Alberto Fujimori (prononcé ou ), né le à Lima où il meurt le , est un homme d'État péruvien, président de la république du au .
Issue d'une famille japonaise, il est ingénieur agronome, professeur et recteur d'université.
En tant que chef de l'État, il met fin au conflit armé avec l'organisation communiste du Sentier lumineux et rétablit la stabilité macroéconomique. Sa présidence est marquée par un autoritarisme, des violences militaro-policières, un programme de stérilisation forcée de centaines de milliers d'autochtones et par des affaires de corruption. Face à la contestation de sa réélection en 2000, il fuit au Japon. Transparency International le cite ensuite parmi les chefs d’État les plus corrompus.
Mis en cause dans des tueries perpétrées sous prétexte de la contre-guérilla, il est extradé au Pérou en 2007, puis condamné à de prison pour crimes contre l'humanité et à pour corruption. Il est gracié en 2017 par le président Kuczynski, mais la Cour suprême annule cette grâce. À nouveau libéré en 2023, il meurt avant l'élection présidentielle de 2026, pour laquelle il était annoncé candidat et qui sera remportée par sa fille Keiko.
Origines et jeunesse Alberto Kenya Fujimori naît à Lima de parents japonais, et , qui sont natifs de Kumamoto et ont émigré au Pérou en 1934. La naissance est déclarée au consulat japonais pour que le bébé conserve la citoyenneté japonaise par « droit du sang » car ses parents pensent pouvoir retourner au Japon. Cependant, lorsque le Japon entre dans la Seconde Guerre mondiale, le Pérou est le premier pays d'Amérique latine à entrer en guerre aux côtés des États-Unis.
La réussite économique de la communauté japonaise exacerbe le ressentiment de la population péruvienne, et beaucoup de Japonais sont persécutés et envoyés en camps de concentration aux États-Unis. Plus de 600 Japonais trouvent la mort durant la mise à sac de leurs petits commerces. De nombreux Japonais fuient alors le Pérou ; mais malgré la confiscation de leur atelier de réparation de pneumatiques, la famille Fujimori reste à Lima.
vignette|redresse|gauche|Alberto Fujimori dans son enfance. Alberto Fujimori étudie à l'école de la Merced, puis au collège Alfonso Ugarte, où il sort premier de sa promotion.
Ingénieur agronome de formation, il est aussi professeur de mathématiques, puis recteur de l'université Agraria de La Molina et, par deux fois, président de la Commission nationale des recteurs d'universités péruviennes (Asamblea Nacional de Rectores).
Deux de ses enfants poursuivent une carrière politique : sa fille, Keiko Fujimori (née en 1975), est Première dame sous sa présidence, avant d'être députée et de se présenter élections présidentielles de 2011, 2016 et 2021 en perdant à chaque fois au second tour avec une marge étroite ; en 2026, elle l'emporte avec 50,13 % des voix au second tour. son fils, Kenji Fujimori (né en 1980), est également un temps député, avant d'entrer en conflit avec sa sœur et d'être condamné pour trafic d'influence..
Il divorce d'avec Susana Higuchi en 1994. Celle-ci est alors formellement démise de son titre de Première dame, qui est remis à leur fille aînée. Elle dénonce dès lors certains agissements criminels de la famille de son mari, et reconnaît celui-ci comme un tyran et dirigeant d'un gouvernement corrompu. Elle tente de se présenter aux élections en 1995 mais Alberto Fujimori fait changer la loi électorale pour l'en empêcher. C’est elle qui dénonce le scandale de la corruption du clan Fujimori dans les années 1990. Elle témoigne en 2001, devant le Congrès, des tortures qui lui ont été infligées par les services secrets de son mari.
Trois de ses frères et sœurs fuient le Pérou après la chute de son gouvernement, recherchés par la justice pour enrichissement illicite et association de malfaiteurs. Ils auraient détourné des dons japonais destinés aux pauvres du Pérou durant la présidence de leur frère.
