Ahmed Ibn Mustapha al-Alaoui (), né en 1869 à Mostaganem en Algérie et mort en 1934 dans la même ville est un maître soufi algérien (cheikh tarîqa). Il est le fondateur de l'une des plus importantes confréries soufies du , la tarîqa `Alawiyya, une branche de l'ordre Chadhiliyya.
Biographie Selon son acte de naissance, Ahmed Ibn Mustapha Al Alaoui est né le à MostaganemLa date communément fournie de 1869 est erronée. L'acte daté du 14 octobre 1874 indique qu'Ahmed Benalioua, nom courant du cheikh, a pour père Mustapha Benalioua, cordonnier, et pour mère Fatima Bensbia. Cf. Chabry, Les contours de la sainteté dans la figure de l'algérien Ahmad Alawî, Diplôme de l'EHESS, 2012, , qui renvoie à l'état-civil de Mostaganem..
Issu d’une famille noble dont l’un des ancêtres était un cadi originaire d’Alger, il fut principalement éduqué par son père. Le jeune Ahmad maîtrisait assez mal l’écriture et n’eut le temps d’apprendre par cœur que quelques sourates du Coran. Ce type de transmission familiale, surtout basé sur l’acquisition des « nobles caractères » (makârim al-akhlâq), ne doit pourtant pas être sous-estimé, car c’est bien cette éducation de base fondamentale qui lui permettra ultérieurement d’accéder au savoir aussi bien exotérique qu'ésotérique.
La situation financière de sa famille étant préoccupante, il commença à travailler assez jeune dans l’artisanat de la chaussure. Son père mourut alors qu’il n’avait que 16 ans.
C’est de cette époque que datent à la fois son rattachement au soufisme, dans une branche de la Chadhiliyya, les Aïssawas, et ses débuts dans l’apprentissage de la science religieuse : Ahmad al-Alawî utilisait tout le temps que son activité professionnelle et ses responsabilités familiales lui laissaient pour s’adonner à la lecture, passant souvent des nuits entières plongé dans les livres.
Après la mort du maître aissawî, il s’éloigna petit à petit du groupe auquel il était affilié, lui reprochant son activité plus orientée sur les phénomènes surnaturels que sur la recherche de la véritable spiritualité.
C’est alors qu’il rencontre un maître de la tarîqa Derkaouiyya, une autre branche de la Chadhiliyya, Muhammad Ibn al-Habîb al-Buzîdî, dont l’enseignement le séduit immédiatement. Ahmad al-‘Alawî délaisse alors, momentanément comme le lui recommande son maître, les cours de sciences exotériques auxquels il aime assister et s’engage dans la pratique de l’invocation, qui l’amène à en recueillir assez vite les fruits, à savoir l’accès à la connaissance spirituelle telle que l’envisage le soufisme, c’est-à-dire un mode de connaissance qui dépasse la raison et la conscience individuelle.
Devenu rapidement l’un des plus proches disciples du cheikh Bûzîdî qu’il sert pendant seize années, il hérite, à la mort de celui-ci en 1909, de sa fonction de maître spirituel, sans rencontrer quasiment aucune opposition, ce qui est plutôt rare dans les confréries soufies.
Cinq ans plus tard, en 1914, il fonde un nouvel ordre, indépendant des Darqâwâ, la tarîqa 'AlawiyyaSelon Chabry, il n’existe aucune source écrite, interne ou externe, qui mentionne avant la mort d’Alawî une tarîqa « al-‘Alawiyyah ad-Darqâwîyyah ash-Shâdhiliyyah », contrairement à ce qu’affirme Lings (cf. Un saint soufi, ). Dans les Shahâ’id wa l-fatâwî, publiés en 1925, l’expression « tarîqa Alawiyya » et ses variantes (nisba, tâ’ifa) apparaissent 66 fois, l’expression « tarîqa Shâdhiliyya Alawiyya » n’y figurant qu’une seule fois. Le tout premier ouvrage historique sur la confrérie, écrit par Qâdirî vers le milieu des années 1910 et déjà introuvable en 1925, contient pratiquement l’appellation courte dans son titre même : Najm al-thurya fî l-ma’athir al-‘alâwiyya. Dans le second ouvrage du même auteur, l’Irshâd al-râghibîna, publié en 1920, la confrérie est appelée six fois « tarîqa Alawiyya » et une fois « nisba Alawiyya ». L’expression « tarîqa Shâdhiliyya Alawiyya » est employée une seule fois au début, afin de la situer. Alawî lui-même n’appelle pas autrement sa confrérie. Les seuls cas où apparaît l’appellation développée « tarîqa Shâdhiliyya Alawiyya » s’expliquent par le contexte d’un pays étranger, comme la Tunisie ou la Syrie (cf. Chabry, ibid., )., ce dernier mot, basé sur son nom de famille, étant une allusion à la fois à la « hauteur » de cette nouvelle voie (sens de la racine arabe concernée) et au patronage d’ʿAlī, gendre et cousin du prophète Mahomet mais également pôle des soufis pour tous les Shâdhilîs. Cette prise d’indépendance est en fait une façon de réformer la méthode spirituelle héritée du soufisme shâdhilî et darqâwî, afin de l’adapter au nouvel environnement, à la fois hostile et plein d’opportunités nouvelles, qui est celui de l'Algérie française du début du .
