Ausiàs March ou Ausiàs Marc, né à Valence ou Gandia en 1397 ou 1400 et mort à Valence le , est un chevalier et poète valencien, considéré comme l’un des plus grands auteurs lyriques du en Europe et une figure majeure de la littérature catalane médiévale. Premier grand poète en langue catalane, il rompt avec la tradition troubadouresque pour développer une poésie introspective et philosophique, marquée par sa profondeur morale et une forte originalité stylistique.

Biographie En contraste avec son œuvre poétique extrêmement novatrice, la vie d'Ausiàs March est typique de ses contemporains de la petite noblesse valencienne. Les aspects les mieux connus de sa biographie sont sa vie courtisane et ses activités militaires, mais on ne dispose en revanche pas de sources documentant sa facette de créateur littéraire et de très peu d'éléments extérieurs permettant de connaître sa personnalité et son intimité.

Jeunesse et origines familiales Ausiàs March naît dans le royaume de Valence (couronne d'Aragon) en 1397 ou 1400, probablement à Gandia (ville où il grandit) mais peut-être à Valence. Il appartient à une famille d'anciens bourgeois et fonctionnaires originaire de Catalogne anoblie en 1360, du temps de son grand-père Jaume (où remonte l'installation de la famille dans le royaume). Il est fils du second mariage (en 1379) de Pere March, avec Elionor de Ripoll, probablement très pieuse. L'arrière grand-père paternel d'Ausiàs, également nommé Pere, était trésorier de Jacques II d'Aragon et obtint plusieurs fiefs dans le Baix Empordà (Catalogne).

Le père d'Ausiàs March s’établit à Valence après avoir servi les rois d'Aragon et comtes de Barcelone Pierre le Cérémonieux et Jean Ier. La famille acquiert du prestige et possède des domaines dans la région, grâce à la proximité de Pere avec Alphonse d'Aragon, marquis de Villena et premier duc de Gandia.

Ausiàs, héritier tardif et désiré (son frère aîné Jaume est mort en bas âge, comme probablement son demi-frère Joan, né du premier mariage de son père), reçoit une éducation de chevalier, mêlant formation militaire et littéraire. Âgé de seulement 8 ans, il est émancipé et devient héritier de son père. Ce dernier meurt en 1413, lui léguant d'importants domaines dans le duché de Gandia. En dépit de ceux-ci, Ausiàs March est un poète de cour depuis son adolescence jusqu'aux années 1430, et il entretient toute sa vie durant des liens de proximité avec les plus puissants.

Activités militaires au service de la couronne vignette|Statue d'Ausiàs March à la bibliothèque municipale centrale de Valence. À partir de 1415, Ausiàs March entre au service d'Alphonse « le Jeune », second duc de Gandia, qui la même année épouse en secondes noces sa nièce Aldonça March. Présent peu après à la cour d'Alphonse V d'Aragon « le Magnanime » à Valence, il est probable que March y côtoie l'écrivain et chevalier Jordi de Sant Jordi, également une figure du siècle d'or, comme lors de batailles dans les années suivantes.

Entre 1420 et 1424, Ausiàs March participe à l’expédition du Magnanime en Méditerranée occidentale et à plusieurs de ses campagnes militaires. L'activité militaire de March est documentée pour la première fois en 1420 en Corse, à l'occasion de la prise de Calvi, puis de la tentative échouée de siège à Bonifacio l'année suivante. En 1422, il est de retour à Gandia. Il participe à d'autres campagnes, notamment en Sardaigne et en Sicile. En 1424, il rejoint l’expédition de Djerba, au nord de l’Afrique (actuelle Tunisie). Il rentre ensuite au royaume de Valence, qu'il ne quittera plus.

En reconnaissance des services rendus, le roi Alphonse V lui concède des privilèges. En 1425 (ou 1426), March est nommé grand fauconnier du roi. Les relations d'Ausiàs March avec son monarque sont évoquées dans des poèmes écrits à différentes périodes de sa vie (XXX, LXXII, CVIII).

