Suite française est une suite romanesque inachevée d'Irène Némirovsky (1903-1942). Parue aux Éditions Denoël à la rentrée littéraire 2004, elle lui vaut l'attribution à titre posthume du prix Renaudot et devient un best-seller.

L'idée d'un roman sur la débâcle de juin 1940, l'exode et l'occupation allemande lui est venue dans le village du Morvan où elle s'était réfugiée avec son mari et leurs deux filles, réalisant trop tard que cela ne les protégerait pas du péril nazi. En plus des textes qu'elle essaie de publier malgré les lois antijuives du régime de Vichy, elle imagine cinq tomes pour ce qu'elle considère comme son chef-d'œuvre : à l', lorsqu'elle est déportée puis meurt à Auschwitz, suivie de peu par son mari, Tempête en juin et Dolce sont publiables mais Captivité n'existe encore qu'à l'état d'ébauche et les deux derniers volets à l'état de projet.

Près d'un demi-siècle après la disparition de leur mère, Denise Epstein (1929-2013) et Élisabeth Gille (1937-1996) redécouvrent son dernier manuscrit. La minutieuse transcription par Denise des deux premiers tomes aboutit à une publication saluée comme un évènement littéraire et suscitant un regain d'intérêt pour l'œuvre d'Irène Némirovsky en France et à l'étranger. Dans la polémique anglo-saxonne qui s'ensuit autour de son supposé antisémitisme, il sera noté que Suite française n'évoque pas les persécutions contre les Juifs.

Tempête en juin retrace l'exode chaotique de plusieurs individus, couples ou familles issus de milieux sociaux divers et dont les chemins vont se croiser, révélant sur un mode volontiers satirique leurs tares respectives. Dolce raconte trois mois du quotidien d'un village français à l'heure allemande, entre collaboration et velléités de résistance, ainsi que l'amour rapprochant une jeune bourgeoise et un officier de la Wehrmacht.

Tentative assez unique de transcription romanesque à chaud de l'actualité, ce récit réaliste et drôle, parfois violent, offre un tableau sans complaisance de la société française sous l'Occupation. Histoire et politique n'apparaissent toutefois qu'en toile de fond, l'auteure ne s'intéressant qu'à leurs répercussions sur la vie et l'affectivité des personnages. Inspiré de modèles musicaux, Suite française serait en définitive un roman moral où, en l'absence de jugement explicite du narrateur, l'ironie et la critique jaillissent des détails choisis, d'une esthétique du contraste, et de la juxtaposition de points de vue multiples chère à Némirovsky.

Une publication extraordinaire Suite française, qu'Irène Némirovsky espérait être son chef-d'œuvre, faillit ne jamais voir le jour : si son élaboration peut être reconstituée grâce au journal de l'écrivain, la chronologie de sa redécouverte demeure un peu floue.

Circonstances de rédaction Retirée à Issy-l'Évêque et en marge de textes plus alimentaires, Irène Némirovsky compose Suite française alors qu'elle se sent de plus en plus trahie par son pays d'adoption.

vignette|alt=Carte de France représentant la zone libre au sud et la zone occupée au nord, Issy-L'Évêque étant juste au nord de la ligne|Issy-l'Évêque est en zone occupée tout près de la ligne de démarcation.

Fixés en France depuis longtemps et parents de deux filles nées sur le sol français, Irène et Michel Epstein ont déposé en vain plusieurs demandes de naturalisation. Ils ne peuvent guère s'illusionner sur le poids de leur récent baptême si l'ouest de l'Europe tombe sous la coupe du Troisième Reich. L' voit la romancière interroger son identité juive, évacuer de ses récits les stéréotypes antisémites, sinon maniés au second degré, et s'inquiéter pour le peuple juif. Tout comme Les Chiens et les Loups, paru en , ses écrits intimes traduisent son angoisse croissante de la déportation.

