thumb|Christine de Pisan, poétesse ayant composé des chants royaux.

Le chant royal est une ancienne pièce de poésie française inventée au et cultivée avec ferveur jusqu’au . Cette forme littéraire a été rejetée au même titre que le lai, la ballade et le rondeau par les poètes de la Pléiade, au profit des odes et des sonnets. Cependant, le chant royal survécut jusqu'à la Révolution dans les concours de poésie (ou puy de palinods) organisés par des sociétés littéraires appelées des puys, notamment ceux d'Amiens, Rouen, Caen, Toulouse. Le chant royal fut décrit par Théodore de Banville dans son Petit traité de poésie française, ce qui provoqua un certain engouement pour la forme dans la deuxième moitié du .

Description

Sens et origine

Le chant royal tient son nom de ses premiers thèmes : il était à ses débuts utilisé pour la louange des membres de la famille royale ou de héros légendaires. Il fut également souvent employé pour louer la Vierge Marie dans les concours de palinods tels que ceux de Rouen, Caen, Dieppe : ceci explique le refrain en vers féminin, en son honneur. La composition d'un chant royal se présente sous forme d'une grande allégorie dont l'explication est donnée dans l'envoi.

D'autres thèmes furent ensuite traités dans cette forme : au Eustache Deschamps dépeint, dans sa Chanson Royale, des animaux se plaignant d’être tondus de trop près par un barbier (représentant les percepteurs royaux). Réduits à la misère, les animaux errent en répétant ce refrain : « Pour ce vous pri, gardez-vous des barbiers. »Voir sur Gallica, Eustache Deschamps (1346?-1407?), Œuvres complètes de Eustache Deschamps : publiées d'après le manuscrit de la Bibliothèque nationale / par le marquis de Queux de Saint-Hilaire et Gaston Raynaud, Publication : Firmin-Didot (Paris), Auteur(s) : Queux de Saint-Hilaire, Marquis de (1837-1889). Éditeur scientifique, Raynaud, Gaston (1850-1911). Éditeur scientifique, Cote : NUMM-5128

Forme

Il s’agit d’un poème à forme fixe, proche de la ballade mais d’une longueur plus importante : le vers utilisé est le décasyllabe (césure entre les quatrième et cinquième syllabes) ; il commence par cinq strophes de onze vers suivant le schéma de rimes A-B-A-B-C-C-D-D-E-D-E (selon Théodore de Banville, au ) ; le onzième vers fait office de refrain, il est repris à la fin de chacune des cinq strophes ; le refrain doit avoir une rime féminine (en l'honneur de la Vierge Marie) ; il se clôt par un sixième couplet, un quintil suivant le schéma de rimes D-D-E-D-E ; il peut parfois s’agir d'un septain suivant le schéma C-C-D-D-E-D-E ; ce sixième couplet, dénommé envoi, commence par une interpellation à la personne à laquelle est dédié le poème : Prince, le plus souvent, le Prince du puy étant le gagnant du puy de l'année précédente présidant le puy en cours ; le refrain des strophes est également repris en dernier vers de l'envoi ; si l'alternance des rimes féminines et masculines doit être respectée à l'intérieur de chaque strophe, elle ne peut l'être aux changements de strophes.

Exemples

Chant royal de la plus belle qui jamais fut au monde de Catherine d'Amboise

Anges, Trônes et Dominations, Principaultés, Archanges, Chérubins, Inclinez-vous aux basses régions Avec Vertus, Potestés, Seraphins, Transvolitez des haults cieux cristalins Pour decorer la triumphante entrée Et la très digne naissance adorée, Le saint concept par mysteres tres haults De celle Vierge, ou toute grace abonde, Decretee par dits imperiaulx La plus belle qui jamais fut au monde.

