Moldave est un adjectif qui désigne en français tout ce qui relève de la région géographique et historique de Moldavie ; dans le domaine des langues, le substantif moldave peut désigner deux choses : sur le plan linguistique, le parler moldave () qui est l'un des parlers ou « populaires » régionaux de la langue roumaine. Ce parler est usité, en parallèle avec la langue savante, par les habitants roumanophones de la Moldavie historique, en Roumanie, en Moldavie et en Ukraine ; sur le plan politique, « moldave » désignait, à l'époque soviétique et de 1994 à 2023, le roumain des autochtones, soit 78% de la populationRecensement de 2014 , devenu en 1989 langue officielle de la république socialiste soviétique de Moldavie et en 1991 de la république de Moldavie. Il s'agit d'une langue romane orientale qui, en Moldavie, portait deux noms : « roumain » ( ) aux termes de la déclaration d'indépendance de 1991 et de l'arrêt de la Cour constitutionnelle du Arrêt de la Cour Constitutionnelle moldave sur (c'est le nom utilisé par les pro-européens et par la Roumanie) et « moldave » ( ) aux termes de l'article 13 de la Constitution adopté en 1994 et jusqu'en 2023Constitution de la république de Moldavie.. « Moldave » est toujours utilisé par les pro-russes et les non-moldaves de Moldavie, ainsi que par les sources transnistriennes et russes. Ces dénominations concernent la même langue , « moderne » ou « savante », parlée en Moldavie, Roumanie et Ukraine par environ de locuteurs, dont en République de Moldavie.
thumb|En violet le plateau calcaire moldave (adjectif) en Europe. thumb|Aire du « parler moldave » (gris foncé superposé) et « roumain langue officielle » (jaune). thumb|Carte soviétique de 1946 des « langues » ukrainienne (en rouge) et roumaine (en violet) incluant la Moldavie. thumb|Le roumain comme langue officielle, seul (rose) ou avec d'autres langues. thumb|right|Parlers régionaux du roumain ()en rouge – parlers du nord : banatéen, transylvain, maramuréchois et moldave;en bleu – parlers du sud ou valaques : oltéan et monténien.
Linguistique Du point de vue sociolinguistique, parler savant et parlers régionaux, dont les locuteurs peuvent se comprendre spontanément et complètement sans traducteur ni dictionnaire, sont une Christina Ossenkop, Otto Winkelmann (eds.), Les frontières linguistiques dans la Romania, éd. De Gruyter (coll. Manuals of Romance Linguistics 11), Berlin, .. Les linguistes s'accordent pour appliquer l'appellation « moldave » au parler de la Moldavie historique, l'une des variantes régionales du roumain, scientifiquement vérifiable. En revanche, lorsque « moldave » désigne la langue roumaine moderne standard uniquement dans les pays issus de l'ex-Union des républiques socialistes soviétiques (Moldavie et Ukraine principalement), il s'agit d'un choix purement politique remontant à un décret soviétique du en République socialiste soviétique autonome moldave, annulé le et remis en vigueur le Gheorghe Negru, (Politique ethnolinguistique en RSS Moldave), éd.: „Prut Internaţional”, Chişinău, 2000, 132 pp., ..
Comme les nombreuses sources soviétiques (sauf entre le et le Entre le 2 février 1932 et le 27 février 1938, les autorités soviétiques, elles aussi, étaient revenues durent six ans à la dénomination de « roumain » : voir G. Negru, op. cit.), la majorité des sources, russes, russophiles ou russophones récusent les travaux des linguistes en affirmant que « moldave » et « roumain » seraient deux langues différentes, la première parlée en Moldavie et la seconde en Roumanie, ou bien que le moldave serait un dialecte local parlé exclusivement en République de Moldavie tandis que le roumain serait une langue savante née en Roumanie et adoptée par une minorité de citadins moldaves : voir le débat autour de l'identité moldaveNicolas Trifon, La Langue roumaine au cœur de la problématique de reconstruction nationale de la république de Moldavie, in Wanda Dressler (éd.), Le Second Printemps des nations, , Bruylant, Bruxelles, 1999 ; Retour sur une trouvaille stalinienne, la langue moldave, dans « Au sud de l'Est », no 3, Non-lieu, Paris, 2007.. La législation moldave reconnaissait les deux dénominations comme « analogues »Source .
