La philanthropie désigne couramment une attitude de bienfaisance à l'égard d'autres personnes considérées comme démunies ou malchanceuses. Par extension, le mot désigne une philosophie ou doctrine de vie d'inspiration humaniste, émanant d'une catégorie sociale aisée et plaçant la cohésion de l'humanité au premier plan de ses priorités.

Née à la fin du siècle des Lumières, à une époque marquée par la déchristianisation et la montée en puissance des États-nations, cette philosophie se substitue progressivement à la charité chrétienneCéline Leglaive-Perani, « De la charité à la philanthropie », in Archives Juives, vol , 2011 et préfigure en partie ce que seront plus tard les politiques publiques d'aide sociale, du moins dans des pays comme la France, marqués par la culture laïque (aide assurée directement par l'État ou par le biais de structures déclarées d'utilité publique). Aux États-Unis, où la religion chrétienne imprègne encore fortement la politique et le débat public, et les pratiques philanthropiques sont particulièrement vivaces.

Selon les contextes, la philanthropie est portée par un idéal authentiquement altruiste ou au contraire par le souci de s'insérer dans la bien-pensance de la classe dirigeante, la bourgeoisie, et celui d'en retirer un bénéfice indirect, en termes de reconnaissance sociale.

Selon Francis Charhon, ancien directeur général de la Fondation de France : « La philanthropie moderne est l’ensemble des transferts de ressources (financières, dons en nature, bénévolat) librement consentis par des acteurs privés, en vue de servir le bien commun et l’intérêt général, dans tous les domaines de ce qui relève en France de l’intérêt général : santé, éducation, solidarité, culture, environnement… ». La philanthropie est donc un concept ambivalent, qui désigne une philosophie morale et un secteur d'activité de la redistribution de ressources avec un objet commun. Des particuliers, des entreprises et des organisations vouées à ce but(notamment sous les statuts de fondations) sont ainsi considérés comme philanthropes de par leurs activités de donations. Le mécénat des entreprises, est généralement désigné sous le terme de responsabilité sociétale et est en partie encadré par la norme ISO 26000.

Histoire Le mot philanthropie vient du mot grec ancien / « ami », « aimer » et du mot / « humain », « genre humain ». Il signifie littéralement « amour de l'humanité », et s'oppose étymologiquement à la misanthropie.

Malgré cette étymologie grecque, il semble que le terme ne soit que peu ou pas utilisé au début de notre ère. Le premier emploi est répertorié chez Fénelon, qui l'utilise dans son Dialogue des Morts en 1712. Le terme se présente alors comme une vertu personnelle et individuelle plus que sociale.

En 1780 naît à Paris la Société philanthropique qui, sept ans plus tard, définit ainsi sa mission : « Un des principaux devoirs des hommes est (…) de concourir au bien de (leurs) semblables, d'étendre leur bonheur, de diminuer leurs maux. (…) Certainement, un pareil objet entre dans la politique de toutes les nations et le mot philanthrope a paru le plus propre à désigner les membres d'une société particulièrement consacrée à remplir ce premier devoir de citoyen »Citation reproduite dans Catherine Duprat, « Le temps des philanthropes. La philanthropie parisienne des Lumières à la Monarchie de Juillet », in Annales historiques de la Révolution française , 1991, p. 387-393..

Dès le début du , le lien entre charité chrétienne et philanthropie est conscientisé: en 1810, Mme de Staël, dans son De l'Allemagne estime que Diderot « a besoin de suppléer, à force de philanthropie, aux sentiments religieux qui lui manquent »Mme la baronne de Staël Holstein, Œuvres complètes, Tome X, De l'Allemagne, tome 1, Imprimerie de Crapelet, 1840, p. 240. La question sociale acquiert alors une place de plus en plus importante dans la société française, qui craint un retour de la "dissociation sociale". Cependant, une intervention étatique est encore rejetée du fait de la prégnance de la pensée libérale dans les sphères politiques. Celle-ci prône une approche égale de l’État envers les individus, et voit toute forme de redistribution ou de soutien étatique quelconque comme une forme de contrat inégal où l'individu n'a pas à être redevable de ce qui lui est accordé. Le soutien aux plus pauvres passe alors par une aide des plus aisés, dans l'optique "d'éduquer" ceux-ci afin qu'ils puissent dépasser leur condition et être véritablement maîtres de leur destin d'une part, et d'éviter une résurgence de l'instabilité sociale de l'autre, que redoute par-dessus tout les sphères notables de la société française postrévolutionnaire. Ainsi se développent de nombreuses instances de philanthropie, comme notamment la Société de morale chrétienne en 1821, dont un des membres fondateurs se trouve être François Guizot. Cette volonté de pallier les besoins immédiats des plus démunis au travers d'un rapport tutélaire se transformera peu à peu en objectif de "prévenir les maux causés par l'indigence", toujours dans une optique d'éducation des classes populaires par les classes supérieures, ces dernières étant considérées comme plus "éclairées" et "capables" que les plus démunis. Ces recours en amont aux problèmes sociaux se traduisent notamment par la mise en place de caisses d'épargnes dès 1818 dont l'objectif est de permettre aux plus pauvres de pouvoir préserver leurs économies des excès de dépenses auxquels tendent naturellement ces populations, selon la pensée contemporaine. Ces structures d'épargnes seront ensuite appliquées au monde de l'industrie, induisant les premiers rapport de "patronage patronal" entre les ouvriers et les patrons, structures qui se développeront largement sous le Second Empire et qui lègueront à la Troisième République naissante un réseau de mutualisation ancré chez les classes ouvrières.