Très nombreuses sont les autorités musulmanes qui témoignent alors par écrit de l’orthodoxie et de la haute spiritualité du cheikh : la lettre de l’ancien cadi et mufti de La Mecque et de Médine, Muhammad Ibn al-Makkî, publiée dans Cheikh al-‘Alawî : documents et témoignages (cf. Bibliographie) est à cet égard un témoignage particulièrement marquant mais qui n’est pas isolé puisqu’il existe tout un recueil de lettres et d’attestations publié à ce sujet : al-shahâ'id wa l-fatâwâ.
Il décède le à Mostaganem, ville de l’ouest de l’Algérie
Son œuvre
Les caractéristiques générales de sa méthode spirituelle, de sa voie (tarîqa), sont celles du soufisme classique, qui insiste sur le respect des obligations générales de l’islam, un degré variable de renoncement, l’excellence du caractère, le bon comportement à l’égard de tous, la fréquentation et la visite du maître spirituel et des frères, la récitation régulière des litanies et la participation aux réunions périodiques, et enfin la concentration dans le cadre de l’invocation de formules coraniques ou de noms divins.
Tout orienté sur l’intériorité, qui est le message que martèle inlassablement al-Arabî al-Darqâwî, soufi marocain de la fin du qui est l’un des principaux maîtres de la chaîne spirituelle (silsila) qui relie de façon ininterrompue Ahmad al-‘Alawî au Prophète, cet enseignement conduit à un recentrage sur lui-même de l’aspirant et un retour à Dieu (tawba), qui modère tout activisme extérieur.
La conscience de son propre néant (faqr), le polissage du caractère, dans un sens qui n’est a priori pas d’ordre moral, et l’amour des condisciples sont trois thèmes particulièrement saillants de la voie chadhili.
Enfin, l’une des spécificités de sa méthode consiste à faire pratiquer à ses disciples une retraite complète pendant laquelle ils ne doivent s’adonner qu’à l’invocation du nom « singulier » de Dieu (ism al-mufrad) dans une solitude totale. Cette méthode n’était pas en soi fondamentalement nouvelle - c’est même une constante de la Chadhiliyya -, mais il est vrai que la façon assez systématique de la mettre en œuvre, bien significative d’un certain côté « contemporain » d’Ahmad al-‘Alawî, a fortement marqué les esprits de son temps.
Qu’il s’agisse des milieux qui l'ont reçu, comme à Fès où les plus hautes autorités religieuses l’ont accueilli, ou des gens qui lui ont rendu visite, parmi lesquels de nombreux soufis et savants déjà « initiés », il semble bien que ce soit cette méthode radicale et son efficacité qui lui ait valu une telle notoriété dans les milieux soufis maghrébins.
Il est impossible de résumer en quelques mots ce qu’est le soufisme. Dans l’un de ses ouvrages, où il prend la défense du soufisme et répond à l’un de ses adversaires, Ahmad al-‘Alawî explique ainsi la nécessité du maître, tout en présentant l’objectif de la voie soufie :
Le docteur Marcel Carret, le médecin français qui le suivit dans les dernières années de sa vie jusqu’à sa mort, était agnostique. Il a laissé un témoignage très intéressant de ses relations avec Ahmad al-‘Alawî, qui constitue une source sûre et parfaitement neutre, pour connaître d’une part l’attitude du cheikh et son discours vis-à-vis des non-musulmans et, d’autre part, le fonctionnement quotidien de la zaouïa de Mostaganem (ce témoignage a été repris par Martin Lings dans sa biographie du cheikh, cf. bibliographie infra).
