Yves Le Drézen, dit Youenn Drezen, Corentin Cariou ou Tin Gariou, est un journaliste et écrivain français de langue bretonne et française né le à Pont-l'Abbé et mort le à Lorient.

Biographie

Origine Il naît à Pont-l’Abbé le Relevé des fichiers de l'Insee.

Sa langue maternelle est le breton. Entre 1906 et 1911, il fréquente l'école Saint-Gabriel à Pont-l'AbbéRobert Baud, Les cent ans d'un établissement scolaire bigouden l'école Saint-Gabriel-Notre-Dame des Carmes, 1894-1994, Édition : Pont-L'Abbé : Saint-Gabriel-Notre-Dame des Carmes , 1995, .. Son père décède en 1911, laissant huit enfants à élever par sa jeune veuve. Remarqué par les pères missionnaires du Sacré-Cœur de Picpus, il part pour leur collège de Hondarribia (Fontarrabie) au Pays basque espagnol. En il rejoint le séminaire de Miranda de Ebro en Castille où il se lie d'amitié avec Jakez Riou et Jakez Kerrien. Tout en menant des études théologiques, littéraires et scientifiques, ces exilés redécouvrent la langue bretonne à l'instigation du Père Müller, le supérieur du couvent, qui les prépare ainsi à la prédication dans leur milieu d'origine.. Persuadé de n'avoir pas la vocation missionnaire, Drezen revient en Bretagne en 1917 (ultérieurement, sa nouvelle Sizhun ar Breur Arturo évoquera de façon romancée son renoncement à la vocation.).

Carrière Après la Première Guerre mondiale, il est un des premiers membres de Breiz Atao.

Employé chez un marchand de vin du Guilvinec, il se réapproprie sa langue maternelle. En 1920, il rencontre, à l'occasion de son service militaire à Rennes dans le régiment de chars, les jeunes responsables de l'Union de la Jeunesse Bretonne (Unvaniez Yaouankiz Breiz). Ce groupe régionaliste dirigé par Maurice (Morvan) Marchal () devient clairement nationaliste quand le tandem Olier Mordrel (Olivier Mordrelle) et François Debeauvais lui succède en 1922. Drezen adhère brièvement à ce groupuscule autonomiste jusqu'en 1922Notre ami Youen Drézen, de Pont l’Abbé, qui depuis qu’il a adhéré au G.N.B. (Groupement nationaliste breton) s’est imposé à la sympathie de ses camarades par son dévouement à la cause nationale, sa connaissance de la doctrine et de la langue bretonne ainsi que par son activité de propagandiste fait désormais partie du comité directeur.in Breiz Atao, 15 février 1922, .. Rentré à Pont-l'Abbé au printemps 1922, il devient photographe au studio Pierre. Il délaisse le terrain de la politique"Pell diouz an daoulagad, pell diouz ar galon ! Ket gwir Youenn ? Mon cher vieux, on n'a pas souvent de tes nouvelles, c'est très mal"

(Loin des yeux, loin du cœur, n'est ce pas Youenn ? Mon cher vieux, on n'a pas souvent de tes nouvelles, c'est très mal).

Lettre d'O. Mordrel à Youenn Drezen, cité dans E-koun Youenn Drezen, op cit, . pour s'investir dans une coopérative pour diffuser les livres catholiques en breton, Emgleo sant Ildut, (Entente de Saint Ildut)..

Sa carrière de journaliste débute en 1924, il entre à la rédaction brestoise de l'hebdomadaire bilingue Le Courrier du Finistère. Le rédacteur en chef, Corentin le Nours, lui fait clairement comprendre qu'il lui faut prendre des distances avec le mouvement autonomiste"On nous dit que vous avez des accointances avec des groupes séparatistes comme celui de Breiz Atao. Nous ne pouvons approuver ni toutes leurs idées, ni leurs méthodes" Lettre de C. Le Nours à Y. Drezen, 8/02/1924. Jil Penneg, Drezen, kazetenner e Le Courrier du Finistère, in E Koun Youenn Drezen, éd. Al Lanv, 2022, . Son ami Jakez Riou le rejoignit en 1928 où ils firent tandem dans la rédaction des articles en breton. L'essentiel de ces articles relate les grands évènements de la vie religieuse dans le Finistère. Drezen cependant signe plusieurs articles sur la vie internationale. États-Unis, Pologne, Allemagne, Russie où il dénonce les massacres des paysans par Staline"Mistri ar Rusi, enebourien ar beizanted" (Les maîtres de la Russie, ennemis des paysans), in Le Courrier du Finistère, 29/03/1930.. En 1931, congédié"Riou et moi, nous quittons "Le Courrier", moi puisque j'ai été fichu à la porte, Riou par solidarité". Lettre de Y. Drezen à Joseph Ollivier, citée par Jil Penneg, Drezen, kazetenner e Le Courrier du Finistère, in E Koun Youenn Drezen, éd. Al Lanv, 2022, ., il passe à la presse quotidienne en rejoignant la rédaction de Vannes de l'Ouest-Journal., journal républicain qui venait d'être créé pour concurrencer L'Ouest-Éclair..

