Ougarit (ou Ugarit) est une ancienne cité du Proche-Orient, située dans l'actuelle Ras Shamra (initialement nommée Ras ech-Chamra, « cap/colline du fenouil »), à onze kilomètres au nord de Lattaquié, en Syrie. C'est la capitale de l'ancien royaume éponyme qui a existé au , au moins d'environ 1800 à 1185 av. J.-C., aux époques de l'âge du bronze moyen et récent. Les fouilles archéologiques qui y ont eu lieu depuis 1929 ont essentiellement concerné la dernière période d'occupation du site, à la fin de l'âge du bronze récent (v. 1350-1185 av. J.-C.) et ont permis d'accumuler une grande quantité de documentation et d'informations sur cette cité et le royaume qu'elle dirigeait. Elles sont complétées par les fouilles d'autres sites ayant appartenu au royaume, notamment le port de Minet el-Beida et la résidence palatiale de Ras Ibn Hani.
Le royaume d'Ougarit est d'une importance politique et militaire secondaire. Il est placé dans la mouvance des principaux royaumes dominant la Syrie : Alep, puis sans doute le Mittani, l'Égypte et enfin les Hittites à partir des environs de 1350 av. J.-C. Il contrôle un territoire d'une taille limitée, organisé autour de la plaine littorale syrienne qui permet le développement d'une agriculture méditerranéenne prospère. Son importance dérive avant tout de sa position littorale et de son port, qui lui permet de servir d'interface entre la Syrie intérieure et les réseaux d'échanges qui se développent alors sur la Méditerranée orientale et le mettent en contact avec les ports du Levant central et méridional, l'Égypte, Chypre, la côte anatolienne et la Grèce mycénienne.
Les fouilles d'Ougarit ont permis de dégager un important palais royal, des temples, des résidences de tailles diverses donnant des informations sur les différentes couches de sa population. Elles ont également livré plus de tablettes cunéiformes, dont la moitié approximativement est rédigée en akkadien (babylonien) cunéiforme, la langue diplomatique et savante de l'époque et comprend notamment des textes sur les relations entre les rois d'Ougarit et leurs maîtres hittites, et l'autre dans l'alphabet ougaritique, un alphabet cunéiforme développé à Ougarit au moins après 1250 av. J.-C., pour transcrire la langue locale, elle aussi nommée ougaritique. Cette ville est la plus ancienne connue à avoir employé un alphabet de manière courante. Cette documentation comprend notamment des textes mythologiques et rituels documentant la religion locale.
Au début du , vers 1185 av. J.-C., Ougarit est détruite et pillée, et disparaît au même moment que les Hittites. Cette destruction survient dans le contexte de l'effondrement de l'âge du bronze récent, et est peut-être causée par les Peuples de la mer qui attaquent l'Égypte au même moment. À la suite de ces événements, la ville est désertée et le royaume n'est pas reconstitué. Le site de Ras Shamra sera repeuplé de manière sporadique durant l'Antiquité, mais ne redeviendra jamais une ville importante.
Fouilles et redécouverte
vignette|Vue aérienne du site de Ras Shamra en 1933, période des premières campagnes de fouilles.
La redécouverte du royaume d'Ougarit commence par celle du site de Minet el-Beida, quand au début de l'année 1928 un paysan labourant son champ met au jour une tombe. La Syrie étant alors sous mandat français, les autorités françaises conduisent un premier repérage qui débouche sur l'organisation d'une mission archéologique. Le directeur des Antiquités orientales du Louvre, René Dussaud, en confie la direction à Claude Schaeffer, jusqu'alors spécialisé dans la Préhistoire européenne, avec la charge d'explorer également le tell voisin de Ras Shamra.. Des tablettes d'argile portant des signes cunéiformes y sont rapidement découvertes et connaissent un retentissement important puisqu'il ne s'agit pas uniquement de l'habituel cunéiforme composé de centaines de signes syllabiques et logographiques, mais aussi d'une forme inconnue jusqu'alors composée de bien moins de signes. Grâce aux travaux combinés de Hans Bauer, Édouard Dhorme et Charles Virolleaud, on comprend assez vite qu'il s'agit d'un alphabet de type ouest-sémitique semblable aux alphabets phénicien et hébraïque, écrit dans une langue locale elle aussi de type ouest-sémitique. Son déchiffrement donne une nouvelle dimension à l'exploration du site en permettant la redécouverte de l'inattendue civilisation ougaritiqueMarguerite Yon, « Histoire des fouilles : 1929-1934 », dans .Sur le déchiffrement : K. J. Cathcart, « The Decipherment of Ugaritic », dans ; ..
