vignette|upright=1.5|Le Yi Jing est souvent représenté par le taijitu entouré des huit trigrammes.

Le Yi Jing (, également orthographié Yi King ou Yi-King), est un des classiques chinois, dont le titre peut se traduire par « Livre des mutations », « Classique des changements » ou « Canon des mutations » ou encore « Livre des transformations ».

Il s'agit à l'origine d'un traité de divination, appelé Zhou Yi () dont l'élaboration date du Il repose sur 8 trigrammes et 64 hexagrammes, constitués respectivement de 3 et 6 lignes brisées ou continues dont il donne un commentaire bref qui laisse la place à de nombreuses interprétations. Le tirage divinatoire de l’un d’eux est obtenu avec des tiges d'achillée millefeuille, en les comptant d’une certaine manière.

Dans le courant de la seconde moitié du plusieurs commentaires, dont le plus célèbre est le « Grand commentaire », Da Zhuan (ou Xi ci), le dotent de nouveaux niveaux de lecture et le transforment en traité cosmologique sur les mutations, les évolutions de la forme des hexagrammes et de leurs lignes renvoyant à la mutabilité des éléments constituant le monde, les interprétations du Yi Jing prenant alors une dimension philosophique. Dès lors le Yi Jing, premier des cinq classiques, occupe une place fondamentale dans l'histoire de la pensée chinoise et peut être considéré comme un traité unique en son genre dont la finalité est de décrire les états du monde et leurs évolutions. Il fait l'objet de nombreuses relectures durant les différentes phases de l'histoire chinoise, qui renouvellent son interprétation.

Le Yi Jing est l'un des principaux classiques chinois, et l'un des ouvrages les plus importants dans l'histoire de la culture chinoise. Il a suscité de nombreuses réflexions, sa symbolique (trigrammes, hexagrammes, diagrammes) a exercé une grande influence et se retrouve couramment dans la société chinoise. Ce classique a également une grande importance dans les pays voisins de la Chine qui ont reçu son influence (Corée, Japon, Vietnam). Il a également reçu un écho en Occident, en dehors des milieux académiques, notamment dans les milieux artistiques et chez les personnes intéressées par l'ésotérisme.

Histoire textuelle

Un ouvrage divinatoire thumb|Tiges d'achillée millefeuille préparées pour la divination.

Le Yi Jing trouve son origine dans un ouvrage de divination par le tirage de tiges d'achillée millefeuille, employé durant le , appelé Zhou Yi « Mutations des Zhou » (parce qu'il est associé à la dynastie Zhou, 1045-), ou simplement Yi « Mutations ». Ce texte correspondrait alors à une version ancienne du texte de base du Yi Jing classique, avec les hexagrammes et les sentences principales qui leur sont associés, en tout cas sans les commentaires canoniques.

La datation de ce textes est depuis longtemps discutée. Les premières études modernes sur le contenu du Yi Jing originel et de la pensée divinatoire et spéculative l'accompagnant sont le fait de chercheurs chinois, notamment Li Jingchi (1902-1975) et Gao Heng (1900-1986). En Occident deux reconstitutions des origines du livre ont été proposées par des chercheurs américains. Selon Edward Shaughnessy, les hexagrammes et les sentences sur les lignes sont élaborés dès la fin du , durant la dernière phase de la dynastie Zhou de l'Ouest, et c'est le produit de l'expérience de plusieurs scribes versés dans la divination par l'achillée. Pour Richard Kunst c'est à l'origine une collection de présages avec leurs pronostics, et aussi de propos populaires et de sagesse, d'anecdotes historiques, circulant oralement puis fixée par écrit sous la forme d'un manuel à l'usage de devins, sur une longue durée.

