Zoïle (du latin: , du grec ancien : ), né vers 400 av. J.-C. à Amphipolis et mort en 320 av. J.-C. à Chios, est un grammairien, orateur et critique grec.

Censeur d'Homère Zoïle est actuellement un nom qui désigne par antonomase un critique envieux et passionné. Les Anciens eux-mêmes en ont fait cet usage : dit OvideRemèdes à l'amour, v.366. à chacun des détracteurs de ses propres poésies.

Mais, originairement, c'était le nom personnel d'un grammairien qui avait censuré Homère. Si plusieurs auteurs grecs et latins ont parlé de lui, c'est à un seul et même personnage qu'on doit rapporter les détails très divers qu'ils attachent au nom de Zoïle.

Les allégories homériques lui imputent des calomnies, des sacrilèges et le traitent de vil esclave universellement abhorré ou méprisé : ce témoignage serait le plus ancien, s'il était réellement d'Héraclide du Pont, auquel ces allégories ont été longtemps attribuées, sans aucune certitude.

Les livres de rhétorique et de critique de Denys d'Halicarnasse fournissent des textes plus authentiques, où Zoïle n'est pas, à beaucoup près, si odieusement dépeint ; là, élève du sophiste Polycrate d'Athènes, il a pour disciple Anaximène de Lampsaque et prenant Lysias pour modèle, il figure parmi les orateurs de second ordre, dont l'éloquence douce et gracieuse est estimée dans Athènes. Denys rend hommage à la modération, à l'impartialité des remarques de Zoïle sur les écrits de Platon ; il fait aussi mention de sa censure des poèmes d'Homère, mais sans la caractériser. Il y a chez Élien, XI, 10. un hideux portrait de Zoïle :

Strabon, I, 6. reproche à l'Homéromastix (« fléau d'Homère ») d'avoir transporté le fleuve Alphée dans l'île de Ténédos, et déclare qu'une telle méprise est impardonnable à un homme qui s'arroge le droit de juger l'Odyssée et l'Iliade. Quelques lignes de PlutarqueSympos, l. v. - Probl., 4. - L. dedecem oratoribus. donnent lieu de penser que Démosthène avait suivi les leçons et même recueilli les harangues de Zoïle, qui n'est d'ailleurs inculpé d'aucune manière en ces passages. C'est pareillement comme un rhéteur ou un grammairien recommandable qu'il est cité plusieurs fois par Athénée I, 1 et 8, si toutefois il ne s'agit pas d'un autre Zoïle indiqué dans l'Etymologicum magnum

Galien parle expressément du censeur d'Homère et ne lui épargne pas les reproches : il le compare à Salmonée, rival insensé de Jupiter, et l'accuse d'avoir poussé l'extravagance jusqu'à frapper à coups de fouet les statues du chantre d'Achille. Peut-être n'est-ce là qu'un langage figuré, qu'une vive peinture des critiques audacieuses qui outrageaient le génie et la mémoire du poète : quelques savants l'ont pensé ainsi, particulièrement Godefroi Olearius, docteur en théologie du , dans sa préface aux Heroica de Philostrate.

Le pseudo-Longin n'approuve pas dans Homère la métamorphose des compagnons d'Ulysse en pourceaux, appelés, dit-il, par Zoïle de petits cochons larmoyants, et quoiqu'on dise que l'auteur du Traité du sublime blâme ce trait satirique, nous croirions plutôt qu'il l'adopte: « Je me suis étendu là-dessus, afin de vous faire voir que les esprits les plus élevés tombent quelquefois dans la badinerie, quand la force de leur esprit vient à s'éteindre ; dans ce rang on doit mettre ce qu'il dit... des compagnons d'Ulysse changés par Circé en pourceaux, que Zoïle appelle de petits cochons larmoyants. Il en est de même... de toutes ces absurdités qu'il conte du meurtre des amants de Pénélope, etc. » Longin, chap. 7, trad. de Boileau.

Comme la plupart des auteurs précédemment cités, Eudocia fait naître Zoïle à Amphipolis ; mais Eustathe de Thessalonique et un autre scoliaste le disent né à Éphèse : du reste, ils le traitent sans ménagement et rapportent des exemples d'observations critiques de Zoïle qu'ils trouvent ridicules; mais ils n'en transcrivent pas un assez grand nombre pour qu'il nous soit facile d'en juger.

