Le corse (autonyme : , , ) est une langue romane du groupe italo-roman, constituée de l'ensemble des parlers de Corse et du nord de la Sardaigne, où il se décline dans les variétés galluraise, castellanaise et sassaraise. Ses variétés septentrionales (cismontaines) résultent d'une intense toscanisation médiévale, tandis que ses variétés méridionales (oltramontaines) conservent les traits d'un fonds plus ancien, partagé avec le sarde et dont on retrouve des échos dans les dialectes italiens méridionaux extrêmes. Sur le plan du statut, à partir des années 1970, le corse est communément traité comme une langue à part entière, ou « langue polynomique » selon la définition de Jean-Baptiste Marcellesi (1983), ayant émergé comme langue propre et non plus comme un dialecte de l'italien après la fin de la diglossie avec le toscan.
Classification du corse
thumb|right|Les langues romanes.
Du point de vue sociolinguistique et pour les nationalistes corses, le corse est une langue à part entière. Jean-Baptiste Marcellesi parle à son sujet de processus d'individuation, tandis que l'Assemblée de Corse a délibéré en faveur d'un statut de coofficialité en 2013. Le corse est déjà reconnu dans la loi, notamment depuis la loi sur la Corse du .
Du point de vue purement linguistique, il n'y a pas de consensus au sujet de la classification du corse en tant que langue à part entière. En effet, pour la majorité des linguistes, il n'entre pas dans la définition généralement admise de langue romane distincte du point de vue typologique (structural), étant donné sa forte proximité avec le toscan et, dans une moindre mesure, les dialectes sicilo-calabraisCortelazzo, Manlio (1988). En effet, il existe et a existé un continuum d'intercompréhension avec les dialectes traditionnels de Toscane. Gliederung der Sprachräume/Ripartizione dialettale, in Lexikon der Romanistischen Linguistik (LRL), edited by G. Holtus, M. Metzeltin e C. Schmitt, vol. IV, Tübingen, Niemeyer, pg. 445-453Arrighi, Jean-Marie (2002). Histoire de la Corse, Edition Jean-Paul Gisserot, Paris, pg.51Toso, Fiorenzo. Lo spazio linguistico corso tra insularità e destino di frontiera, Università di Udine. L'appellation de langue est jugée donc impropre par certains spécialistes des langues romanes, qui y voient une revendication politique sans fondement du point de vue linguistique, alors qu'elle est unanimement reconnue, par exemple, pour le sarde. Les études récentes nuancent toutefois l'assimilation du corse au seul toscan : la toscanisation médiévale s'est greffée sur un fonds insulaire plus ancien, partagé avec le sarde et encore perceptible dans les parlers méridionaux, de sorte que le corse n'est pas réductible à une simple variété du toscan. Des concordances en ce sens avaient déjà été relevées dans l'histoire des études : Diez (1874) et Meyer-Lübke (1941) rattachaient le corse au groupe italien central (centro-méridional, par opposition au septentrional), et Clemente Merlo, dans l'étude « Concordanze corse-italiane-centromeridionali » (1925), y relevait des traits phonétiques et morphosyntaxiques communs aux parlers « des Marches méridionales et de l'Ombrie jusqu'aux Pouilles, à la Calabre et à la Sicile ». L'île était historiquement et culturellement liée à la péninsule italienne du Moyen Âge jusqu'au , et installée dans un système diglossique où le corse et le toscan étaient perçus comme deux niveaux sociolinguistiques d'une même langue« Pendant des siècles, toscan et corse ont formé un couple perçu par les locuteurs comme deux niveaux de la même langue. » Fusina, Ghjacumu; Ettori, Fernand (1981). Langue Corse Incertitudes et Paris, Ajaccio, Scola Corsa, pg.81.