D'autres sources attestent des pratiques de divination par l'achillée millefeuille dans l'Antiquité chinoise. Des inscriptions oraculaires de l'époque de la dynastie Shang () et de celle de la dynastie Zhou de l'Ouest (1046-) comportent des séries de chiffres, qui semblent établis à partir de tirages de tiges d'achillée, des « hexagrammes numériques », mais leur lien avec le contenu du Zhou Yi n'est pas clair. Le Commentaire de Zuo (Zuo Zhuan), commentaire des Annales des Printemps et Automnes (Chunqiu), un autre classique de la tradition confucéenne, qui a été compilé vers le milieu du mais se réfère à des événements de la période des Printemps et Automnes (722-481 av. J.-C.), comprend en revanche plusieurs mentions de procédures oraculaires par l'achillée s'appuyant assurément sur le Zhou Yi. Cela indique que l'ouvrage a connu une diffusion importante dans les milieux officiels pratiquant la divination pour aider à la prise de décision, au moins à l'époque de rédaction de Commentaire de Zuo, peut-être dès celle à laquelle celui-ci se réfère.

Beaucoup de zones d'ombres demeurent sur ces pratiques divinatoires et la fixation de la tradition aboutissant au Yi Jing : on ne sait pas comment était accomplie la procédure divinatoire aboutissant à des séries de chiffres ; on ne sait pas non plus à partir de quand apparaissent les hexagrammes et les trigrammes en lignes pour noter les résultats des procédures divinatoires car on ne trouve que des chiffres dans les textes les plus anciens, aussi si certains estiment que le changement se produit dès les environs de 800 av. J.-C., d'autres situent cela plus tard durant la période des Royaumes combattants car on ne trouve pas d'attestation claire des hexagrammes en lignes avant la période, auquel cas il faudrait estimer que ces figures sont un ajout postérieur au texte originel.

La divination de ces époques anciennes renvoie à une forme de « rationalité » propre à la Chine antique, à une vision du cosmos qui préfigure celle des époques postérieures, dans laquelle les formes sont analysées (ici celles des tiges d'achillée, aussi celles des craquelures sur les carapaces de tortue et omoplates de bovins chauffées) suivant une logique propre, visant à suivre les changements affectant le monde, à mettre en évidence les rapports existant entre les différents phénomènes du mondeKarine Chemla et Marc Kalinowski (dir.), Divination et rationalité en Chine ancienne, Extrême-Orient, Extrême-Occident, vol. 21, 1999.. La question de savoir si le Zhou Yi a un sens moral dès sa création est débattue. Les mentions du livre dans le Commentaire de Zuo semblent en tout cas indiquer (si elles sont fiables historiquement) qu'il est doté du statut d'ouvrage de sagesse au moins dès le .

Des commentaires et un classique

Entre la fin des Royaumes combattants et le début des Han, sont rédigés un ensemble de sept commentaires s'ajoutant au texte de base, surnommés les « Dix Ailes », parce que trois d'entre eux comprennent deux parties, qui en tout font un groupe de dix textes (voir plus bas). Bien que la tradition confucéenne les attribue à Confucius, il est généralement admis qu'ils sont fixés entre le milieu du et la première partie du , le manuscrit d'un de ces commentaires, le Xi ci (le « Grand commentaire »), ayant été mis au jour dans une tombe de Mawangdui datée de 168 av. J.-C.. Cependant un d'entre eux, le Xu gua, semble dater de la période des Han postérieurs ( de notre ère).

Ces commentaires ajoutent de nouvelles strates au texte de base, et il en résulte un glissement du sens de l'ouvrage, sur ses bases divinatoires, réinterprété dans un sens plus naturaliste, cosmologique et philosophique. Ils reflètent le contexte intellectuel de la fin des Royaumes combattants et des débuts de la dynastie Han, qui voit se mettre en place une cosmologie et une philosophie de la nature spécifiques, sur les bases héritées des phases antérieures. Elle est notamment marquée par le principe de changement/mutations qui est primordial dans le Yi Jing, l'idée de corrélation et d'interdépendance entre les différents phénomènes de l'univers. C'est à cette période qu'émergent des concepts marquants de la pensée chinoise, en premier lieu les principes alternants et complémentaires Yin et Yang , le Qi , « souffle », qui circule partout et anime l'univers, les « Cinq Phases », wuxing qui se succèdent de façon cyclique. Les commentaires du Yi Jing intègrent ces différents concepts et considérations, manifestement dans le cadre du courant confucéen, qui se cherche à cette époque une approche cosmologique.