Ascension politique Lors de l'élection présidentielle de 1990, soutenu par le parti Cambio 90, Alberto Fujimori crée la surprise en mettant en ballottage le célèbre écrivain Mario Vargas Llosa, qu'il défait au second tour avec 62 % des voix..
Fujimori a profité de plusieurs éléments politiques locaux : le désenchantement de la population à la suite de la présidence d'Alan García et de son parti l'Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) ; le rejet de la campagne de Vargas Llosa annonçant des réformes économiques libérales, selon lui nécessaires d'après le contexte du moment.
Enfin, pour certains commentateurs politiques, l'ascendance japonaise de Fujimori a pu lui rallier le vote d'une bonne partie des Péruviens d'ascendance amérindienne ; et comme lui ne parlait que peu l'espagnol, cela le distinguait du reste du personnel politique, souvent d'ascendance plus particulièrement espagnole. Fujimori est d'ailleurs surnommé el Chino (« le Chinois »)..
Président de la république
Libéralisation de l’économie vignette|Alberto Fujimori avec Kocheril Raman Narayanan, président de l'Inde, lors de la signature d'accords bilatéraux entre leurs pays (Lima, avril 1998).
Pour relancer une économie devenue exsangue, Alberto Fujimori rompt avec ses promesses de campagne et se lance dans une libéralisation économique de grande envergure . Sous la tutelle du Fonds monétaire international (FMI), il engage de grandes réformes économiques, plus drastiques encore que ce que Vargas Llosa avait annoncé.. Alors que la monnaie est dévaluée de 200 %, les prix augmentent fortement (en particulier l'essence, dont le prix est multiplié par 30), des centaines d'entreprises publiques sont privatisées et sont supprimés. Le gouvernement obtient rapidement des résultats spectaculaires : le pays sort de la récession et atteint un niveau de croissance particulièrement élevé certaines années (+12 % du PIB en 1994); l'inflation, qui avait atteint en 1989, se résorbe..
Le bilan social est moins reluisant, la majorité de la population ne profitant pas des années de forte croissance : le taux de pauvreté se maintient ainsi aux alentours des 50 %, soit un niveau comparable à celui de fin de mandat de son prédécesseur social-démocrate, Alan García.
De plus, une grande partie des sommes dégagées par les privatisations est engloutie par la corruption.. En 2004, Transparency International le cite parmi les dix anciens chefs d’États les plus corrompus des vingt dernières années..
Crise de 1992 et nouvelle Constitution Le , Alberto Fujimori organise un auto-coup d'État. Sa politique se trouve alors partiellement entravée par le Congrès de la République, qui compte une forte proportion d'élus des partis d'opposition (FREDEMO, APRA).
Alberto Fujimori annonce l'instauration d'un « gouvernement d'urgence et de reconstruction nationale », invoquant la lutte contre le terrorisme et le trafic de drogue. Le Congrès est dissous, des partis d'opposition sont interdits et la presse est censurée.S'y ajoutent l'emprisonnement de dizaines de journalistes et dirigeants politiques et le massacre de plus d'une centaine de militants maoïstes au pénitencier Castro-y-Castro, au motif d'une tentative de mutinerie. Fujimori ordonne l'arrestation de son prédécesseur Alan García, mais celui-ci a fui au Chili dès l'annonce du coup de force et s'exile en Europe.
Au début de la crise, lors de la dissolution du Congrès et la restructuration du système judiciaire, les Péruviens ne protestent guère. Les sondages créditent alors le président de la république de 70 % d'opinions favorables. En raison de la situation économique et de la pauvreté, une majorité de la population table en effet sur le « Fujishock ». Cependant, la popularité de Fujimori repose en partie sur les réseaux clientélistes ; dans les quartiers populaires, des habitants doivent manifester leur soutien au chef de l'État ou perdre les rations alimentaires distribuées aux cantines. Les services de renseignements surveillent par ailleurs la population.
