Paul Celan, à l'origine Paul Pessach Antschel (en allemand) ou Ancel (en roumain), né le à Cernăuți (à l'époque en Roumanie, actuellement en Ukraine) et mort le à Paris, est un poète et traducteur de nationalité roumaine et de langue allemande, naturalisé français en 1955. Son nom d'écrivain est la métathèse de son patronyme roumain (Antschel → Celan)Son nom viendrait du yiddish אַנְשֶׁעל (Anshel), diminutif de l'hébreu אָשֵׁר ʾĀšēr (Ascher), un prénom à l'origine. Ce prénom est porté par un des fils de Jacob et nomme ainsi l'une des douze tribus d'Israël. Ce prénom vient de l'hébreu Osher qui signifie « heureux ». Le yiddish Anshel, qui s'écrit en polonais Anczel, a été germanisé Antschel. Lorsque Celan est allé à Bucarest en 1945, le nom fut adapté à la graphie roumaine Ancel..

Il est l'auteur d'une œuvre novatrice, qui en fait l'un des poètes de langue allemande majeurs de l'après-guerre« On dit que Paul Celan est le plus grand poète de langue allemande depuis Rilke et cette renommée semble devoir durer. » Jean-Pierre Lefebvre, préface in Paul Celan, Choix de poèmes, édition bilingue, Paris, Gallimard, , 1998, ..

Contexte historique de sa jeunesse Il est le fils unique d'une famille juive de Cernăuți, en Bucovine, région aujourd'hui située en Ukraine, qui durant l'entre-deux-guerres faisait partie de la Roumanie (voir la page Grande Roumanie historique). Du à 1918, la Bucovine a été une province de l’empire des Habsbourgs d'Autriche.

La population de Cernăuți, comme celle des autres grandes villes de la région, se composait d'environ 30 % de Roumains (orthodoxes), 30 % d’Ukrainiens (catholiques ou orthodoxes) et 30 % de Juifs ashkénazes (recensement de 1911).

En , en application du pacte germano-soviétique d', les troupes soviétiques entrent en Bucovine et occupent Cernăuți. En 1941, à la suite de l'attaque allemande contre l'URSS, les Roumains récupèrent le nord de la Bucovine, entre les fleuves Dniestr et Prut, qui inclut Cernăuți.

Après la Seconde Guerre mondiale, la partie nord de la Bucovine est annexée par l’URSS et se trouve de nos jours en Ukraine.

Biographie Jeunesse et formation Les parents de Paul, Leo Antschel-Teitler et Friederike, née Schrager, sont germanophones et parlent allemand en famille.

À partir de six ans, il est élève d'une école élémentaire de langue allemande, puis est envoyé à l'école juive Safah Ivriah (Langue hébraïque).

Après sa Bar Mitsvah en 1933, il rejoint un groupe de jeunesse antifasciste, qui publie un magazine marxiste L'Étudiant rouge. Mais il est moins attiré par Karl Marx que par des auteurs libertairesMichael Löwy, Paul Celan. Sauver la clarté, Le Monde diplomatique, août 2025, page 24, . comme Pierre Kropotkine et Gustav Landauer. Il étudie ensuite la médecine en 1938 en France, puis rentre en Roumanie pour étudier la littérature de langue romane à l’université de Cernăuți.

La Seconde Guerre mondiale

En 1942, ses parents sont envoyés dans un camp d’internement en Transnistrie sous occupation roumaine. Son père y meurt du typhus et sa mère y aurait été exécutée d'une balle dans la nuqueJean-Pierre Lefebvre, Idem, ..

En 1943, Paul choisit de se porter volontaire dans un camp de travail forcé en Moldavie afin d'échapper aux persécutions et est libéré par l'Armée rouge en 1944.

Installé à Bucarest comme traducteur et éditeur, il adopte successivement les pseudonymes de Paul Aurel, Paul Ancel et finalement Paul Celan.

L'exil En 1947, il quitte la Roumanie pour Vienne en Autriche et y publie son premier livre Le Sable des urnes (Der Sand aus den Urnen).

Il s’installe ensuite à Paris, où il exerce la fonction de lecteur d'allemand et de traducteurAntoine Berman, Dictionnaire des auteurs, Laffont-Bompiani, Paris, 1992, t.I, 546 à l'École normale supérieure.

