Le Vaugueux est un petit quartier ancien situé à Caen, commune française du département du Calvados dans la région Normandie.

Histoire

Des origines à la Révolution

Le Vaugueux est un vallon sec encadré à l'ouest par l'escarpement rocheux sur lequel Guillaume le Conquérant a établi le château de Caen et à l'est par le plateau sur lequel a été fondé l'église Saint-Gilles et plus tard l'abbaye aux Dames. Un chemin, l'actuelle rue du Vaugueux, menait à Douvres-la-Délivrande en passant par le hameau de Couvrechef. Dans les années 1070, Guillaume le Conquérant fait clore le bourg dépendant directement de sa juridiction (Bourg-le-Roi) ; il ne semble pas que ces ouvrages, probablement une levée de terre précédée d'un fossé, aient eu à l'origine une valeur défensive, mais plutôt qu'ils étaient destinés à délimiter le Bourg-le-Roi des bourgs placés sous la juridiction des abbayesChristophe Collet, Pascal Leroux, Jean-Yves Marin, Caen, cité médiévale : bilan d'histoire et d'archéologie, Calvados, Service Département d'archéologie du Calvados, 1996.. Quoi qu'il en soit, le Vaugueux se retrouve dès lors placé en position de faubourg.

Le quartier en lui-même est mentionné pour la première fois sous la forme de Vallisgue dans une charte de Robert Courteheuse offrant à l'abbaye aux Dames « tout le Vaugueux, toutes les maisons, jusqu'au mur de la ville et jusqu'à la rivière du petit Orne »Gervais de La Rue, Essais historiques sur la ville de Caen et son arrondissement, Caen, Poisson, 1820, .. La rue du Vaugueux était entièrement située dans la paroisse Saint-Pierre dont le ressort urbain se trouvait principalement à l'intérieur des murs de la ville ; au , cette partie de la paroisse est appelée Saint-Pierre-en-Valgueux. Bien que située hors les murs, la rue ne fait pas à proprement partie du Bourg-l'Abbesse (dont les limites correspondent à celles de la paroisse Saint-Gilles) ; certains textes du situent toutefois certains immeubles situés entre la paroisse Saint-Gilles et les murs de la ville.

Au début du , le chapitre de Bayeux offre à Guillaume Acarin, conseiller de Philippe Auguste et de son successeur Louis VIII, un terrain sur la colline faisant face au château et sur lequel se dresse une chapelle construite au ; en 1219, la collégiale du Saint Sépulcre est construite à côté de la vieille chapelle dédiée à sainte AnneFrédéric Vaultier, Histoire de la Ville de Caen depuis son origine jusqu'à nos jours, B. Mancel, 1843, ..

À l'origine, la rue commence au bout de la rue Porte-au-Berger. Elle est prolongée au sud par la rue du Puit-ès-Bottes. Deux routes importantes, la route de Douvres et la route de Dives par le bac de Colombelles, partent de la porte au Berger, mentionnée pour la première fois en 1245. De ce fait, le Vaugueux était un carrefour stratégique. Lors de la prise de la ville par Henri V d'Angleterre en 1417, le quartier est en grande partie incendiéGuillaume-Stanislas Trébutien, Caen, son histoire, ses monuments, son commerce et ses environs, Caen, F. Le Blanc-Hardel, 1870 ; Brionne, le Portulan, Manoir de Saint-Pierre-de-Salerne, 1970, . et la collégiale du Saint-Sépulcre est pillée.

Pendant la Révolution française, la rue du Vaugueux prend le nom de rue des Droits de l'homme, tandis que la rue des Chanoines, avec laquelle elle ne communique pas encore, est rebaptisée rue de la Montagne, ..

