrent également pour désigner de façon générale les brigandsEntrée «», .

Le terme (« fraternisé ») pour désigner les participants à la rébellion est attesté dès 1521.

Les Germanies par antonomase sont les premières, celles du Pays valencien.

Royaume de Valence

Causes La croissance économique du royaume de Valence et en particulier de sa capitale Valence au n'avait pas bénéficié aux classes populaires, exclues de l'administration de la cité étant donné que les six jurats étaient monopolisés par le patriciat urbain (4 membres) et la petite noblesse des (2), comme le reste des offices municipaux. De plus, les artisans, formant le gros de ce bas peuple, souffraient de la concurrence des marchandises importées par les compagnies étrangères établies à Valence et, surtout, des produits élaborés sur demande de commerçants-entrepreneurs par des travailleurs hors du système corporatif des , déjà en crise à cause d'un nombre excessif de maîtres de guilde. Les représentants des corporations de cardeurs et de tisserands s'en étaient déjà plaints en 1510 dans un mémorial adressé au roi Ferdinand II « le Catholique ».

Le principal porte-parole de ces revendications était le cardeur Joan Llorenç qui demandait que les artisans puissent être jurats, en prenant explicitement comme modèle des cités-États comme Gênes ou Venise. L'idée n'était pas nouvelle et il est possible que Llorenç l'ait reprise du douzième volume de Lo Crestià de Francesc Eiximenis dans lequel il affirmait (en catalan) que « désormais il n'y aura plus de rois, ni de ducs, ni de comtes, ni de nobles, ni de grands seigneurs, mais que désormais et jusqu'à la fin du monde la justice populaire régnera sur le monde entier, et le monde entier sera par conséquent divisé en communes, tout comme Florence et Rome et Pise et Sienne et d'autres cités d'Italie et d'Allemagne sont gouvernées aujourd'hui » . Ce que Llorenç entendait par l'entrée des artisans dans les jurats était, comme il l'écrit dans une lettre à Guillem Sorolla, un autre des futurs dirigeants de Germania, de réformer le « mauvais gouvernement » () des jurats et des officiers royaux. En effet, les résistaient à se conformer à l'ordre du roi Ferdinand le Catholique formulé en 1515 d'armer les guildes pour faire face à la piraterie barbaresque, car armer le (« petit peuple ») représentait une menace encore plus grande pour les classes dirigeantes, crainte qui devint réalité avec la révolte des Germanías.

Création de la Germania et début de la rébellion En 1519, une épidémie de peste noire éclata à Valence, ce qui poussa une partie des autorités à abandonner la ville pour éviter la contagion. Elle coïncida avec une crise de subsistance, provoquée par les pluies et l'inondation de 1517, et la menace d'une éventuelle attaque des pirates barbaresques, dont les incursions sur le littoral valencienne étaient très fréquentes. Pour les affronter, les reçurent l'ordre de s'armer (ratifiant un ordre du roi Ferdinand le Catholique de 1515), occasion dont elles profitèrent pour tenter d'imposer une vieille revendication : entrer dans le gouvernement de la ville, monopolisé par le patriciat urbain, qui disposait de quatre , et par la petite noblesse, cavallers i generosos, qui en comptait deux. Dans ce contexte, les corporations commençèrent à faire étalage de leur puissance à travers plusieurs défilés militaires et la constitution le . En réponse à l'émeute du , au cours de laquelle la cathédrale fut prise d'assaut pour arrêter un prétendu « sodomite », qui fut ensuite exécuté, le de Valence interdit les réunions et les défilés, et les répondirent en formant la Germania (« Confrérie ») le .

vignette| Portrait de Guillem Sorolla, l'un des agermanats, tisserand de laine de profession, dans Los mártires de la libertad española (1853). Afin d'obtenir la reconnaissance de la Germania par le roi Charles Ier une commission d’agermanats, composée de Joan Llorenç, Guillem Sorolla, Joan Caro et Joan Coll, se rendit à Molins de Rei, où se trouvait alors le jeune monarque (âgé de 19 ans). Il les reçut le et le 25 il décida de légaliser la Germania en échange de l'acceptation par le bras royal (les représentants des villes et villages sous juridiction royale) du serment des fors, obligatoire pour tout monarque au début de son règne, par délégation, sans nécessité de se rendre à Valence. Dans sa décision pesa le fait qu'à cette époque il était davantage intéressé par son projet d'élection à Aix-la-Chapelle comme empereur du Saint-Empire romain germanique. Après cette reconnaissance, la Germania fut organisée et présidée par la Junta dels Tretze (le 'Conseil des Treize', sur le modèle du Conseil des Dix de la république de Venise selon un chroniqueur), formée de treize syndics des gremis choisis par tirage au sort et avec un mandat annuel ("", écrivit un chroniqueur). Cependant, le , le roi rétrocéda, suivant les demandes de la noblesse et du patriciat urbain de dissoudre la Germania et après avoir reçu des rapports défavorables aux agermanats de la part des deux personnes qu'il avait envoyées à Valence pour prêter serment sur les Fors par délégation. La protesta et le roi Charles, pressé de se rendre en Allemagne où il espérait être couronné empereur (ce qui eut effectivement lieu le ), finit par transiger et mandata à Valence l'un de ses principaux conseillers, Adrien d'Utrecht, également dans le but de lui faire prêter serment sur les fors par délégation.