En 1952, il épouse Gisèle de Lestrange, qu'il avait rencontrée en 1951 et à qui il écrit plus de 700 lettres en 19 ans. Cette correspondance est publiée en 2001 grâce à l'aide de son fils Éric. Une autre correspondance importante, celle qu'il entretint avec sa « femme aimée », Ingeborg Bachmann, est publiée en par l'éditeur Suhrkamp sous le titre Herzzeit (« Le temps du cœur »)Paul Celan / Ingeborg Bachmann, Le temps du cœur. Correspondance, traduction française de Bertrand Badiou, Paris, Seuil, 2011..

Peu après son mariage, il noue une liaison clandestine avec Brigitta Eisenreich, étudiante parisienne originaire de Linz (Autriche). Cette relation extraconjugale durera presque neuf ans. En 2010, Brigitta Eisenreich publie en Allemagne le récit de son amour avec CelanBrigitta Eisenreich, Celans Kreidestern, Berlin, Suhrkamp, 2010.. Ce livre est réédité en France en 2013 dans une version enrichieBrigitta Eisenreich et Bertrand Badiou, L’étoile de craie. Une liaison clandestine avec Paul Celan, Paris, Seuil, 2013..

Brigitta Eisenreich mentionne, dans son essai autobiographique, d'autres relations amoureuses de Paul Celan, notamment avec l'anthropologue suisse Ariane Deluz dans les années 1960.

En éclate l'affaire GollBarbara Wiedemann-Wolf (dir.), Paul Celan — Die Goll-Affäre, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 2000. : l'écrivaine, poétesse et journaliste franco-allemande Claire Goll, veuve du romancier et poète Yvan Goll, accuse publiquement Paul Celan de plagier son regretté mari. Elle dénigrait Celan depuis le début des années 1950, lorsqu'elle lui avait commandé des traductions de recueils de son époux et qu'elle avait été insatisfaite du résultat obtenu. Paul Celan veut répliquer à Claire Goll et sollicite des appuis dans le milieu littéraire, sans succès.

En , Paul Celan reçoit le Prix Georg-Büchner et prononce pour l'occasion un magnifique discours, Le Méridien, où il présente à travers une lecture du théâtre de Büchner ce que sont pour lui l'art et la poésie.

À partir de 1965, il est interné à plusieurs reprises dans des hôpitaux psychiatriquesÀ la clinique psychiatrique d’Épinay-sur-Seine du au , à Sainte-Anne dans le service du Professeur Jean Delay du au , à l’hôpital psychiatrique de Perray-Vaucluse à Épinay-sur-Orge du au ., où il écrit quelques textes en hébreu.

En 1967, il se rend à Todtnauberg pour rencontrer Martin Heidegger, duquel il attend une parole pour les Juifs exterminés, parole que le philosophe ne prononce pas. Ce silence lui inspire le poème Todtnauberg.

En 1968, il rejoint André du Bouchet, Jacques Dupin, Yves Bonnefoy, Michel Leiris et Louis-René des Forêts au comité de rédaction de la revue L'Éphémère.

En , il se rend en Israël et y donne plusieurs conférences. Lors de ce voyage, il tombe en amour avec la poétesse israélienne d'expression allemande Ilana Shmueli, qu'il connaissait depuis leur enfance à CernăuțiPaul Celan et lana Shmueli, Correspondance, traduit de l'allemand par Bertrand Badiou, Paris, Le Seuil, « La Librairie du », 2006.. Ce sera sa dernière liaison.

Le suicide Dans la nuit du 19 au , Paul Celan se jette dans la Seine, probablement du pont MirabeauLe pont est le plus proche de son dernier domicile, avenue Émile-Zola.. Son corps est retrouvé le suivant, dix kilomètres en aval, à CourbevoieArchives en ligne de Paris, arrondissement, année 1970, acte de décès transcrit par la mairie de Courbevoie, cote 15D 514, vue 6/31. Henri Michaux lui rend hommage dans une « Méditation sur la fin de Paul Celan », poème intitulé « Le jour, les jours, la fin des jours » qui se termine ainsi : « Partir. / De toute façon partir. / Le long couteau du flot de l'eau arrêtera la parole. »Henri Michaux, Moments, traversées du temps, Éditions Gallimard, Paris, 1973, . Il est inhumé dans la du Cimetière parisien de Thiais.

La mort de ses parents dans les camps nazis et son propre passage dans un camp de travail l'ont profondément marqué. Son œuvre demeure, selon Alexis Nouss, « hantée par la mort nazie ». À la fois témoin et victime du nazisme, il contredit la célèbre formule d’Adorno, philosophe post-marxiste, en 1955, selon laquelle « Écrire un poème après Auschwitz est barbare…»La contradiction n'est sans doute qu'apparente. Adorno comprenait la poésie telle qu'elle a existé en Europe jusqu'au , en tant que loisir, divertissement, prose rimée. Les poèmes de Paul Celan ne cherchent pas à enjoliver, ni à être agréables. Selon ses mots, ils veulent simplement "dire" les choses, le plus "précisément possible" (cf. Le Méridien)..