Du au milieu du

vignette|right|L'armée britannique dans la rue Montoir-Poissonnerie, à l'angle de la rue du Vaugueux

Aux , le quartier a conservé un visage proche de celui qu'il avait au Moyen Âge. En 1839, les habitants signent une pétition dans le but de faire élargir la rue Porte-au-Berger qu'ils jugent trop étroiteFrançois Robinard, Caen avant 1940 : rétrospective de la vie caennaise de 1835 à 1940, Caen, Éditions du Lys, 1993, .. La rue du Vaugueux n'est pavée qu'en 1844François Robinard, , .. Pour régler ces problèmes de circulation, le conseil général du Calvados invite en 1850 le Préfet à s'entendre avec la ville de Caen pour le percement d'une nouvelle rue dans le prolongement de la rue Montoir-Poissonnerie ; les procédures d'expropriations et de travaux nécessaires à l'élargissement et la rectification de la rue sont suivies par l'administration départementaleTableau analytique des délibérations du conseil général du Calvados d'après l'annuaire du département (Sessions de 1833 à 1863), Caen, Pagny, 1864, .. Le projet est arrêté par un décret du Département du Calvados - Conseil général - Rapport général du Préfet - Délibérations du Conseil - Session de 1853, Caen, Veuve Pagny, 1854, .. La rue Montoir-Poissonnerie est désormais reliée directement à la rue des Chanoines et le trafic est ainsi détourné de l'étroite rue Porte-au-Berger. La section de la rue du Puits-ès-Bottes située entre la rue Montoir-Poissonnerie et la rue du Vaugueux est alors incorporée à cette dernière.

Si quelques améliorations sont apportées en matière de circulation, les conditions d'hygiène restent quant à elles déplorables. Le quartier est durement touché par les épidémies de choléra qui s'abattent sur la ville, par exemple en 1865-1866Docteur François-Constant, Rapport sur l'épidémie de choléra-morbus qui a régné à Caen, en 1865-1866, fait à la Société de médecine par M. Le Roy, Caen, Le Blanc-Hardel, 1868. ou en 1873Édouard Denis-Dumont, Rapport sur l'épidémie cholérique de 1873 dans le Calvados, Caen, Le Blanc-Hardel, 1874.. Situé entre le château de Caen transformé en caserne et le port de Caen, ce quartier populaire a une mauvaise réputation. On dénombre ainsi plusieurs débits de boissonPhilippe Lenglart, Le nouveau siècle à Caen, 1870-1914, Condé-sur-Noireau, Éditions Charles Corlet, 1989, ., comme celui tenu dans la rue Porte-au-Berger par les grands-parents paternels d'Édith Piaf au début du , et de nombreuses prostituéesAlain Osmont, La prostitution et le monde des prostituées à Caen dans la seconde moitié du , Mémoire de maîtrise d'histoire, Caen, 1977, cité par Philippe Lenglart, , .. Afin d'améliorer les conditions de vie des habitants, des établissements de charité comme le bureau de bienfaisance de la rue Porte-au-Berger ou la salle d'asile de la rue du Vaugueux s'installent dans le quartierGuillaume-Stanislas Trébutien, , .. Une école congréganiste, dirigée par les Religieuses de la Providence de Lisieux et de Sées, assure l'enseignement pour les jeunes fillesGuillaume-Stanislas Trébutien, , . ; en 1910, la municipalité lance le projet de construction, à l'emplacement du Sépulcre, d'une nouvelle école pour les filles afin de remplacer celle du Vaugueux, mais cette idée ne se concrétise pasPhilippe Lenglart, , .. En 1928, le conseil général du Calvados fonde, au de la rue du Vaugueux, un office public départemental d'hygiène social ; les habitants peuvent recevoir des soins dans ce dispensaireRapports et délibérations - Conseil général du Calvados, séance du 30 avril 1828..

En 1907, la Compagnie des tramways électriques de Caen, qui exploite déjà trois lignes, est pressentie pour construire une nouvelle ligne entre le centre-ville de Caen et le nouvel hôpital (actuel CHR Clemenceau). Le conseil municipal vote même en 1913 l'expropriation d'immeubles à l'angle de la rue Basse et de la rue Buquet pouvant gêner le passage des trams. Mais la Première Guerre éclate et cette ligne qui devait passer par la rue du Vaugueux n'est pas réaliséePhilippe Lenglart, , ..

Depuis 1944

Dès l'après-midi du , le quartier du Vaugueux est bombardé par les Alliés. Le Vaugueux est à nouveau bombardé les 8, 9 et . Le dernier bombardement, le , détruit le PC de secteur de la Défense passive installé dans l’abri de la maison des Sœurs de Saint-Pierre au de la rue du Vaugueux ; l'effondrement de l'abri provoque l'ensevelissement de 67 réfugiés dont 38 périssentCaen et la Seconde guerre mondiale.. Les bombardements ont détruit une grande partie du quartier Saint-Gilles, situé au-dessus du Vaugueux, le secteur de la Pigacière en haut du Vaugueux et la partie sud-ouest du quartier (rues Buquet, Graindorge, une partie de la rue Porte-au-Berger) ; seule la partie basse de la rue du Vaugueux et la rue Haute ont été préservées.