Au début de la drôle de guerre, Denise et Élisabeth sont envoyées chez la mère de leur nourrice dans le bourg d'Issy-l'Évêque, en Saône-et-Loire, aux confins de la Nièvre. À Paris, leurs parents suivent avec anxiété l'invasion de la Finlande puis du Danemark et de la Norvège. Installée à l'Hôtel des Voyageurs lors de ses visites, Irène décide fin d'y rester : la bataille de France est engagée. Michel arrive à la mi-juin, refusant de garder seul le siège parisien de sa banque repliée dans le sud. Le 21, une unité de la Wehrmacht prend ses quartiers dans la commune et au château de Montrifaud.

Bien intégrée au village, la famille Epstein s'accommode tant bien que mal d'un quotidien rustique et voisine avec des soldats allemands jusqu'à ce qu'ils repartent le pour le front de l'est . Elle et son mari sont bientôt privés de livres comme de mouvements, coupés de leurs amis, de la fratrie de Michel. Néanmoins, oscillant entre abattement et aveuglement, confiante dans le pays qu'elle adore depuis l'enfance comme dans ses relations parisiennes germanophiles, la romancière ne songe pas plus à la Suisse qu'à la zone libre toute proche.

Michel a été radié de sa banque pour abandon de poste dès l', puis les premières lois sur le statut des Juifs du régime de Vichy ont réduit sa femme à publier sous pseudonyme, dans des revues, les nouvelles et le roman (Les Biens de ce monde) que lui inspire la vie en zone occupée. Pour négocier ou toucher ses rémunérations, elle doit recourir comme prête-nom à l'ancienne secrétaire de son père, qui les rejoint dans une grande maison avec verger et potager louée . Les problèmes d'argent vont s'aggravant : si les éditions Albin Michel poursuivent et même augmentent leurs avances mensuelles à Irène, à défaut de s'engager sur une publication, l'hebdomadaire Gringoire, dernier paradoxalement à l'éditer encore, cesse à partir de . L'écrivaine de l'« establishment » de droite ignore par ailleurs tout des éditions clandestines comme les Éditions de Minuit.

Dans ce refuge devenu exil où des Juifs russes sont encore plus exposés depuis la rupture du Pacte germano-soviétique, le moral de la romancière s'effrite au gré des décrets allemands et vichystes visant les Juifs. Ses idées comme son tempérament individualiste et mélancolique l'inclinent toutefois moins à la révolte contre l'État français qu'à la prostration ou au fatalisme :

Genèse de l'œuvre L'effondrement d'un peuple dans la tourmente est le sujet du long roman qu'Irène Némirovsky entreprend selon sa méthode d'écriture habituelle, sans cesser d'être anxieuse pour elle-même et les siens.

vignette|gauche|alt=Photo en couleur d'une vaste prairie verdoyante sous un ciel bleu avec au fond des bosquets et un village|Marly, à d'Issy-l'Évêque : Irène marche parfois plus loin encore pour écrire au calme dans la campagne.

Depuis longtemps cette admiratrice de Tolstoï rêvait de . En , différant sine die un grand livre sur les Juifs, elle en projette un sur la débâcle de juin et lui cherche déjà un autre titre que celui de Zola : Dies iræ, Naufrage, Panique… Elle prend aussi modèle sur La Mousson de Louis Bromfield, récemment paru et traduit : en Inde britannique, une centaine de personnages variés sont frappés par une catastrophe naturelle qui révèle leurs qualités ou leurs défauts ainsi que la fragilité de l'édifice social.