Suidas replace le berceau de l'Homéromastix à Amphipolis, ville de Macédoine, autrefois appelée les Neuf-Voies, et raconte que les citoyens d'Olympie, pour le punir de ses blasphèmes littéraires, le précipitèrent des roches Skyroniennes. Un auteur latin, Vitruve, donne sur cette mort tragique des détails un peu plus étendus et qu'on ne s'attendrait point à rencontrer dans un traité d'architecture. La préface de son livre VII nous apprend que Zoïle, qui se faisait nommer le fléau d'Homère, vint de Macédoine à Alexandrie et lut au roi Ptolémée Philadelphe les livres qu'il avait composés contre l’Iliade et l’Odyssée. Le monarque ne répondit rien, indigné qu'il était de voir outrager ainsi le père des poètes, le coryphée des savants, celui dont toutes les nations admiraient les écrits et qui n'était pas là pour se défendre.

Zoïle, après un long séjour en Égypte, de pauvre devint misérable et risqua d'implorer de nouveau la bienfaisance du prince. Cette fois Ptolémée daigna répondre : Vitruve ajoute que la mort de Zoïle, condamné comme parricide, est diversement racontée : les uns disent que Ptolémée le fit crucifier, les autres que les Grecs le lapidèrent, quelques-uns qu'il fut brûlé vif à Smyrne. Quel qu'ait été son supplice, il l'avait, selon Vitruve, trop mérité, parce qu'il n'y en a pas de trop cruel pour l'accusateur d'un écrivain qui ne peut plus comparaître devant ses juges et rendre raison de ses sentiments.

Il paraît que Pline l'Ancien et Quintilien ont ignoré ces aventures ; car ils n'en font aucune mention, quoiqu'ils aient, l'un et l'autre, connu les écrits de Zoïle. Pline le qualifie de Macédonien et l'inscrit au nombre des auteurs desquels il emprunte les matériaux de ses livres 12 et 13, qui traitent des arbres et des parfums. Quintilien pense que Zoïle circonscrit un peu trop étroitement les schemata ou figures oratoires, quand il en réduit l'artifice à faire semblant de dire autre chose que ce qu'on aVerum id ipsum auguste Zoïlus terminavit, qui id solum, putaverit, schema quo aliud simulatur dici, quam dicitur ; quod sane vulgo quoque sic accipi scio. Instit. orat., ix. 1. Phébammon, rhéteur grec, attribue aussi à Zoïle cette définition des Schemata. Rhet. grec., Venise, Ald., 1805, ..

Le rhéteur latin avoue cependant que le mot de figure se prend aussi en ce sens, et par conséquent il n'a point, quoi qu'on en ait dit, l'intention de taxer le rhéteur grec d'ignorance ou d'impéritie : seulement il est d'avis de laisser à ce terme une signification plus étendue. Tels sont les principaux renseignements que nous fournit l'Antiquité sur ce trop fameux critique : nous n'y joindrons pas quelques textes moins positifs, où il n'est pas nommé et qui s'appliquent d'une manière plus vague à un ou à plusieurs détracteurs d'Homère ; mais il nous reste à recueillir les titres des ouvrages attribués à Zoïle par les auteurs que nous avons cités, spécialement par Suidas.

L'ouvrage

C'était neuf livres de remarques hypercritiques sur le prince des poètes, un discours contre Isocrate, un examen de certains dialogues de Platon, une histoire d'Amphipolis en trois livres, une histoire générale depuis la théogonie jusqu'à Philippe, roi de Macédoine, un éloge des habitants de l'île de Ténédos, un traité de grammaire et une rhétorique. Toutes ces productions nous manquent, sauf un mince fragment de la dernière, conservé par Phébammon, et quelques lignes extraites plus ou moins fidèlement par les scoliastes. On doit regretter les documents qu'on y aurait trouvés sans doute sur la vie de l'auteur car nous n'avons rencontré ailleurs que des témoignages incohérents, que des rapports inconciliables. Quelquefois Zoïle est éphésien, plus souvent il est amphipolitain. Il a deux réputations différentes : les uns flétrissent sa mémoire les autres semblent estimer ses travaux et même ses talents ; ils ne disent aucun mal de sa conduite et de son caractère. Mais il s'élève contre tous ces récits des difficultés chronologiques fort sérieuses : on demande comment un contemporain de Platon, un maître d'Anaximène et de Démosthène a pu se présenter à la cour de Ptolémée II Philadelphe, après les jeux publics célébrés à Alexandrie en l'an 15 du règne de ce prince. Pour satisfaire à toutes ces conditions, il a dû naître au plus tard vers l'an 400 avant notre ère et vivre au moins jusqu'en 269. Il serait mort à plus de cent trente ans, et néanmoins aucun des auteurs qui ont fait mention de lui n'aurait daigné remarquer une longévité si peu commune.