À la Belle Époque aux États-Unis, la philanthropie se développe, notamment grâce aux grandes fortunes américaines nouvellement créées. L'historien Eric Hobsbawm note que ces hommes étaient . Ainsi, l'homme d'affaires Andrew Carnegie distribue 350 millions de dollars à de nombreuses causes sociales, sans que cela ne modifie par ailleurs son train de vie ou que cette pratique se généralise à l'ensemble des grandes fortunesEric Hobsbawm, L'ère des empires. 1875-1914, Pluriel, 2012, p. 241.. Selon Olivier Zunz, .

Par ailleurs la philanthropie, comme la collection d'œuvres d'art, avait également pour utilité d'atténuer l'image parfois dégradée de grands capitalistes considérés comme des prédateurs par certains de leurs rivaux et de leurs ouvriers.

Causes et motivations La philanthropie est d'origine morale : à travers la compassion ou la sympathie (étymologie : « souffrir avec », en latin et en grec), le philanthrope sent entre lui et les hommes une connexion qui lui rend difficile de voir souffrir les autres. C'est cette connexion qui le pousse à aider les autres. Elle peut avoir plusieurs origines.

Les causes religieuses : importance du don dans de nombreuses religions. Le puritanisme protestant encourage l'ascétisme et refuse le luxe. Il insiste cependant sur la valeur du travail, ce qui peut en inciter certains à ne pas donner d'argent, mais plutôt des aides plus concrètes à l'insertion.

Toutefois, la philanthropie a également été motivée par des intérêts de nature plus politique au cours de son histoire. Ce fut notamment le cas au cours du siècle en France, où celle-ci s'initia sur la base d'une volonté des classes dirigeantes de canaliser les problèmes liés à la pauvreté des classes inférieures. Ainsi, une préoccupation grandissante des plus riches vis-à-vis des problèmes hygiéniques se développe à la suite des épidémies de choléra en France dans les années 1830; cette peur des "miasmes" s'accompagne d'une peur du soulèvement des classes laborieuses en cette période postrévolutionnaire, ce qui pousse certains à mettre en place des structures d'aide aux plus démunis. Cependant, ces structures sont davantage pensées dans un but d'éducation des plus pauvres, considérés comme "incapables" d'assurer leur destin, que dans une visée d'accompagnement.

La philanthropie permet au donateur de laisser son nom à la postérité : aux États-Unis par exemple, de nombreux bâtiments universitaires et galeries dans les musées portent le nom d'un philanthrope. La philanthropie permet de constituer un réseau de relations et d'acquérir une notoriété dans le monde des affaires. Le groupe Anheuser-Busch redistribue une partie de ses bénéfices sous forme de dons aux associations de la région de Saint-Louis — dix millions de dollars en 2007.

Mais plus simplement encore, la philanthropie apparaît tout naturellement dans la pyramide de Maslow lorsque les besoins des rangs inférieurs au sommet sont satisfaits, ce qui est le cas pour tous les grands philanthropes.

Cependant, la philanthropie n'est pas simplement l'acte public d'individus pourvus. L'homme en général peut donner, sans bénéfices de l'état, au gré de sa conscience, dans l'espoir de faire mûrir un projet. En exemple, subvenir au besoin d'un étudiant ou d'une personne, qui ne fait pas partie de l'environnement familial ou social immédiat, de façon financière, matérielle ou logistique, est en soi un acte de philanthropie. Tant que l'usage des ressources fournies soit destiné à faire de cet individu une meilleure personne dans la société.

On peut aussi rappeler cette phrase d'Ampère : « Je posséderais tout ce que l'on peut désirer au monde pour être heureux, il me manquerait tout le bonheur d'autrui »Citation sur larousse.fr..

Philosophie La philanthropie n'est pas toujours vue comme un bien universel. Elle pourrait mener l'homme à un état de passivité lorsque l'action se limite à l'octroi d'un bien matériel ou monétaire dans la relation entre bienfaiteur et nécessiteux et lorsque cette action reste inappropriée et vaine compte tenu de la nature et gravité de l'état dans lequel le nécessiteux se trouve, l'idée étant que grossièrement parlant le bienfaiteur consent à se défaire de quelques billets pour pouvoir justifier et affirmer sa responsabilité sociale sans pour autant daigner consacrer plus de temps et d'attention à l'origine du problème. Cela étant, on peut aussi dire avec A. S. NeillA.S. Neill, Questions sur Summerhill, Payot. : « qu'importent mes motivations dès lors que leur résultat est bon ? ».

De fait, personne n'agit sans motivation (c'est-à-dire plaisir à un degré ou à un autre : on peut être heureux de se gêner pour le bien d'une personne qu'on apprécie) et une bonne action ne serait en rien meilleure si elle déplaisait à son auteur, à supposer que celui-ci y procède en un tel cas.

Politique La philanthropie a une double dimension politique :

1) elle se distingue d’abord de la charité par son projet politique ; quand la charité soulage la misère, la philanthropie cherche à résoudre les problèmes qui causent la misère ;

2) plus largement, elle est « un moyen, pour les élites, de contester un ordre politique, d’asseoir un pouvoir politique hors de la sphère gouvernementale, et donc de remettre en cause la représentation issue du vote ».

Pour Tocqueville et dans un cadre démocratique, elle est pour les riches un moyen d’imposer ou de rendre connu leurs points de vue. Pour Ducharme et Lesemann, elle permet de modifier les pratiques de l’État, comme lorsque la Fondation Lucie et André Chagnon au Canada impose ses modèles d’action aux politiques sociales québécoises et veut « démontrer son efficacité par rapport aux institutions publiques et aux organisations de la société civile ». Pour Guilhot, enfin (mais cette liste n’est pas exhaustive), la philanthropie est un élément essentiel de la reproduction du capital ; elle participe d’une stratégie des élites pour « perpétuer l’ordre économique ».