Faites sermons et predications, Carmes devots, Cordeliers, Augustins ; Du saint concept portez relations, Caldeyens, Hebrieux et Latins ; Roumains, chantez sur les monts palatins Que Jouachim Saincte Anne a rencontree, Et que par eulx nous est administree Ceste Vierge sans amours conjugaulx Que Dieu crea de plaisance feconde, Sans poinct sentir vices originaulx, La plus belle qui jamais fut au monde.

Ses honnestes belles receptions D'ame et de corps aux beaux lieux intestins Ont transcendé toutes conceptions Personnelles, par mysteres divins. Car pour nourrir Jhésus de ses doulx seins Dieu l'a toujours sans maculle monstree, La desclarant par droit et loi oultree : Toute belle pour le tout beau des beaux, Toute clère, necte, pudique et monde, Toute pure par dessus tous vesseaulx, La plus belle qui jamais fut au monde.

Muses, venez en jubilations Et transmigrez vos ruisseaulx cristalins, Viens, Aurora, par lucidations, En precursant les beaux jours matutins ; Viens, Orpheus, sonner harpe et clarins, Viens, Amphion, de la belle contree, Viens, Musique, plaisamment acoustrée, Viens, Royne Hester, parée de joyaulx, Venez, Judith, Rachel et Florimonde, Accompagnez par honneurs spéciaulx La plus belle qui jamais fut au monde.

Tres doulx zephirs, par sibilations Semez partout roses et roumarins, Nimphes, lessez vos inundations, Lieux stigieulx et carybdes marins ; Sonnez des cors, violes, tabourins ; Que ma maistresse, la Vierge honnoree Soit de chacun en tous lieux decoree Viens, Apolo, jouer des chalumeaux, Sonne, Panna, si hault que tout redonde, Collaudez tous en termes generaulx La plus belle qui jamais fut au monde.

Esprits devotz, fidelles et loyaulx, En paradis beaux manoirs et chasteaux, Au plaisir Dieu, la Vierge pour nous fonde Ou la verrez en ses palais royaulx, La plus belle qui jamais fut au monde.

Chant royal de l'arbre de vie de Guillaume Crétin

Le maistre ouvrier en vraye agriculture Planta jadis au terrestre verger Arbres plusieurs, de fruict et floriture Belles a veoir et doulces a manger ; Dont ordonna une fructueuse ente De ses clozier et cloziere estre exempte Du fruict cueillir ; mais le serpent hideux Si fort souffla qu'en mangerent tous deux, Soulz fainct blazon de parole fardee ; Pour ce fut veue a l'occasion d'eux L'arbre de vie en tout temps bien gardee.

L'arbre touchee avoit telle nature Que la science aprenoit de leger Du bien et mal, et par coup d'avanture Faisoit la vie au mangeant abreger ; Mais se l'homme eust en pensee innocente Gardé justice originelle absente, Au mesme instant qu'en desir convoiteux Gousta le fruict deffendu, fort piteux, N'eust sa fortune en tel point hazardee ; Car il avoit pour repas non doubteux L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Moult différente est l'arbre en nourriture A celle ayant goust de mortel danger, Elle preserve ung corps de pourriture, Et vivifie en tout sans rien changer ; Elle a vertu si grande et excellente, Que ne l'actaint froidure violente Grésil, frimas, gresle, vent despiteux, Divers oraige estrange et hazardeux N'ont la beauté de son tainct blasfardee ; Mais fut et est pour humains souffreteux L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Le cherubin du verger ayant cure Garde tousjours celle arbre endommager ; Glayve trenchant et ardente closture Font de ce lieu tous perilz estranger. Or entendons, Eve est l'arbre dolente, Marie aussi celle très redolente* ; L'une a porté germe deffectueux, Et l'autre si très digne et vertueux Que par luy fut paix au monde accordee ; Dont bien se nomme, a tiltre sumptueux, L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Le Createur voulant sa creature Du fyer dragon plutonique venger, L'arbre a gardee entiere sans fracture, Et mal n'y sceut loy commune exiger ; Corruption d'originelle sente Onc n'encourut, et fault que d'elle on sente Racyne, tyge et branches vers les cieux Estre exaltez, sans ce qu'aer vicieux Ayt la vertu de sa fleur retardee ; Veu qu'a produit fruict sur tous précieux, L'Arbre de Vie en tout temps bien gardee.