Les zélateurs de la gloire d'Homère auraient eu l'atrocité de mettre en croix, de lapider, de précipiter d'une roche ou de livrer aux flammes un centenaire déjà parvenu presque au tiers du second siècle de sa vie ! Et ce sacrifice humain, qui eût été à tant d'égards plus horrible qu'aucun autre, se serait accompli en l'honneur des lettres, chez un peuple civilisé, près de l'école d'Alexandrie, ou bien à Smyrne, ou à Olympie, ou en quelque autre lieu de la Grèce !

La compréhension du personnage

En vain Gérard Vossius (De hist. gr., 1, 15) s'est efforcé de rapprocher les dates, afin de comprendre en un seul siècle tous les faits relatifs à Zoïle : les textes de Denys d'Halicarnasse, de Vitruve, d'Elien, de Suidas ne se prêtent point à de telles explications. Thomas Parnell, qui a composé en anglais une vie de ZoïleThe life of Zoïlus, des Œuvres de Th. Parnell. Glasgow, Foulis, 1755, in-12. Cette vie est suivie () de prétendues remarques de Zoïle sur la Batrachomyomachie ; la vie seule est traduite en français, du tome des Mélanges de littérature étrangère (de Millin), Paris, 1785, in.-12., ne s'est point embarrassé du trop long espace de temps qu'elle pourrait embrasser : il y a rassemblé tous les détails qu'on en raconte et y a joint quelques fictions.

Pour n'épargner à l'Homéromastix aucun des divers supplices que les anciens textes lui font subir, l'auteur anglais suppose qu'il fut d'abord précipité des rochers Scyrroniens, mais sauvé par le peu d'élévation de ces rocs et par les arbustes qui amortirent la violence de la chute, il le transporte ensuite à Alexandrie, où il le fait lapider, puis pendre, mais seulement en effigie. Enfin, il le conduit à Smyrne, pour y périr sur un bûcher. Cette histoire, plus qu'à demi romanesque, est d'ailleurs assez piquante. On la croit dirigée contre les ennemis de Pope, traducteur d'Homère.

Un personnage double ?

Mais les savants qui ont voulu éclaircir ou apprécier les traditions relatives à Zoïle ont dû suivre une méthode plus rigoureuse. Quelques-uns ont distingué deux personnages de ce nom.

Tannegui Lefèvre a le premier conçu cette idée, qui a été développée en 1728 par Hardion, au sein de l'Académie des inscriptions et belles-lettres (Mémoires, t. 8). On la retrouve dans les Deliciœ eruditorum de Jean Lami. Selon ces auteurs, le plus ancien Zoïle naquit à Amphipolis, ville qui devait son nom à sa position équivoque entre la Thrace et la Macédoine, ainsi que le remarque Banville. D'Amphipolis, Zoïle vient habiter Athènes ; il y achève ses études ; il y exerce ensuite les fonctions de rhéteur et d'orateur : il critique avec sévérité, mais sans fiel, Platon et Isocrate ; il censure aussi Homère et termine sa carrière vers l'an 336 L'autre Zoïle est un Ephésien, qui se transporte à Alexandrie, après l'an 284 ; c'est l'Homeromastix si décrié. Réfuté par AthénodoreFrère du poète Aratus. et repoussé par le roi Ptolémée, il périt sur une croix en Égypte, ou dans les flammes à Smyrne, ou sous des pierres à Olympie. Mais ces étranges variantes et l'impossibilité d'alléguer aucun texte à l'appui de cette distinction des deux Zoïles ont entraîné quelques modernes à regarder comme fabuleux tout ce qui se rapporte au second dans Vitruve, Elien et Suidas.