Le texte s'est alors imposé comme un des « classiques » (jing ) de la tradition lettrée chinoise, à dominante confucéenne. Une première version officielle du Yi Jing est fixée par écrit en 183 de notre ère, parmi les classiques sur pierre, copies sur pierre des premiers documents considérés comme classiques de façon officielle par le gouvernement Han. C'est la première reconnaissance du statut de classique pour le Yi Jing, à la différence des Odes, des Documents, des Rites et des Printemps et Automnes qui disposaient de cette importance avant.

Commentaires et éditions du Yi Jing

Le statut éminent que prend le Yi Jing dès l'époque Han se voit dans les éditions et commentaires dont il fait l'objet à cette époque, perdus mais connus par des mentions et des fragments compilés dans des anthologies de l'époque Tang. Le texte circule encore à cette période sous diverses formes, qui reflètent manifestement des conceptions concurrentes du sens de l'ouvrage, ces organisations étant généralement accompagnés de commentaires par les lettrés qui les font. Tous les commentaires des Dix Ailes sont alors généralement dissociés du texte de base, et c'est le choix qui est fait pour la version des classiques sur pierre de 183. Fei Zhi (50 av. J.-C.-10 ap. J.-C.) est apparemment le premier à intégrer les commentaires Tuan et Xiang dans le texte de base.

Le Wen yan y est ensuite intégré par Wang Bi (226-249), dont l'édition et le commentaire s'imposent durant les siècles suivants comme une référence, jusqu'à l'époque de la dynastie Song. Ils sont compilés par Kong Yingda (574-648) dans le Zhou yi zhengyi, avec l'addition d'un autre commentaire important, celui de Han Kangbo (332-380) concernant seulement le Xi ci. Cela devient la forme classique sous laquelle circule le Yi Jing durant les siècles suivants, et celle qui est reprise par Ruan Yuan (1764-1849) dans le canon Shishan Jing de l'époque des Qing.

La grande figure du néo-confucianisme des Song, Zhu Xi (1130-1200), réalise un commentaire majeur du Yi Jing pour lequel il se porte vers une édition, établie par Lü Zuqian (1137–1181), séparant le texte de base et les Dix Ailes car il fait du Yi Jing un texte avant tout oraculaire. Avant cela une autre grande personnalité du néo-confucianisme, Cheng Yi (1033-1077), a proposé un commentaire important du Yi Jing. Ces auteurs sont repris sous les Qing par Li Guangdi (1642-1718) pour faire une édition xylographiée en 1715. Hui Dong (1697-1758) propose quant à lui un commentaire qui s'inscrit dans une autre tendance importante de cette même époque, qui cherche à retrouver l'approche interprétative ancienne du Yi Jing, celle de l'époque Han.

Structure du texte

Le texte de base

Le texte de base (ben jing) est organisé autour de 64 parties, chacune correspondant à un gua , ou hexagramme, signe constitué de 6 lignes continues ou brisées. Elle débute par la présentation de la forme (xing ) de l'hexagramme, constitué comme son nom l'indique de six lignes continues ou brisées (voir plus bas). Le texte donne ensuite le nom (ming ) de l'hexagramme. Puis viennent de courtes sentences (ou « jugements », terme trompeur) servant à caractériser l'hexagramme (gua ci ), des formules divinatoires au sens souvent obscur. Par exemple pour l'hexagramme song (), le « conflit », le jugement se présente ainsi :