Depuis les années 1960 le mouvement nationaliste corse milite généralement pour faire du corse une langue à part entière, compte tenu de l'unité relative de l'ensemble des dialectes insulaires. En dehors des publications de type nationaliste qui énoncent que le corse aurait évolué indépendamment très tôt (depuis le bas latin) jusqu'à notre époque en subissant seulement tout au long de son histoire les influences linguistiques des différents conquérants (Pise, Gênes), le statut toscan du corse, avec lequel il partage une ressemblance lexicale de l'ordre de 90 %, n'est remis en cause par aucun romaniste, malgré ses particularités et ses variantes. À l'opposé, il existe et a existé du contenu culturel corse en langue italienne tels que la revue A viva voce.
On notera que le corse a été influencé légèrement par la langue française depuis le . On entend ainsi couramment sciuffore, aviò, travagliadore pour chauffeur, avion et travailleur au lieu de autista, aereo, lavoratore en italien.
Le corse reste proche de l'italien standard, qui, malgré des accents différents, permet une bonne intercompréhension«Dalla lettura di queste canzoni si vedrà che i Corsi non hanno, né certo finora aver possono, altra poesia o letteratura, fuorché l'italiana. [...] E la lingua côrsa è pure italiana; ed anzi è stata finora uno dei meno impuri dialetti d'Italia.», Salvatore Viale, incipit di Canti popolari corsi, 1843. Le corse et l'italien, par l'affinité de leurs structures, forment ensemble un diasystème (ou langue par distance ou langue Abstand).
Histoire
Selon Sénèque, une partie des habitants de la Corse et une partie de la langue parlée dans cette île au premier siècle de notre ère sont d'origine ligureXavier Poli - La Corse dans l'Antiquité et dans le Haut Moyen Âge - Librairie Albert Fontemoing Paris 1907.
En 828, la Corse passe sous le contrôle de la marche de Toscane. Ce n'est toutefois qu'à partir du , avec la domination pisane et d'importantes opérations de repeuplement, que le toscan s'implante comme langue de culture et de l'écrit dans l'île. L'ascension de Gênes, après la bataille de la Meloria (1284), ne remet pas en cause cette prééminence du toscan écrit, sauf dans quelques bastions où les Génois sont majoritaires (Calvi, Bonifacio).
Jusqu'au milieu du , avec la date clé de 1859 où le français remplace officiellement l'italien comme langue officielle, le corse et l'italien sont considérés comme deux formes d'une même langue (un diasystème), le corse étant la forme parlée, avec ses variantes locales, l'italien étant la langue écrite«Pendant des siècles, toscan et corse ont formé un couple perçu par les locuteurs comme deux niveaux de la même langue.» «C’est une province de langue italienne qui rejoint l’ensemble français en 1768. De langue italienne aux deux sens du mot langue : langue véhiculaire - officielle - et langue vernaculaire. Le lien génétique qui unit les deux systèmes linguistiques est en effet très étroit si bien que les deux variétés peuvent fonctionner comme les deux niveaux d’une même langue. Encore convient-il de regarder de plus près en quoi consiste l’italianité dialectale de la Corse : plus complexe, mais sans doute aussi plus fondamentale et plus ancienne que l’italianité " officielle ", c’est elle qui inscrit véritablement notre île au cœur de l’espace italo-roman.» .
Ainsi, la constitution corse de 1755 de Pascal Paoli est rédigée en italien. Dans sa correspondance, Pascal Paoli affirme que la langue officielle de la Corse est l'italien et que le corse est un patois (vernacolo) de l'italien. En 1770, les tribunaux fonctionnent en italien, comme les actes de notaires. En 1790, le Giornale patriotico di Corsica, qui diffuse les idées de la révolution corse, est en italien. En 1818, l'administration tient sa correspondance à la fois en italien et en français et la majorité des fonctionnaires d'état ne parle pas français. En 1823, les habitants du canton de Belgodère répondent noi siamo italiani (nous sommes Italiens) à l'inspecteur d'académie qui veut développer le français dans le canton.
