Bande à part est un film français réalisé par Jean-Luc Godard, sorti en 1964. Le scénario est inspiré du roman Pigeon vole (Fools' Gold, 1958) de l'écrivaine américaine Dolores Hitchens.

Synopsis Frantz et Arthur, deux jeunes hommes qui ont un faible pour les héros américains endurcis, préparent un cambriolage. Frantz a fait la connaissance, lors d'un cours d'anglais dans un institut privé parisien, de la jeune Odile. Cette dernière révèle bientôt à Frantz que sa tante Victoria qui l'héberge loue une chambre de son pavillon de Joinville à un mystérieux , qui y cacherait une grosse somme d’argent liquide.

Arthur gagne sans peine la confiance de la naïve et innocente Odile et fait d'elle la complice des deux amis qui ont des vues sur elle. Odile est tiraillée entre une soumission facile et une résistance défiante. Les trois passent les jours suivants à faire des excursions informelles dans la Simca décapotable de Frantz ainsi que dans des cafés parisiens et Odile semble tomber amoureuse d'Arthur.

Lorsque l'oncle louche d'Arthur fait pression pour obtenir l'argent, Frantz et Arthur passent à l'action : en plein jour, ils pénètrent dans la villa en présence d'Odile et de la maîtresse de maison Madame Victoria, mais trouvent la chambre de Monsieur Stolz fermée. Le ton d'Arthur se durcit alors et il frappe Odile, en la menaçant pour qu'elle se procure la clef avant le lendemain.

Le lendemain, Madame Victoria donne la clef sous la menace d'un pistolet. Elle est ensuite ligotée, bâillonnée et enfermée dans une armoire. Dans la chambre, Arthur et Frantz ne trouvent qu'une seule liasse de billets. Lorsqu'ils veulent connaître les autres cachettes de Madame Victoria, ils la trouvent inanimée et la croient morte. Pris de panique, ils s'enfuient de la villa, laissant Arthur derrière eux sous un prétexte quelconque.

Entre-temps, en rentrant chez eux, Frantz et Odile voient l'oncle d'Arthur se rendre à la villa et font demi-tour. Ils assistent à un duel au pistolet entre Arthur et son oncle pour la possession de l'argent trouvé dans la niche du chien, duel au cours duquel ils meurent tous les deux. Ils assistent ensuite à l'arrivée de Monsieur Stolz, qui ramasse l'argent qui traîne et rencontre à la porte d'entrée Madame Victoria, qu'il croyait morte.

Frantz et Odile s'enfuient sans être surveillés. Ils s'avouent leur amour et veulent partir pour le Brésil avec la petite part d'argent trouvée en premier. Sur le bateau, on entend le narrateur en voix hors champ : « Dans un prochain film, on vous racontera les nouvelles aventures d'Odile et de Frantz dans les pays chauds ».

Fiche technique Titre original : Bande à part Titres de travail : Sammy, Arthur et Anouchka ou Les Mimis Réalisation : Jean-Luc Godard, assisté de Jean-Paul Savignac et Pierre Delanjeac Scénario : Jean-Luc Godard Photographie : Raoul Coutard Cadreur : Georges Liron Scripte : Suzanne Schiffman Montage : Françoise Collin, Agnès Guillemot et Dahlia Ezove Musique : Michel Legrand et Jean Ferrat Costumes : Christiane Fageol Société de production : Anouchka Films, Orsay Films Société de distribution : Columbia France Pays de production : Langue originale : français Format : Noir et blanc - Son mono - 35 mm Genre : Drame Durée : 97 minutes Dates de sortie : France : Affiche : Georges Kerfyser (France)

Distribution Anna Karina : Odile Sami Frey : Franz Claude Brasseur : Arthur Danièle Girard : la professeure d'anglais Louisa Colpeyn : Madame Victoria Chantal Darget : la tante d'Arthur Georges Staquet : le légionnaire Ernest Menzer : l'oncle d'Arthur Jean-Claude Rémoleux : l'élève buveur d'alcool

Production Genèse et développement Après la « grosse » production franco-italienne Le Mépris, il était temps pour Godard de réaliser un film à petit budget tourné en peu de temps, comme à l'aube de l'histoire du cinéma (et aussi au début de sa carrière de réalisateur), en imitant explicitement les films hollywoodiens de série B qu'appréciaient aussi bien Godard que son ami et collègue François Truffaut. Il décide donc de porter à l'écran une transposition très libre d'un roman qu'il a lu dans la collection Série noire bon marché de Gallimard.