La réaction de la communauté internationale est en partie négative. Les organisations financières internationales reportent leurs prêts destinés au Pérou ; les États-Unis, l'Allemagne et l'Espagne annulent toute aide au pays, sauf en matière humanitaire. Le Venezuela rompt même ses relations diplomatiques. L'Argentine et le Chili réclament que le Pérou soit suspendu de l'Organisation des États américains (OEA). L'auto-coup d'État, par ses conséquences diplomatiques, met ainsi en danger les réformes économiques en coupant le Pérou d'une partie de ses partenaires commerciaux.
Cependant, l'OEA et l'administration du président des États-Unis, George H. W. Bush, reconnaissent Fujimori comme chef légitime du Pérou, malgré le non-respect des règles démocratiques. La crainte américaine est alors de voir le pays s'affaiblir, alors que les États-Unis ont signé en 1991 un accord de coopération militaire avec le Pérou pour lutter contre les producteurs de coca. De plus, le gouvernement américain commence à s'inquiéter du mouvement du Sentier lumineux (Sendero Luminoso en espagnol) conduit par Abimael Guzmán.
Le , une tentative militaire de coup d'État échoue à renverser Fujimori, qui se réfugie temporairement, en pleine nuit, à l'ambassade japonaise.
En 1993, le Pérou adopte une nouvelle Constitution. D'inspiration néolibérale, le texte facilite la privatisation d’entreprises publiques, les coupes budgétaires, le recul des droits des travailleurs, ainsi qu'un cadre normatif et fiscal très favorable aux entreprises étrangères, favorisant notamment l'implantation de nombreuses multinationales minières. En , au plus fort de sa popularité, Fujimori est réélu au premier tour avec 64,4 % des voix, devançant notamment le candidat de gauche Javier Pérez de Cuéllar (Union pour le Pérou), ancien secrétaire général des Nations unies.
Au Congrès, les fujimoristes obtiennent la majorité absolue des sièges. Cependant, durant son passage au pouvoir, Fujimori s'abstient de fonder tout parti politique, ses partisans se regroupant dans des formations comme Cambio 90, Vamos Vecino ou Nouvelle majorité, au gré des élections..
Politique étrangère
Quelques jours après son élection, le conflit territorial à la frontière avec l'Équateur est relancé. Les combats interviennent avec la guerre du Cenepa, provoquant de quelques dizaines à plusieurs centaines de morts.
Cédant une partie du territoire réclamé, Fujimori signe un accord de paix avec l'Équateur, ce qui met fin à près de deux siècles de conflits territoriaux en Amazonie. Le texte permet également d'obtenir des fonds internationaux pour développer la région frontalière.
Fujimori avance également dans les discussions avec le Chili au sujet du traité d'Ancón.
Lutte contre le Sentier lumineux
vignette|Alberto Fujimori lors d'une visite aux États-Unis (comté du Prince George, Maryland, octobre 1998).
Beaucoup de Péruviens créditent Fujimori d'avoir mis fin aux insurrections armées conduites par les groupes maoïste du Sentier lumineux (Sendero Luminoso) et socialiste du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru (MRTA), qui s'opposaient militairement au gouvernement. Pour permettre cela, Fujimori a accordé à l'état-major militaire le pouvoir d'arrêter les personnes suspectées de terrorisme et de les juger, en secret, par des tribunaux militaires. Dans le même temps, Fujimori encourageait les habitants à former des patrouilles de campagne (rondas campesinas) pour veiller à la sécurité des zones rurales.
Fujimori est accusé d'avoir permis les arrestations et assassinats de milliers de Péruviens innocents, d'avoir miné les droits et libertés individuels au profit de l'armée, sans compter les ruraux qui ont pu se trouver pris au milieu des opérations de l'armée et du Sentier lumineux. Néanmoins, en 1992, l'arrestation du principal dirigeant du PCP-SL, Abimael Guzmán, entraine une réduction significative des actions de la guérilla, et Fujimori se posa en vainqueur.