Les auteurs lettrés comme l'administration française désigne jusqu'au la langue maternelle des Corses comme l'italien. Ainsi, un membre résident la Société d'instruction publique du Département de la Corse déclarera ainsi dans un discours à Bastia en 1820 : Discours d'Antonio Gavani, 9 janvier 1820, à la Société d'instruction publique du Département de la Corse, archives départementales de la Haute Corse (série IJ53), En langue originale: L'idioma italiano si è quello che parla il popolo corso, il francese quello del governo e de' pubblici funzionari. S'impara il francese nelle scuole, si parla l'italiano nelle famiglie..
À partir du Second Empire, l'enseignement en français se développe et le parlé corse se trouve davantage coupé de l'italien qui n'est plus non plus la langue administrative de l'île. Le couple langue/dialecte ne signifie plus rien, le corse est concurrencé par le français sur le terrain de l'oralité et tend à être perçu, notamment à travers le lent développement d'une littérature d'expression corse, comme une langue autonome.
Répartition géographique des variétés du corse
Autrefois, chaque vallée parlait sa propre version du corse. Les deux principales formes parlées de corse que l'on peut distinguer sont celle de la moitié nord, appelée traditionnellement cismontano (en corse cismuntincu), et celle de la moitié sud appelée oltramontano (pumuntincu en corse). On distingue parfois également une zone dite de transition, dans la région d'Ajaccio. L'ensemble des variétés corses présente une relative unité, en ce sens que des règles au niveau de l'écriture permettent, par exemple, de passer de l'un à l'autre (langue-toit). La ressemblance du lexique entre le nord et le sud varie entre 79 et 89 %. Cette coexistence de l'unité et de la diversité a donné naissance au concept sociolinguistique de langue polynomique.
Nord de la Corse
Les idiomes du groupe septentrional cismontano sont parlés sur une zone qui correspond plus ou moins à la Haute-Corse. On les retrouve dans le cap Corse, en Balagne, dans le Niolo, dans les régions de Bastia et de Corte et au nord d'une ligne reliant les villages de Piana, Vico, Vizzavona, Ghisoni et Ghisonaccia. Il y a cependant quelques petites différences. Dans le Cap, on utilise lu, li, la, le comme articles définis, comme en italien mais à la différence du corse. De même à Bastia, on dira ottanta, momento, oliva, ocello, alors qu'en Balagne, dans le Niolo et à Corte on dira plutôt uttanta, mumentu, tuccà, arechja, acellu.
Tous ces dialectes ont en commun le -ebbe du conditionnel. De plus, les lettres associées « st » dans un mot se prononceront « cht » dans un bon quart nord-est de l'île : Bastìa s'y dira "bachti-a". Dans cette même zone, les « a », « e » et « o » précédant un « m » ou un « n » auront tendance à être largement nasalisés : pane se prononcera comme "pan-nè". Et au nord d'une ligne Sari-d'Orcino-Ghisonaccia, de nombreuses consonnes sont voisées lorsqu'elles ne suivent pas une syllabe tonique ni une consonne et ne sont pas en début de phrase : u San Petrone se prononcera [u zɑ̃ɱpeˈdrɔ̃nɛ].
Le dialecte parlé dans l'île de Capraia jusqu'au , aujourd'hui éteint, était largement similaire au corse voisin. Il y a aussi des caractéristiques communes avec les parlers de l'île d'Elbe, particulièrement dans la région de Chiessi et Pomonte.
Zone de transition
Il existe une zone de transition dans laquelle on retrouve des phénomènes linguistiques associés avec le cismontano ou l'oltramontano. C'est le cas des dialectes des régions de Piana, Calcatoggio, Cinarca, Vizzavona (avec un conditionnel de type sud), Fiumorbo (avec le son [ɖ]), la région d'Ajaccio (pluriel féminins en i, son [ɖ] prononcé ghj, mots typiquement septentrionaux tels que cane et accattà au lieu de ghjacaru et cumprà, influence ligure), la région de Gravone, Bastelica et Solenzara (pas de préservation des voyelles courtes latines, seccu, rossu).
Sud de la Corse
Les idiomes du groupe sudiste oltramontano sont parlés dans les zones de Sartène, Porto-Vecchio et au sud de la ligne formée par Porticcio, Bastelica, Col di Verde et Solenzara.