Pendant la reconstruction de Caen, on décide d'élargir la partie haute de la rue du Vaugueux et ne pas reconstruire de bâtiment sur la majeure partie de son côté impair afin de dégager la vue sur les remparts du château. La partie du quartier située autour de l'ancienne collégiale et en contrebas de celle-ci est intégrée en 1978 au site inscrit du centre ancien de Caen.. La partie ancienne du quartier est par la suite piétonnisée ; le réaménagement de la rue est inauguré le Rémy Desquesnes, Caen 1900-2000 : un siècle de vie, Fécamp, Éditions des Falaises, 2001, .. De nombreux restaurants sont venus s'installer dans cette zone.

Le secteur fait toutefois l'objet d'une opération programmée d'amélioration de l'habitat afin de lutter contre l'habitat indigne qui subsiste dans le quartier.

Toponymie

vignette|right|Forme altérée du nom par étymologie populaire, gravée à l'angle de la rue du Vaugueux et de la rue Porte au Berger. Le mot gueux « manant » n'étant pas attesté avant la fin du , alors que le Vaugueux l'est depuis le .

Gervais de La Rue, Célestin Hippeau et François de Beaurepaire ont relevé plusieurs attestations anciennes du nom sous diverses formesCélestin Hippeau, Dictionnaire topographique du département du Calvados, Paris, 1883, p. 293 (lire en ligne sur DicoTopo) : Vallis Guœ en 1086 (cartulaire de la Trinité, f° 34), c'est-à-dire Vallis Guae en graphie moderne ; Vallem Gue avant 1100 (Jean-Marie 115) ; [in] Valle Guoe, sans date (AC, 2 D 90) ; [super] Waullem Goe, sans date (AC, H 1857) ; [Nicholaus de] Valle Goe en 1185 (Stapelton, 182) ; Gwag Cadomi (), mais c'est en fait une erreur de lectureLéopold Delisle, « Des revenus publics en Normandie au » dans la Bibliothèque de l'école des chartes, 1850, 11,, . ; Valguee en 1252 (charte de l’abbaye d’Ardenne, n° 24) ; [de] Walle Gueue, sans date (cartulaire de Calix f° 54 v°) ; [Ricardus de] Vaugueel en 1253 (cartulaire de Mondeville 237) ; [in buto] Vallis Goe en 1305 (Jean-Marie 124) ; [le Bourg l'Abbesse autrement desnommé] le val gueu en 1588 (Bourgueville de Bras II, 16).

Il a également été altéré en Val des gueux, comme l'atteste une inscription gravée à l'angle de la rue du Vaugueux et de la Porte au Berger.

Par le passé de nombreuses hypothèses fantaisistes ont été proposées pour expliquer son étymologie: Pierre-Daniel Huet, Vaugueux viendrait du latin valliculus signifiant petite valléePierre-Daniel Huet, Les origines de la ville de Caen, revues, corrigées & augmentées, Rouen, Maurry, 1706 ; Paris, Livre d'histoire Lorisse, 2005, . et qui a donné par exemple le nom de VaucellesIsabelle Audinet, « Le quartier de Vaucelles » dans le Patrimoine Normand , 23 (octobre-novembre 1998).. Gervais de La Rue avance plusieurs conjectures : « Val du Rempart », de gwal signifiant « mur » dans les langues germaniques, précédé du mot latin vallum ; référence aux murs de la ville (fortifications de Caen) « Val du Gué », référence à la petite Orne située en contrebas et praticable à gué référence à des manufactures de laine à partir de la racine celtique Gwe (toile, maille, pièce en tissu) et Guea (fabriquer de la toile ou des tissus) Barthélemy Pont réfute ces hypothèses et propose comme origine « le Val de la faux ou de la serpette », du vieux français goix (faux, serpette)Barthélemy Pont, Histoire de la ville de Caen : ses origines, Caen sous les ducs de Normandie, Caen, Alliot, 1866, ..