Les fouilles de Minet el-Beida sont arrêtées dès 1935, alors qu'elle se poursuivent à Ras Shamra jusqu'en 1939 quand la guerre contraint la mission française à quitter la Syrie. Sur cette période, elles se concentrent surtout sur le point culminant du site, l'Acropole, qui livre de nombreux objets et quelques quartiers d'habitations situés en contrebas. La zone du palais commence à être exploréeMarguerite Yon, « Histoire des fouilles : 1929-1934 », dans ..
La Syrie devient indépendante en 1946. La mission archéologique française revient dès 1948 mais les travaux de grande ampleur ne sont autorisés par les nouvelles autorités qu'en 1950. Elles s'attellent surtout dans un premier temps à dégager le palais royal, ce qui offre une nouvelle moisson d'objets et de tablettes. Les fouilles s'étendent aussi aux grands bâtiments voisins. Puis à partir de 1959 deux grandes tranchées sont ouvertes dans les zones résidentielles (ville sud et sud-acropole). En 1960, des équipes syriennes dirigées par Adnan Bounni et Nassib Saliby fouillent aussi une installation d'eau d'époque romaine. La quantité de documentation disponible devient considérable.
De 1971 à 1974 la direction des fouilles est reprise par Henri de Contenson, puis en 1975 à 1976 Jean-Claude Margueron prend sa suite. Cette période voit le dégagement de nouvelles zones, et l'achèvement d'un grand sondage à l'ouest de l'Acropole (1962-1976) qui a permis d'aller jusqu'aux origines de l'occupation du site, à l'époque néolithique. En 1978, Marguerite Yon prend la direction des fouilles, jusqu'en 1998. L'étude de la topographie urbaine se poursuit par l'ouverture de nouveaux chantiers (centre de la ville, sud-centre où se trouve la maison d'Ourtenou)Marguerite Yon, « Histoire des fouilles : 1929-1934 », dans ..
Les fouilles ont livré une grande quantité de documentation, épigraphique et autre, qui sont publiées dès les débuts des fouilles dans diverses publications.Marguerite Yon, « Histoire des fouilles : 1929-1934 », dans .. Les rapports de fouilles sont publiés chaque année dans la revue Syria, et d'autres études paraissent dans diverses revues. De 1939 à 1969 la série Ugaritica (6 volumes) se spécialise dans la publication d'articles sur l'analyse des données issues des fouilles du site. De 1955 à 1970 la série Palais Royal d'Ugarit (5 volumes, numérotés de 2 à 6) sert pour les éditions de tablettes mises au jour dans le palais royal et les bâtiments voisins. Un des axes des recherches initiées à partir de 1978 a aussi consisté à exploiter les données des fouilles antérieures qui n'avaient pas été publiées. En 1983 débute la série Ras Shamra - Ougarit (28 volumes en 2021), qui comprend des monographies et des ouvrages collectifs. La fin de cette phase voit la publication d'importantes synthèses sur le site, par Marguerite Yon, Gabriel Saadé et sous forme collective dirigée par Wilfred Watson et Nicolas Wyatt.