C'est probablement peu de temps après son retrait de la vie militaire qu'il commence à composer ses premiers poèmes connus, une activité qu'il poursuivra jusqu'à la fin de sa vie, bien qu'on en ignore les détails.

Vie personnelle et mariages La vie sociale de la petite noblesse valencienne de l'époque est marquée par les fortes rivalités et litiges entre familles, tensions que l'on retrouve dans la plus grande partie de la vie d'Ausiàs March.

Sa vie personnelle est jalonnée d'épisodes troubles. En 1425, la reine Marie de Castille ordonne le retour d’un garçon de douze ans (qu’elle jugeait en « voie de perdition ») ayant fui avec March. En 1427, il est impliqué dans un procès intenté par la mère d’une jeune prénommée Alionor, fille de Roderic Alfonso décrite comme sa « concubine » (avec qui il vit donc publiquement) dans un mandat royal lui ordonnant de la rendre à ses parents, affaire finalement classée sans suite. En 1428, son nom figure parmi d'autres dans un ordre de détention signé du roi visant les participants à une attaque dont le seigneur Joan de Fluvià, de Ròtova, avait été victime.

À partir de 1433, il est mêlé à plusieurs procès et conflits avec de grands seigneurs, dont le nouveau duc de Gandia. Toutefois, il maintient des relations courtoises avec la couronne, notamment avec Charles de Viane.

Les premières traces de négociations matrimoniales sont étonnamment tardives, étant donné l'important patrimoine accumulé dont il semblait naturel d'assurer la préservation lorsqu'Ausiàs en devient l'unique héritier, après la mort de sa mère en 1413. Cette période de tractations matrimoniales correspond approximativement avec celle de la composition des poèmes amoureux. Le poème XXIII () fait l'éloge d'une dame prénommée Teresa, également mentionnée dans d'autres compositions, dont l'identification est incertaine.

Après plusieurs tentatives infructueuses et deux ans de litige autour de fiançailles contractées en 1437 (Ausiàs la fréquentait de longue date mais refuse de contracter le mariage avant le versement de la dot), il se marie en 1439 avec Isabel Martorell, sœur de l’écrivain Joanot Martorell, autre grande figure du siècle d'or valencien, mais celle-ci meurt la même année.

Quatre ans plus tard, en 1443, il épouse Joana Escorna, veuve et dame noble, fille du seigneur de Pedreguer alors âgée d'entre 30 et 33 ans, qui apporte une dot plus importante qu'Isabel. Il s'installe avec elle dès l'année suivante à Valence, sans avoir d’enfant jusqu'à sa mort en 1454. C'est probablement au cours de cette période qu'il compose ses « poèmes de vieillesse », caractérisés par un ton « pénitent, satirique ou palinodique ». Il est l’héritier universel de ses deux épouses, bien qu’aucune ne lui ait donné d’enfant légitime. Il reconnaît néanmoins cinq enfants naturels (dont un avec une nonne et un autre avec une de ses esclaves), dont quatre sont encore vivants à sa mort.vignette|Porta de l'Almoina de la cathédrale de Valence, près de laquelle est enterré Ausiàs March.

Dernières années Peu avant sa mort, Ausiàs March est mêlé à un différend impliquant l’un de ses fils illégitimes et Galceran de Vilanova, à la suite duquel il est brièvement emprisonné à Valence en 1457.

Il meurt dans son domicile de Valence le . Il repose en la cathédrale Sainte-Marie de Valence près de la Porta de l'Almoina tandis que sa famille et ses deux épouses ont été enterrées au monastère de Sant Jeroni de Cotalba.

L'inventaire de ses biens montre qu'il y détenait quelques armes, des équipements de fauconnerie et un petit nombre d'ouvrages, dont un livre de droit, un autre de psaumes et deux de Ramon Llull.