Prince du puy, ne soions soucieux, Fors d'humble bouche et cueur devocieux Tenir la Vierge, en concept regardee, Estre en despit des faulx seditieux L'Arbre de Vie en tous temps bien gardee.

Chant royal chrestien de Clément Marot

Qui ayme Dieu, son règne et son empire, Rien désirer ne doibt qu’à son honneur Et toutesfois l’homme tousiours aspire A son bien propre, à son aise, et bon heur, Sans adviser si point contemne ou blesse En ses désirs la divine noblesse. La plus grand’part appete grand avoir : La moindre part souhaite grand sçavoir ; L’autre désire être exempte de blasme, Et l’autre quiert (voulant mieulx se pourvoir) Santé au corps et Paradis à l’âme.

Ces deux souhaitz contraires on peult le dire Comme la blanche et la noire couleur ; Car Jesuchrist ne promet par son dire Ça bas aux siens qu’nnui, peine et douleur. Et d’autre part (respondez moy) qui est-ce Qui sans mourir aux Cieulx aura liesse ? Nul pour certain. Or faut-il concevoir Que mort ne peult si bien nous decevoir Que de douleur nous sentions quelque dragme Par ainsi semble impossible d’avoir Santé au corps et Paradis à l’âme.

Doulce santé mainte amertume attire, Et peine au corps est à l’âme doulceur. Les bienheureux qui ont souffert le martyre De ce nous font tesmoignage tout seur. Et si l'homme est quelque temps sans destresse, Sa propre cher sera de luy maistresse, Et destruira son Ame (à dire voir) Si quelque ennuy ne vient ramentevoir Le povre humain d'invoquer Dieu, qui l'ame, En luy disant : Homme, penses-tu veoir Santé au corps et Paradis à l’âme.

0 doncques, Homme en qui santé empire, Croy que ton mal d'un plus grand est vainqueur ; Si tu sentois de tous les maux le pire, Tu sentirois Enfer dedans ton cueur. Mais Dieu tout bon sentir (sans plus) te laisse Tes petis maulx, sachant ta foiblesse Ne pouvant pas ton grand mal percevoir Et que aussi tost que de l’apercevoir Tu périroys comme paille en flamme, Sans nul espoir de jamais recevoir Santé au corps et Paradis à l’âme.

Certes plutost un bon père desire Son filz blessé que meurdrier, ou jureur : Mesmes de verge il le blesse, et descire, Affin qu'il n'entre en si lourde fureur. Aussi quand Dieu, père céleste, oppresse Ses chers enfans, sa grand’bonté expresse Faict lors sur eulx eau de grâce pleuvoir; Car telle peine à leur bien veult prévoir A ce qu'enfer en fin ne les enflamme, Leur réservant (oultre l'humain devoir) Santé au corps et Paradis à l'âme.

Prince Royal, quand Dieu par son povoir Fera les Cieulx et la Terre mouvoir, Et que les corps sortiront de la lame, Nous aurons lors ce bien, c'est à sçavoir, Santé au corps et Paradis à l'âme.

Poètes ayant écrit des chants royaux Moyen Âge et Renaissance Eustache Deschamps au Guillaume de Machaut au Charles d’Orléans au Christine de Pizan au

Époque moderne et contemporaine Théodore de Banville au Yanette Delétang-TardifSept chants royaux, couverture au Maurice Rollinat au

Notes et références

Voir aussi

Sources Gustave Vapereau, Dictionnaire universel des littératures, Paris, Hachette, 1876, 427. Jacques Roubaud, La ballade et le chant royal, Paris, Les Belles Lettres, 1998.

Liens internes

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