Or, concernant cette question de la nature du soufisme, le docteur Carret rapporte la conversation qu’il a eue à ce sujet avec Ahmad al-‘Alawî. Le docteur lui ayant exposé sa vision des croyances, estimant que « toutes se valent », le cheikh répond ceci : « Non, toutes ne se valent pas. » ― Je me tus, attendant une explication, continue le docteur. Elle vint : « Toutes se valent, reprit-il, si l’on ne considère que l’apaisement. Mais il y a des degrés. Certains s’apaisent avec peu de chose, d’autres sont satisfaits avec la religion, quelques-uns réclament davantage. Il leur faut non seulement l’apaisement, mais la grande paix, celle qui donne la plénitude de l’esprit. » ― Alors, les religions ? « Pour ceux-là, les religions ne sont qu’un point de départ. » ― Il y a donc quelque chose au-dessus des religions ? « Au-dessus de la religion, il y a la doctrine. » ― J’avais déjà entendu ce mot : la doctrine. Mais lorsque je lui avais demandé ce qu’il entendait par là, il avait refusé de répondre. Timidement, je hasardais de nouveau : quelle doctrine ? « Les moyens d’arriver jusqu’à Dieu », fut sa réponse.
Ahmad al-‘Alawî manifestait de l’intérêt pour tous types de sciences et toutes sortes de cultures a priori étrangères à sa propre perspective : à cet égard, l’article d’Augustin Berque (père du grand islamologue Jacques Berque) cité en bibliographie, qui avait bien connu le cheikh et suivi sa production littéraire, est particulièrement probant même s’il contient de nombreuses inexactitudes.
S’il était un défenseur intransigeant de la tradition musulmane face à un colonialisme de plus en plus envahissant et assimilationniste, il était également capable d’une ouverture d’esprit peu banale avec ses interlocuteurs étrangers, non seulement chrétiens mais même agnostiques : le témoignage qu’a laissé le docteur Marcel Carret est à ce sujet éloquent, de même que le sont plusieurs passages de ses propres écrits. Le docteur Carret rapporte ceci :
C’est certainement cette qualité (que curieusement certains milieux issus de sa confrérie refusent aujourd’hui de voir), en plus d’un « magnétisme » difficile à définir, mais dont ont témoigné de nombreux Occidentaux, qui a fait de sa voie spirituelle la première installée en Occident et largement présente encore aujourd’hui. Parmi les noms les plus connus de « rattachés » de la première heure, on peut citer ceux de Frithjof Schuon (qui s’éloignera cependant peu après la mort du cheikh de la méthode spirituelle proprement alawî), Eugène Taillard, le libraire Tapié à Oran ou encore le peintre Henri Gustave Jossot.
Autre preuve d’ouverture : René Guénon était en contact avec le cheikh al-‘Alawî, auquel il adressa certains de ses correspondants intéressés par le soufisme. Or la perspective guénonienne sortait évidemment du cadre de pensée habituel du soufisme confrérique, et cela, Ahmad al-‘Alawî, par le biais de ses disciples français dont certains comme Eugène Taillard étaient des lecteurs assidus de Guénon, ne pouvait l’ignorer.
À partir des années 1920, sa notoriété va croissante et les diverses activités de la confrérie se développent. Cette diversité est d’ailleurs parfois difficile à comprendre, si l’on ne prend pas en compte le caractère fondamentalement pragmatique du soufisme shâdhilî, dont l’un des principes est que la contemplation la plus haute, pour un maître véritablement enraciné dans la connaissance spirituelle et qui est spécialement appelé à jouer un rôle extérieur qu’il n’a pas cherché, n’est en rien incompatible avec l’action la plus concrète à tous les niveaux, ce que résume ainsi Ahmad al-Alawî dans l’une de ses maximes : « Celui qui se désintéresse du voile perd la présence (divine) », le voile étant la Création, en tant que manifestation des Noms et Attributs divins.