À sa mort, il laisse une œuvre en vers importante, surpassant en longueur celle des principaux poètes de la tradition occitano-catalane l'ayant précédé.

Culture littéraire

On ne sait que peu de choses des lectures d'Ausiàs March, néanmoins son œuvre traduit une culture littéraire importante, qui remonte probablement à sa formation de jeunesse. Son œuvre révèle une probable connaissance des classiques romains (notamment Ovide et Virgile, mais aussi Sénèque), et une familiarité avec les trouvères français et, surtout, les troubadours occitans. Il connaissait également les humanistes italien, notamment Dante et Pétrarque (bien qu'on trouve peu d'influence de ce dernier dans son œuvre). Il est probable qu'une partie importante de cette culture lui a été transmise par son père, lui-même poète, qui avait une bonne connaissance du latin et conservait un dictionnaire de vers troubadouresques. Son père et son oncle Jaume sont parmi les meilleurs représentants de la poésie courtisane en langue catalane du règne de Pierre le Cérémonieux.

Dans l'œuvre de March sont mentionnés les noms de trois poètes, brièvement et sans citation textuelle : Arnaut Daniel, Dante et .

On trouve la trace de poètes occitans variés dans ses propres compositions, dont Arnaut Daniel, Raimon de Cornet et Peire Raimon de Tolosa.

Ausiàs March avait également une connaissance de la pensée scolastique et de l'éthique aristotélicienne à travers le Livre du trésor de Brunetto Latini. Le poème XLV () a de clairs reflets de la pensée augustinienne.

Depuis les années 1970, les critiques ont souligné une probable influence sur March de la philosophie de Ramon Lull.

Œuvre

Corpus vignette|Tombe d'Ausiàs March. L’œuvre conservée d’Ausiàs March comprend 128 poèmes, totalisant plus de vers, composés entre 1425 et 1458. Les poèmes sont identifiés par le premier vers (comme le veut la convention de la poésie médiévale occitane, les compositions étant dépourvues de titres) ou par des chiffres romains censés refléter l'ordre chronologique de composition, néanmoins l'établissement précis de ce dernier n'est pas encore entièrement résolu au début du . Selon le critère suivi, les textes identifiés comme CXXIIa et CXXIIb peuvent être considérés comme variantes d'un seul texte ou comme deux poèmes différents, élévant le nombre d'éléments du corpus à 129.

Ses premières compositions poétiques remontent au plus tard à 1427. Le poème considéré comme le plus ancien () est trop abouti pour être un premier jet et suppose une pratique bien antérieure, bien qu'on ignore tout de ses premiers essais littéraires. Les critiques modernes estiment que ses premiers écrits poétiques ont probablement été réalisés dans le langage occitanisant de ses contemporains, cependant cette langue ne se retrouve nulle part dans l'œuvre connue de March.

Certains écrits de March sont dédiés à des interlocuteurs célèbres, comme les poèmes CXXIIa et CXXIIb, au roi Alphonse le Magnanime.

Cycles Dès la première édition imprimé de son œuvre en 1539 (et probablement au moins dès certains manuscrits postérieurs à la mort de l'auteur), on tend à classer ses poèmes en trois ou quatre cycles, correspondant à des grandes thématiques et schématiquement aux présumées grandes étapes chronologiques de la vie de l'auteur (allant des poèmes de jeunesse aux méditations de la maturité, ordre que l'on retrouve partiellement dans certains manuscrits) : les (« Chants d’amour »), souvent empreints de tourments psychologiques, notamment les 19 poésies composant Plena de seny ; les (« Chants moraux »), méditations sur la condition humaine, la foi et la mort (les » [« chants de mort »] sont parfois considérés comme un cyle distinct) ; et enfin le Cant espiritual (« Chant spirituel »), traduisant une recherche de purification de l’âme, considéré comme le sommet de sa poésie. Le thème de la vieillesse est abordé à partir de 1440, en accord avec le topos littéraire pétrarquien la faisant commencer à l'âge de 40 ans.