Niemand

zeugt für den

Zeugen.

(Personne ne témoigne pour le témoin.)Aschenglorie, 1967, Suhrkamp Verlag, (Gloire de cendres), Choix de poèmes réunis par l'auteur, Poésie Gallimard, 2004, .

Œuvre et style Ses premiers poèmes, publiés dans différents périodiques, datent de 1940 mais son second livre, Mohn und Gedächtnis (Pavot et mémoire, 1952) assoit sa réputation de poète de l'Holocauste, d'abord en Allemagne, puis dans le monde entier. Son poème le plus connu, Todesfuge (Fugue de la mort) a pour thème le sort des Juifs dans les camps d'extermination.

Il reçoit le prix de littérature de Brême et considère avec ses amis poètes René Char, Edmond Jabès et Nelly Sachs, que le langage doit se libérer de l'Histoire et doit être utilisé avec des mots qui répondent au silence imposé sur la situation terrible qu'il a vécue. Ses vers deviennent alors de plus en plus cryptés, fracturés et monosyllabiques, se comparant en cela à la musique de Webern. Toute la poétique de Celan tient dans son impératif, à la fois moral et esthétique, de créer ce qu'il appelait une « contre-langue », qui consistait en une mise en accusation implacable et définitive de la langue et de la culture allemandes dont la Shoah était l'aboutissement.

Il a traduit des poèmes d'Yvan Goll ainsi que des textes de Jean Cocteau, Henri Michaux, Ossip Mandelstam, Giuseppe Ungaretti, Fernando Pessoa, Arthur Rimbaud, Paul Valéry, René Char, Emil Cioran, André du Bouchet, Jean Bazaine et Jacques Dupin. L'accusation de plagiat de l'œuvre d’Yvan Goll, lancée par l'épouse de celui-ci, Claire Goll, le conduit à souffrir de dépression nerveuse. Claire Goll a ensuite entretenu une campagne de diffamation contre Paul Celan tout au long de sa vieVoir le livre de Jean-Michel Maulpoix cité dans la Bibliographie et pour plus de détails la thèse de doctorat de Dirk Weissmann citée dans les Liens externes.

thumb|La tombe de Paul Celan au cimetière parisien de Thiais. Toute son œuvre se rattache, par la forme, à la tradition de la poésie hermétique et symbolique moderne, en particulier à Baudelaire et RilkeDictionnaire historique des littératures, Larousse, Paris, 1985, t.I 289 . Il a influencé de nombreux poètes et écrivains et même certains philosophes, à commencer par Jacques Derrida.

Fin de la Fugue de la mort

Œuvres Recueils publiés de son vivant Der Sand aus den Urnen / Le Sable des urnes, Vienne, 1948, publié sous le nom Paul Antschel Mohn und Gedächtnis / Pavot et mémoire, 1952 — contient le recueil précédent Von Schwelle zu Schwelle / De seuil en seuil, 1955 Sprachgitter / Grille de parole, 1959 Die Niemandsrose / La Rose de personne, 1963 Atemwende / Renverse du souffle, 1967 Fadensonnen / Soleils-filaments, 1968

La prose Der Meridian / Le Méridien, 1961 (Discours prononcé à la remise du Prix Georg-Büchner en 1960) Gespräch im Gebirg / Entretien dans la montagne, 1959

Les trois recueils posthumes Lichtzwang / Contrainte de lumière, Schneepart / Partie de neige, 1971 Zeitgehöft / Enclos du temps, 1976

Traductions en français Recueils de poèmes Schneepart (1971, posthume), poèmes, trad. André du Bouchet, Paris, Mercure de France, 1978 (rééd. 1986) nouvelle traduction : Partie de neige, trad. Jean-Pierre Lefebvre, Paris, Seuil, 2007. La Rose de personne, trad. Martine Broda, Paris, Le Nouveau Commerce, 1979 ; rééd. révisée, Paris, Éditions José Corti, 2002. Enclos du temps, trad. Martine Broda, Paris, Clivages, 1985. Pavot et mémoire, trad. Valérie Briet, Paris, Christian Bourgois, 1987. Contrainte de lumière, trad. Bertrand Badiou et Jean-Claude Rambach, Paris, Belin, coll. « L’extrême contemporain », 1989.