Histoire ancienne Avant qu'Edgar Quinet, Jules Michelet, Émile Ollivier et Élisée Reclus, dans le Mercure de France, les Légendes démocratiques du nord et la Géographie universelle ne généralisent pour les roumanophones et leur langue le nom de « roumain », la langue romane parlée par la majorité de locuteurs de Moldavie, de Valachie, de Transylvanie et de Dobrogée, nommés en français Valaques et/ou Moldaves, était nommée « valaque » ou « moldo-valaque » (mais « » en roumainBien qu'Ernest Gellner ait écrit que , la notion de « Roumain » ou « Aroumain » n'apparaît pas avec la Roumanie moderne (comme l'affirment les historiens soviétiques et russes de Moldavie) mais la précède. Les premières attestations des Valaques se désignant eux-mêmes avec le nom de « romain » datent du , alors que des humanistes italiens commencent à rendre des récits écrits sur leurs voyages dans les zones habitées par des Valaques. Ainsi, Maria Holban (ed.) cite, dans Călători străini despre Țările Române [« Récits de voyageurs étrangers au sujet des pays roumains »], Vol. 1, Editura Științifică, Bucarest 1968, et vol. 2 à 6, Bucarest 1976 : Tranquillo Andronico écrivant en 1534 que les Roumains (« Valachi ») « s'appellent eux-mêmes Romains » (« » in A. Verress, Acta et Epistolae, I, ). En 1532 Francesco della Valle accompagnant le gouverneur Aloisio Gritti note que les « Roumains » ont préservé leur nom de « Romains » et qu'« ils s'appellent eux-mêmes Roumains () dans leur langue ». Il cite même une phrase : « » (« sais-tu roumain ? », en roumain : « ») : (in Cl. Isopescu, , in Bulletin de la Section Historique, , 1929, ). Ferrante Capeci notant vers 1575 que les habitants des « provinces valaques de Transsylvanie, Moldavie, Hongro-valaquie et Mésie » s'appellent eux-mêmes Roumains () ( in Maria Holban, Călători străini despre Țările Române, vol. II, ). Pierre Lescalopier remarquant en 1574 que « tout ce pays la Wallachie et Moldavie et la plupart de la Transilvanie a esté peuplé des colonies romaines du temps de Trajan l'empereur… Ceux du pays se disent vrais successeurs des Romains et nomment leur parler romanechte, c'est-à-dire romain… » (Voyage fait par moy, Pierre Lescalopier l'an 1574 de Venise a Constantinople, fol 48 in Paul Cernovodeanu, Studii și materiale de istorie medievală, IV, 1960, ). Le Saxon transylvain Johann Lebel notant en 1542 que les Valaques se désignent eux-mêmes sous le nom de « » : (Ioannes Lebelius, De opido Thalmus, Carmen Istoricum, Cibinii, 1779, ). Le chroniqueur polonais Orichovius (Stanisław Orzechowski) observant en 1554 qu' ( in St. Orichovius, Annales polonici ab excessu Sigismundi, in I. Dlugossus, Historiae polonicae libri , col 1555). Le croate Antonio Veranzio remarquant vers 1570 que les Valaques se nomment eux-mêmes romains (roumains) : (in , in ; II, Pesta, 1857, ). Le Hongrois transylvain Martinus Szent-Ivany citant en 1699 les expressions : (, pour le roumain : ) et (, pour le roumain : ) : Martinus Szent-Ivany, , Tyrnaviae, 1699, . Le lettré moldave Grigore Ureche (Letopisețul Țării Moldovei, ) écrivant à la même époque que . Ienăchiță Văcărescu écrivant dans son testament littéraire : Urmașilor mei Văcărești!/Las vouă moștenire:/Creșterea limbei românești/Ș-a patriei cinstire (littéralement « A mes descendants Vacaresques/je laisse en héritage/la croissance de la langue roumanesque/et la patrie en hommage »). Pitar Hristache versifiant dans son Istoria faptelor lui Mavroghene-Vodă și a răzmeriței din timpul lui pe la 1790 : Încep după-a mea ideie/Cu vreo câteva condeie/Povestea mavroghenească/De la Țara Românească (« Je commence selon mon idée/avec quelques plumiers/l'histoire Mavroghénie/de la Valachie »).).