Pour ce film, Godard fonde sa propre société de production, Anouchka Films, mais il a tout de même besoin d'argent pour les droits de distribution dans le monde. Pendant un temps, Pierre Braunberger lui propose un peu d'argent moyennant une projection en deuxième exclusivité dans sa salle Le Panthéon, mais c'est finalement la Columbia qui s'offre Godard. Quand le réalisateur demande un financement de à la Columbia, on lui répond que c'est un tarif élevé pour un si jeune réalisateur. « Non, pas pour moi, c'est pour tout le film », répond-il.

Attribution des rôles Le réalisateur décide d'engager sa femme dont il se sépare, Anna Karina, pour tenter de la sortir de la dépression après deux tentatives de suicide (en octobre puis en ) dans son nouvel appartement du 9, rue Toullier, près du Panthéon. En , alors que Godard tourne un sketch du film collectif Paris vu par…, Anna est hospitalisée en psychiatrie pendant six semaines. Quand il revient la chercher à l'hôpital psychiatrique de l'Ouest parisien dans son cabriolet, il lui annonce tout de go de commencer le tournage du film dans les quinze jours.

Tournage Le tournage a duré exactement un mois, du au , dans la banlieue est de Paris, puis autour de la place d'Italie et entre Joinville et Saint-Maurice sur les bords de la Marne. Pour les plans extérieurs, le caméraman Coutard utilise une caméra Arriflex 2 C, qui peut être tenue à l'épaule pour donner une impression de vitesse. Le son est un son direct.

C'est un film sur la nostalgie du réalisateur pour ses propres origines, pour le classicisme, pour « la volonté de prolonger la grâce des premiers temps et des premiers films ». Il est organisé autour d'un « trio à égalité » de personnages. Odile, Franz et Arthur sont à eux seuls les personnages les plus godardiens qui soient : innocents, purs, naïfs, ils sont de jeunes animaux sauvages que la société n'a pas encore corrompus.

La chanson qu'Odile chante dans le métro est tirée d'un passage du poème de Louis Aragon J'entends, j'entends (dans son recueil de poèmes Les Poètes) et a été interprétée plus tard en musique par Jean Ferrat. Patrick Modiano, dont la mère était l'interprète de Madame Victoria, a raconté lors d'un entretien qu'une scène du film avait été filmée quai Conti depuis sa chambre dans l'appartement de ses parentsLes Cahiers de l'Herne: Modiano, Paris 2012; Patrick Modiano s'entretient avec Antoine de Gaudemar, p. 235..

Le réalisateur s'attache à restituer l'ambiance populaire et poétique des films français d'avant-guerre, par exemple les transpositions en noir et blanc des romans de SimenonEntretien de Jean Collet et Jean-Luc Godard, Télérama du 16 août 1964.. Tout au long du récit, décousu, incohérent et truffé de digressions, se succèdent des épisodes qui ont profondément marqué le goût des amateurs de séries B, comme l'amusante danse à trois dans le café-restaurant, ou la séquence narrativement superflue de la visite de l'ensemble du musée du Louvre en moins de 9 minutes 45 ».

La danse dans le café se fait sur un Rhythm and blues spécialement écrit par Michel Legrand, qu'Anna Karina appelle la danse MadisonInterview d'Anna Karina incluse dans l'annexe de l'édition DVD du film de The Criterion Collection.. Le Madison est un type de danse collective exécutée « en ligne » avec des pas prédéterminés vers l'avant, vers l'arrière et sur le côté. Cette scène, tournée dans un café de Vincennes, est un hommage du réalisateur à sa femme, qui adore danser ; les répétitions ont duré au moins 15 jours et se sont poursuivies pendant la majeure partie du tournage, car Sami Frey et Claude Brasseur dansaient mal. Il existe un reportage vidéo de l'ORTF tourné dans le café de Vincennes le et diffusé au journal de 13 heures le lendemain : pendant le tournage, alors que la musique joue en play-back, Godard entre en scène, écarte les acteurs et danse seul avec Anna Karina. Peut-être l'un des derniers gestes de tendresse du réalisateur pour sa femme, dont il divorcera bientôt.