Parallèlement, il donne des traductions et des textes littéraires à Gwalarn, l'emblématique revue littéraire bretonnante fondée par Roparz Hémon dont le premier numéro paraît en Les colonnes de Gwalarn sont ouvertes à toutes les plumes sans distinction de parti. L'adhésion à Gwalarn n'implique pas l'adhésion au nationalisme breton. La littérature peut être mise au service de la politique, mais elle n'en dépend pas essentiellement. Il y aura place dans notre revue littéraire pour l'idée bretonne ; il y aura place pour un art libre vis-à-vis de toute doctrine. Nous concevons aussi qu'on puisse le faire par pur sentiment esthétique. Manifeste de Gwalarn, 1925 et dont il fut le gérant et un collaborateur fidèle pendant près de vingt ans. Dans les années 1930, il diversifie ses collaborations littéraires : Il publie dans La Bretagne Fédérale, dans Ar Falz, dans SAV, trois périodiques de gauche. Il marque sa solidarité avec les Républicains espagnols en traduisant Iru Gudari de l'écrivain basque Manuel de la SotaPublié dans Breiz Atao, journal du P.N.B. à partir du en 1938.

Réédition en 2017 aux éditions Al Lanv.. Démobilisé en 1940, il écrit des chroniques littéraires ou politiques dans le journal du parti national breton L'Heure Bretonne.

Écrivain L’œuvre littéraire de Youenn Drezen est marquée par plusieurs étapes. Dès 1921, il écrit : « J’ai dans l’idée de devenir un écrivain dans ma langue nationale ». Il s’exerce dans un premier temps à la traduction : il publie une nouvelle de Nathaniel Hawthorne dans le premier numéro de Gwalarn. Il traduit Synge, Eschyle, B.Potter, et Manuel de la Sota.

C’est en 1932 qu’il publie ses premières œuvres. Un long poème Kan da Gornog (Chant à l’occident), qui raconte l’épopée d’un guerrier celte antique et, surtout, An Dour en-dro d’an inizi (L’eau autour des îles), une histoire d’amour dans le golfe du Morbihan ou pour la première fois est abordé le thème des relations charnelles entre garçon et fille, ce qui est une révolution dans les lettres bretonnes qui se démarquent ainsi du poids de l’Église'Enni hardiegezh mat ken ar brezel ha tostañ tra bepred e brezhoneg ouzh an tri S benniget eus a vremañ (sea, sex and sun)". ( Beaucoup d'audace avant-guerre, car il traite des trois S bien connu aujourd'hui : sea, sex and sun. F. Favereau, Anthologie de la littérature bretonne du , op.cit. ..

En 1936, il publie le premier chapitre de son roman social Itron Varia Garmez (Notre Dame des Carmes) qui paraitra en 1941. Sur fond des gréves des années 1930 à Pont l’Abbé, il raconte la soif d’absolu d’un jeune sculpteur qui veut créer son œuvre maitresse, une statue dédiée à la Sainte patronne du lieu. Ce roman lui vaut la qualification d’ « écrivain prolétarien » par Marcel Cachin, secrétaire général du PCF, son nom « sera bientôt sur les lèvres de tous les prolétaires bretons reconnaissants » peut on lire dans War Sao, l’organe des Bretons émancipés de Paris.