L'union des principautés danubiennes de Valachie et de Moldavie est l'aboutissement de la renaissance culturelle roumaine sous l'influence (comme ailleurs en Europe) des Lumières, manifestée par les révolutions de 1821 et de 1848. Ce processus menaçait l'intégrité territoriale de l'Autriche-Hongrie en Transylvanie et en Bucovine moldave ainsi que celle de l'Empire russe en Bessarabie. Il a donc suscité, dans les historiographies austro-hongroise et russe puis soviétique, la diffusion de la théorie dite du « Désert des Avars », initialement formulée par Edouard Robert Rösler, Romänische Studien : untersuchungen zur älteren Geschichte Rumäniens, Leipzig, 1871.. Cette thèse postule qu'au les Avars ont vidé de tout habitant sédentaire les pays situés au nord du bas-Danube (dont la future Moldavie) jusqu'à ce que les Magyars s'y installent trois siècles plus tard, les Roumains arrivant seulement ensuite depuis les Balkans. Comme de leur côté les historiographies serbe et bulgare affirment que les Slaves méridionaux n'ont trouvé dans les Balkans au que des Illyriens ou des Thraces non-romanisés, et que les Roumains sud-danubiens n'y sont arrivés que six siècles plus tard depuis la Transylvanie et en très petit nombreRoumen Daskalov, Alexander Vezenkov, « Entangled Histories of the Balkans - Shared Pasts, Disputed Legacies » Vol. III in Balkan Studies Library, Brill 2015, , ., il en résulte que la thèse la plus largement véhiculée par les cartes et les sources secondaires est que les roumanophones ont purement et simplement pour envahir tardivement des territoires hongrois ou slaves, tandis que leur identité roumaine serait une Gheorghe Brătianu, O enigmă și un miracol istoric: poporul român, ed. Fundația Academia Civică, Bucarest 2019, . Avant l'URSS, l'Empire russe, tout en colonisant le pays, avait déjà combattu l'usage du roumain/moldave en Bessarabie après avoir annexé cette partie de la Moldavie en 1812 : en 1829, cette langue est interdite dans l'administration ; en 1833, elle est interdite dans les établissements d'enseignement secondaire, puis dans les écoles primaires en 1860 ; enfin en 1871 le roumain/moldave est purement et simplement interdit dans toute la sphère publique par oukase impérialK. Heitmann : in Holtus, G., Metzeltin, M. et Schmitt, C. (dir.) : , Tübingen, vol 3. 508-21, 1989..
En , la République démocratique moldave proclamée l'année précédente en Bessarabie, s'unit à la Roumanie, reformant ainsi la Moldavie historique, au sein de la « Grande Roumanie ». La langue romane parlée par ses habitants a alors été nommée « roumain », et non « moldave », comme le faisaient les ethnographes russes.
Ce fut aussi le cas dans la « république autonome socialiste soviétique moldave » créée le par les soviétiques en République socialiste soviétique d'Ukraine, jusqu'au décret du qui réintroduisit officiellement la dénomination de « moldave » et l'écriture cyrillique, dans un contexte politique précis : l'URSS venait de signer un traité de non-agression avec la Roumanie, renonçant à « soviétiser » toute la Roumanie et ne revendiquant plus que la Bessarabie, développant pour cela une nouvelle ligne idéologique, le « moldavisme » : les ethnographes soviétiques affirment dès lors que les « Moldaves » ne sont plus une partie du peuple roumain (celle habitant à l'Est des Carpates, dans le sens géographique du mot « Moldaves »), mais un peuple « différent des Roumains » et vivant exclusivement dans la « RASSM » et en BessarabieGheorghe Negru: La politique ethnolinguistique de la R.S.S. Moldave, éd. Prut International, Chisinau 2000, , pages 20-24..