Les campagnes de fouilles se sont étendues à d'autres sites de la région de Lattaquié potentiellement intégrés ou du moins contemporains du royaume d'Ougarit. Dès 1934 le suisse Emile Forrer réalise des sondages à Qal'at er-Russ et Tell Soukas dans la plaine de Jablé, mais cette période est surtout marquée par les fouilles entreprises à Al-Mina par le Britannique Leonard Woolley, qui livrent un site commercial de première importance, postérieur à Ougarit puisqu'il date de l'âge du fer. L'exploration de la région s'intensifie et s'internationalise à partir de la fin des années 1950. De 1958 à 1963 une équipe danoise dirigée par Paul J. Riis sonde et fouille trois sites de la plaine de Jablé, Tell Soukas, Tell Darrouk et Arab el-Mouk, qui couvrent différentes phases de l'histoire de la région. Au pied du djebel Aqra, le site de Rass el-Bassit est fouillé sous la direction de Paul Courbin à partir de 1970. En 1977 c'est le site de Ras Ibn Hani, voisin de Ras Shamra, qui commence à être fouillé par des équipes syro-françaises dirigées par Adnan Bounni et Jacques Lagarce, qui y dégagent notamment deux palais et des fortifications de l'époque du royaume d'Ougarit. Les prospections conduites par Gabriel Saadé dans la plaine de Lattaquié permettent d'approfondir les connaissances sur le passé de la région. Dans les années 1990 les équipes syriennes entreprennent la fouille de Tell Siyannou dans la région de Jablé, qui présente une longue occupation et est mentionné dans les textes d'Ougarit sous le même nom de Siyannou. D'autres sites voisins sont fouillés : Tell Toueini par une mission syro-belge codirigée par Karel Van Lerberghe et Tell Iris par Antoine Souleiman. Une équipe syro-japonaise codirigée par Akira Tsuneki reprend en 2000 l'exploration de Ras el-Bassit et Nahr er-Russ. Un programme syrien d'ampleur régionale visait aussi à explorer le littoral sous-marin et à inventorier les sites côtiersMichel Al-Maqdissi, « 75 ans de recherches archéologiques dans le royaume d'Ougarit », dans ..
En 1999 la mission archéologique de Ras Shamra devient syro-française et est confiée à Yves Calvet côté français et Bassam Jamous côté syrien, qui en assurent la direction jusqu'en 2008. Après cela les responsables sont Valérie Matoïan et Jamal Haydar, jusqu'à l'interruption des chantiers en 2011 en raison de la guerre civile syrienne. Les fouilles reprennent avec la seule partie syrienne en 2014 sous la direction de Khozama al-Bahloul.. Côté français les recherches se sont poursuivies en se réorientant du fait de l'impossibilité de fouiller le site...
Histoire du royaume d'Ougarit
Absente de la documentation écrite du , Ougarit est mentionnée dans les archives de Mari (v. 1810-1760 av. J.-C.) puis celles d'Alalakh (), au Bronze moyen. La ville a peut-être fait l'objet d'une refondation vers 1800 av. J.-C., à l'initiative d'un groupe amorrite (l'ethnie la plus répandue en Syrie à cette époque).. Des tablettes du Bronze récent comprennent des noms d'anciens rois d'Ougarit qui reçoivent un culte funéraire, les plus anciens remontant probablement à cette période. Faute de sources complémentaires, il est impossible d'en savoir plus sur ces personnages.. Les textes de Mari indiquent que cette cité est alors vassale du puissant royaume du Yamhad (Alep), et le roi de Mari, Zimri-Lim, allié du roi d'Alep, y effectue un voyage durant lequel il rencontre son roi. Il entre aussi en contact avec des marchands crétois, ce qui semble indiquer que la ville est déjà un centre important pour le commerce international..
Ougarit est surtout connue pour l'âge du Bronze récent (v. 1500-1200 av. J.-C.), en particulier durant ses dernières phases, les premières décennies étant très mal documentées.
thumb|Ougarit et les principaux sites de la Syrie sous la domination hittite () thumb|La situation géopolitique du Moyen-Orient et de la Méditerranée orientale au début du .
Il n'y a pas de preuve directe que le Mittani, puissance dominant la Syrie au début de la période, ait dominé Ougarit, même si cela a souvent été supposé. La cité semble passer sous la domination égyptienne durant le règne d', dans la première moitié du Des fragments de lettres provenant d'Ougarit ont été mises au jour à Tell el-Amarna, parmi la correspondance des vassaux levantins de l'Égypte (Lettres d'Amarna), notamment une adressée par le roi (EA 45) et une autre par son successeur (EA 49).