La publication du roman Itron Varia Garmez est retardée par le décès de Jakez Riou, véritable frère de Drezen en littérature. Il lui consacre un numéro entier de Gwalarn et un long poème Nosvezh arkuz war beg an enezenn (Nuit de veille à la pointe de l'île). De son côté René-Yves Creston qui vient d'intégrer le Musée de l'Homme à Paris, accaparé par son travail, tarde à livrer les illustrations de cette œuvre majeure de l'écrivain. Interné en pour son appartenance au réseau de Résistance du Musée de l'homme"J'avais sur la conscience un acte de résistance, l'établissement des plans de défense de St Nazaire". Interrogatoire des gendarmes de Janzé (35), 1944, Archives Départementales d'Ille-et-Vilaine, 213W172., il est libéré peu avant la sortie du livre en . Le roman sera traduit en français par l’auteur et publié chez Denoël en 1943. Drezen se consacre à ses chroniques journalistiques pendant la guerre et publie peu de textes littéraires.

En 1947, il publie cinq pièces de théâtre créées pour la radio pendant la guerre sous le titre Youenn vras hag e leue et il signe une nouvelle considérée comme son chef-d’œuvre Sizhun ar Breur Arturo (La semaine du frère Arthur)La nouvelle, qui a connu 4 rééditions chez Al Liamm (1949-1972,1990, 2011) et trois traductions, (anglais, espagnol et gallo)..

Youenn Drezen termine son œuvre littéraire par Skol Louarn Veig Trebern (L’école buissonnière de Veig Trebern). en 1972, l’année de sa disparition. Ce dernier roman est comparé par sa verve et sa truculence aux aventures de Tom Sawyer. Préfacé par Pierre-Jakez Hélias, il est publié en français sous le titre L'école du Renard en 1986.

Seconde Guerre mondiale Youenn Drezen a choisi de vivre de sa plume pendant la deuxième guerre mondiale. Comme la plupart des écrivains et journalistes qui ont fait ce choix, il fait l’objet de polémiques. Youenn Drezen a écrit environ 300 chroniques pendant la guerre, 90 % d’entre elles sont consacrées à l’actualité littéraire et artistique. Le reste concerne le vécu de la guerre et comporte des analyses contestables et parfois des « propos dérangeants » qui montrent une certaine porosité à la propagande du régime de Vichy.

La propagande anti-juive de Vichy relayées par tous les journaux de l’époque est bien rentrée dans les esprits.

Les propos de Drezen vont à l’encontre d’autres positionnements antérieurs : en 1932 il traduit la nouvelle Les cheveux de Myriam de l’écrivain juif de Sarajevo, Isaac Samokovlia ; dans ses papiers on trouve l’ébauche d’un article sur l’Histoire de Bretagne où il déplore la persécution des Juifs au Moyen-ÂgeBernez Rouz, E koun Youenn Drezen, op.cit. .

Au moment de la rafle du Vel’d’Hiv’, il se félicite de l'instauration de l'Étoile jaune.

En , Drezen reste à Rennes après la libération. Il est interrogé deux fois par des officiers FFI, sans suite"Cette enquête normale, nécessaire même en égard d’une partie de l’opinion publique portée par une équivoque fâcheuse à confondre activité bretonne avec collaboration avec les ennemis de la France a conclu à notre bonne foi" in. Témoin des exactions de jeunes FFI contre les femmes accusées de collaboration, traînées dans la rue, rasées, faisant l’objet de violences sexuelles, il écrit une lettre au commissaire Le Gorgeu où il dénonce cette «parodie de justice populaire"Cette parodie de la justice populaire commence à écœurer l’homme de la rue et l’on entend dire couramment que les méthodes FFI, calquées sur celles honnies de la milice Darnand est en train de retirer à ceux-là que l’on a accueillis comme les soldats d’une France miraculeusement ressuscitée, l’immense sympathie qui les environnait. Ce n’est pas cette justice ?!? qu’on n’attendait d’eux, ni ces mœurs renouvelées du bas Empire. » Cité par Bernez Rouz, E koun Youenn Drezen, p.301.».

Drezen est interné le , le temps d’une enquête qui conclut : « Le Drezen, romancier, ami des légendes a sans doute exagéré […] il se peut cependant que quelques hommes de garde, agissant de leur propre initiative et contrairement à la discipline aient fréquenté quelques-unes de ces femmes durant leur séjour dans les cavesE koun Youenn Drezen, op.cit. ».

Drezen voit le juge d’instruction en décembre. Le , il fait l'objet d'une , sans qu’aucune charge de collaboration ne soit retenu contre lui. Youenn Drezen, n'est cité dans aucune liste noire d'écrivains collaborateurs pendant la guerre..

Après la guerre