vignette| Tableau de José Benlliure de 1872 représentant le moment où Adrien d'Utrecht reçoit la Junta dels Tretze.

Adrien d'Utrecht s'entretint avec la Junta dels Tretze, mais ne prit aucun engagement, davantage intéressé par gagner du temps. Les Tretze exigèrent que fût nommé un jurat en représentation des gremis, mais la décision du roi fut d'envoyer une liste de la ceda (la procédure établie depuis un siècle pour nommer les six jurats, quatre citoyens et deux de la petite noblesse) et de nommer comme vice-roi de Valence du noble castillan Diego Hurtado de Mendoza (un « étranger », selon les protestations des Tretze) que Charles I chargea d'une triple mission : obtenir le serment de fidélité du braç royal, imposer la ceda et dissoudre la Junta dels Tretze. Les agermanats choisirent de résister, ce qui finit par dériver en une rébellion ouverte. Les unités militaires de la Germania, organisées quelques mois auparavant (avec son capitaine général, ses colonels et sescapitaines), prirent les rues de Valence à la fin du mois de mai et obtinrent que le Consell General choisît deux jurats populaires (un chirurgien et un velluter). Le vice-roi Hurtado de Mendoza, soutenu par la noblesse, tenta de faire annuler l'élection et de dissoudre la Germania, mais se vit obligé à fuir de la ville, en se réfugiant début juin à Xàtiva, où il refusa de recevoir une ambassade envoyée par les Tretze, qui finirent par occuper toutes les postes à responsabilité de la ville, y compris le Racional, qui incomba à Joan Caro.

vignette|Portrait du noble castillan Diego Hurtado de Mendoza nommé par le roi vice-roi de Valence, et dénoncé comme un « étranger » par la Junta dels Tretze.

Pendant ce temps, des envoyés de la Germania, prétendant avoir été autorisés par le roi, avaient propagé la rébellion à d'autres localités du royaume, où ils formèrent à leur tour leurs propres Germanies, présidées par des conseils eux aussi composés de treize membres, sur le modèle de la de la capitale et subordonnées à cette dernière. Celles rattachées à une seigneurie (laïque ou ecclésiastique) adoptèrent un programme antiféodal plus radical. Dans ces zones rurales, le rôle de premier plan fut initialement tenu par les laboureurs aisés, désireux de s'affranchir ou du moins de réduire le pouvoir seigneurial, mais ils furent bientôt submergés, comme cela se produisit dans les centres urbains, par les secteurs les plus radicaux, qui réclamaient l'abolition de toutes les rentes, se livrant au pillage des terres seigneuriales et baptisant de force de leurs vassaux mudéjars. Cette tournure prise par les évènements est un facteur supplémentaire et peut-être décisif expliquant l'alignement total de la noblesse valencienne, dirigée par le duc de Gandia et le comte d'Oliva, avec le camp royaliste.

L'expansion du mouvement agermanat hors de la capitale coïncida avec les préparatifs militaires du vice-roi, installé à Dénia, où s'étaient réfugiés les jurats valenciens opposés à la révolte. À la mi-, il s'était réuni avec la noblesse, alors complètement rangée du côté des royalistes, au monastère de Santa María de la Valldigna. Dans une ultime tentative de trouver une solution négociée, les Tretze envoyèrent en le frère du vice-roi, , marquis de Zenete, qui était resté à Valence et avait adopté une position ambiguë, pour le rencontrer. Le vice-roi se montra inflexible (son frère se réconcilia avec lui) et réitéra ses conditions : la dissolution des Tretze, la démission des jurats et le dépôt des armes. La réponse des rebelles fut le pillage des résidences des nobles et la destruction des titres de propriété. Dès lors il n'y avait d'autre alternative que la guerre.

Guerre et défaite des agermanats vignette| Bataille de Gandia (1521).