Exploitation Le film est projeté en avant-première le lors de la Berlinale 1964, mais il est hors compétition, boudé et non sélectionné. Godard est furieux que Pierre Braunberger a préféré mettre à l'honneur un film de Claude Lelouch, L'Amour avec des si. Avec des lettres découpées dans le programme officiel du festival berlinois, Godard confectionne une « lettre anonyme » très identifiable où il écrit « Avec des si, Lelouch ne devrait pas aller au pays d'Hitler » et il adresse l'enveloppe « À Pierre Braunberger, producteur de Bunuel, de Renoir, de Truffaut, et d'autres grands et... celui de Lelouch ». La lettre va blesser Braunberger, Juif qui s'est caché pendant la guerre, car il assimile la provocation de Godard à des méthodes de délation pendant l'Occupation.

À Paris aussi, le film passe plutôt inaperçu lors des premières projections, et le chiffre total d'entrées en France est de , bien en-déça des 1,6 million d'entrées de son film précédent Le Mépris, mais aussi de son film suivant Une femme mariée qui dépasse . La presse n'est pas non plus très enthousiaste, plutôt acerbe, et globalement peu concernée. Seul Jean-Louis Bory aura un mot assez positif : « Bande à part, ce sont, vues par Godard, les fiançailles de Franz Kafka et d'Alice au pays des merveilles »Jean-Louis Bory, Arts, 18 août 1964.

Accueil critique Pour Jacques Morice dans Télérama, « Derrière « bande à part », il faut entendre déviance, contrebande ou encore dandysme. Les dandys sont ici des jeunots attardés — Sami Frey, Claude Brasseur, derrière leur pupitre du cours d'anglais — qui s'amourachent d'une Anna Karina plus Lillian Gish que jamais, avec ses tresses et sa jupe plissée. Leur vie ressemble à du cinéma, à une série B de Joseph Lewis mâtinée de francité. Galurin vissé sur la tête, revolver à la main, ils se la jouent en Simca décapotable du côté de la Marne, entre Melville et Simenon ».

Pour Erick Maurel sur dvdclassik, il s'agit d'« un film au ton très particulier, ni triste ni gai, un patchwork totalement improbable entre film noir burlesque, exercice de style, cinéma-vérité fantaisiste et comédie romantique impertinente. Une œuvre expérimentale et iconoclaste tour à tour passionnante et agaçante, frondeuse et légère, mais dont la liberté et la juvénilité s’avèrent dans l’ensemble sacrément réjouissantes. Le ressenti final est plus que positif même si aux maladresses et à la superficialité voulue de l’ensemble il est permis de préférer le lyrisme, l’intelligence et l’émotion qui sourdaient continuellement du sublime Le Mépris ».

Pour Louis Skorecki dans Libération, « Bande à part est un grand film classique, le seul Godard (avec Les Carabiniers) à ne pas sortir d'un tournage catastrophique récupéré in extremis au montage [...] Godard, c'est celui qui met Marie sur le trottoir, et qui, en venant relever les compteurs dans la salle de montage, se rend compte qu'il n'a pas fait Loulou (celui de Pabst avec Louise Brooks, évidemment). En quelques coups de cutter, il recoupe les morceaux. [...] Tout ça pour dire que Godard est le plus grand cinéaste américain. Il n'y a que les Américains qui ne le savent pas. Même les poissons du lac Léman le savent ».

Pour Antoine du Jeu dans Les Inrocks, « Michel Legrand donne le tempo d’un film qui court à toute allure (la mythique visite au Louvre en trente secondes chrono). Parce que ces jeunes gens qui changent de bistrot comme de chemises n’ont plus vraiment de temps : l’âge adulte guette et gâte. Un pied dans l’enfance, comme tout un pan du cinéma que l’on aime (Cocteau, Vigo, Carax), l’autre dans le petit banditisme, cette jeunesse fougueuse qui passe d’un Madison exaltant aux larmes des ruptures, en quelques raccords hachés, s’affirme dans un formidable élan de vie. ».