, rappelle l'universitaire Jonathan M. Weiss. Elle qui n'a pas vécu les bombardements ni la folie des routes sinon à travers Michel ou les journaux veut mêler paysans, bourgeois, officiers, intellectuels, vieillards abandonnés, femmes égoïstes ou prêtes à tout pour leurs enfants, hommes tour à tour vantards, lâches, courageux, sans oublier qui souffre, ramenée à des sentiments élémentaires. Seule serait approfondie leur vie quotidienne et affective, dont le roman construit comme un film ferait ressortir le côté « comédie » : gommer, à l'instar de Tolstoï, l'aspect proprement historique au profit des effets de la guerre sur les sentiments et les comportements serait le moyen d'intéresser encore le public du O. Philipponnat, Préface au recueil Les Vierges et autres nouvelles, Paris, Denoël, 2009 / Folio 2010, .. Son récit sera ainsi fortement ancré dans l'Histoire, mais sans les repères traditionnels que constituent des dates ou des noms de figures historiques, politiquesVincent Grégoire, « Le "séisme" de mai-juin 1940 dans Suite française d'Irène Némirovsky », Dalhousies french Studies, éd. Dalhousie University, 2011, vol. 96, ..

En héritière des réalistes, la romancière suit depuis David Golder une méthode inspirée de Tourgueniev. Elle note ses réflexions sur son projet et ce qu'elle observe ou compile pour son sujet. Elle détaille sur des pages entières tous ses personnages, analysant leurs réactions et conduites en lien avec leur classe sociale et leur situation. Elle se met ensuite à écrire sans plan bien établi, les choses se mettant en place lors d'une deuxième rédaction ; la troisième, tapuscrite, ne corrige plus guère que le style. Entre 1940 et 1942, Michel s'est chargé de dactylographier plusieurs manuscrits, dont Suite française : c'est , que ses recherches d'effets éloignent parfois de celle d'Irène, écrite en minuscules caractères pour économiser les pages de son gros cahier relié de cuir.

vignette|upright=0.8|alt=Photo sur fond noir d'une étoile de David jaune dont les deux triangles et l'inscription « Juif » sont tracés en vert foncé|En , Irène, Michel et Denise portent l'étoile jaune.

Partie sur l'idée d'une fresque en trois volets, Irène Némirovsky travaille au premier de à . Elle n'est pas encore satisfaite de ce qui est devenu en février Tempête en juin et dont l'action, prévue d'abord pour durer le temps de l'exode, s'achève finalement l'hiver suivant ; mais les pages que Colette consacre à cet épisode dans son Journal à rebours la rassurent :

Rédigeant en parallèle le bref récit Chaleur du sang, elle reprend son manuscrit en juillet et songe au deuxième tome, rattaché au premier par des liens ténus mais déjà intitulé Dolce : dans un village calqué sur Issy-l'Évêque, il dépeindra la vie des occupants et des occupés du printemps à l'. Le thème de orienterait la suite entière, dont Irène ébauche le troisième pan, Captivité ou Servage, à partir de . Elle hésite encore sur le titre général : Tempête imposerait de rebaptiser le premier volet . Horace de Carbuccia lui a fait savoir que Gringoire ne le publierait pas, or elle en espérait francs, son compte d'auteur chez Albin Michel étant débiteur de . Dix-sept chapitres sur les vingt-deux de Dolce n'en sont pas moins écrits à la mi-juin, et elle envisage deux parties en plus, peut-être Batailles et La Paix.

Désormais envahie par les prémonitions et le désespoir, Irène Némirovsky a le sentiment que Suite française aurait pu atteindre mille pages et constituer l'œuvre de sa vie. Le , elle confie à son ami André Sabatier : Le , elle est arrêtée par la police française et déportée au camp d'extermination d'Auschwitz, où elle décède un mois plus tard. Michel Epstein fera partie en novembre d'un convoi envoyé en totalité à la chambre à gaz dès son arrivée.

Redécouverte vignette|gauche|alt=Photo en couleur d'une grosse mallette de cuir sombre avec des éraflures|La valise qui contenait le manuscrit de Suite française.

La publication de Suite française , écrit Myriam Anissimov dans la préface de 2004, et se mêle d'un peu de légende.

Tandis que la romancière à succès de l'entre-deux-guerres tombe dans l'oubli après 1945, son dernier cahier gît au fond d'une mallette d'où ont été retirés le linge et les papiers : Denise, à qui son père l'avait confiée, l'a gardée avec elle dans les différents refuges qui ont permis aux deux sœurs d'échapper aux rafles visant les Juifs.