Le massacre de la légion thébaine (ou thébéenne) est un évènement décrit dans deux Passions (récits hagiographiques) au cours duquel une légion romaine et son chef, Maurice d'Agaune, auraient été massacrés dans la région d'Agaune (Saint-Maurice en Valais). Ce martyre est l'événement fondateur du culte de saint Maurice en Suisse puis dans le reste de l'Europe.

Malgré des différences, les deux Passions s'accordent sur une trame générale. Ainsi, elles relatent la présence à Agaune d'une légion romaine originaire de la région égyptienne de Thébaïde sous le règne de Dioclétien. Sous les ordres de Maximien, la légion se rend d'Italie dans des territoires plus au nord et stationne à Agaune pendant que Maximien se trouve à Octodure (Martigny). Les légionnaires thébains auraient alors reçu l'ordre de participer à la persécution de chrétiens locaux en les tuant ou de participer à un culte aux dieux romains. Pour la plupart convertis au christianisme, les soldats auraient refusé l'ordre, motivés par leurs chefs Maurice, Exupère et Candide. Devant cette insubordination, Maximien aurait ordonné en 286 le massacre de la légion soit des et de leurs chefs. Près de 80 ans plus tard, les restes des martyrs auraient été exhumés par l'évêque d'Octodure Théodule puis inhumés dans une chapelle funéraire sur le site de la future abbaye de Saint-Maurice.

L'iconographie du culte de saint Maurice, en tant que saint noir, fournit les premières représentations positives du Noir dans l'art occidental (sculpture de la cathédrale de Magdebourg, par exemple) et est à ce titre un tournant capital dans la représentation anthropologique de l'autre dans l'Europe du Moyen Âge..

Origine et tradition Le martyre de la légion thébaine est principalement connu grâce à deux textes hagiographiques (des Passions) : la Passio Acaunensium martyrum (dite Passion d'Eucher de Lyon) et la Passion anonyme.. Ces deux versions du récit du martyre des légionnaires thébains ont été transmises par l'intermédiaire de plusieurs manuscrits.

Le chanoine et archiviste de l'abbaye de Saint-Maurice Olivier Roduit ou l'archéologue cantonal François Wiblé rappellent que les textes hagiographiques ne sont pas des textes historiques au sens moderne et scientifique. Il s'agit en effet d'écrits s'inscrivant dans le cadre du culte des saints. L'objectif des auteurs n'est donc pas la véracité historique, mais l'inscription du christianisme naissant dans les pratiques des populations locales.

Par ailleurs, plusieurs éléments de cultes locaux sont à rapprocher de la tradition, sans être nécessairement liés.

Passio Acaunensium martyrum (Passion d'Eucher de Lyon)

Narration Éric Chevalley donne une forme standard du récit du martyre de la légion thébaine selon la Passion d'Eucher :

En plus de ce récit, Eucher de Lyon détaille d'autres éléments dans sa passion. Premièrement, il fournit une brève description topographique et géographique d'Agaune.

Il développe également les identités de plusieurs martyrs. En plus de Maurice, Exupère, Candide et Victor, Eucher de Lyon rapproche Ours et Victor de Soleure de la légion. Ceux-ci seraient deux légionnaires qui auraient subi le martyre à Soleure après s'être enfuis d'Agaune.

Eucher rédige également une partie relatant la mort de Maximien.

Enfin, le prélat lyonnais fournit plusieurs éléments relatifs à la création du culte autour du martyre des légionnaires thébains.

Contexte et sources

La Passion d'Eucher de Lyon est connue grâce à une transmission de l'évêque de Lyon Eucher. L'évêque disposant de sa charge à partir de 432 ou 441 et jusqu'à sa mort en 450, la rédaction du texte initial a eu lieu durant cet intervalle de temps. Louis Dupraz propose une estimation plus restreinte, entre 443 et 450, se basant notamment sur une analyse établissant un parallèle entre un passage du texte défendant le christianisme nicéen et l'installation des Burgondes dans la région rhodanienne à partir de 443.

Le texte de la Passio Acaunensium martyrum a été envoyé à un évêque nommé Salvius. Eucher indique à son correspondant qu'il tient ses informations de l'évêque de Genève Isaac, celui-ci ayant eu connaissances des évènements survenus à Agaune.

Passion anonyme Éric Chevalley donne une forme standard du récit du martyre de la légion thébaine :

Éléments locaux relatifs à la tradition Lieu de l'exécution Les récits médiévaux entourant la vie de saint Martin font état de son passage à Agaune afin de se recueillir sur les lieux du martyre des légionnaires thébains et de rapporter une relique à Tours.. Selon la tradition, le saint se serait rendu sur le champ de l'exécution, guidé par Dieu qui lui aurait révélé l'emplacement exact grâce à un dépôt de rosée de sang. Le saint aurait alors creusé le sol et du sang aurait miraculeusement jailli de la terre, permettant à Martin de le recueillir et d'en constituer une relique. Ainsi, il apparaît que le lieu de l'exécution des thébains soit un lieu de recueillement identifié au Moyen Âge.

La mémoire locale a retenu que l'emplacement de l'exécution des légionnaires et de leurs chefs était le lieu-dit de Vérolliez, à environ 1,5 kilomètre de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune. Depuis la fin du , une chapelle consacrée aux martyrs thébains se situe à l'endroit où les soldats auraient été mis à mort.

Dans son apologétique sur saint Maurice et la légion thébaine en 1881, le capucin Laurenz Burgener confirme la localisation du champ des martyrs à Vérolliez... Il justifie sa position en indiquant une étymologie celtique à « Vérolliez » qui signifierait le « vrai lieu ». Il affirme également que des aménagements auraient eu lieu au Moyen Âge sur le champ et à proximité de la chapelle : le site aurait été enclos à l'aide de pierres. Par ailleurs, l'auteur relate des interdits locaux proscrivant le fauchage du champ et la pâture du bétail.

Pierre de l'exécution La Tradition locale a retenu qu'une pierre conservée dans la chapelle de Vérolliez était celle à avoir servi aux exécutions des légionnaires thébains, notamment celle de Maurice.. Cette pierre a ainsi fait l'objet d'attention pour être mise en valeur et protégée : Jean Jodoc de Quartéry, un important ecclésiastique valaisan du , a offert un aménagement particulier dans la chapelle.

Historicité vignette|220px|Saint Maurice en soldat romain, côté de la châsse des Enfants de saint Sigismond (fin du ), trésor de l'abbaye de Saint-Maurice, Suisse. Points de vue scientifique

Pour l'ensemble des spécialistes, l'épisode du massacre d'une légion n'a pu avoir lieu tel que décrit dans les textes... Il existe en effet de nombreuses incohérences avec les connaissances historiques sur l'Empire romain de l'époque, comme l'existence même d'une légion thébaine ou les pratiques de punition des soldats.

Malgré ces critiques sur la réalité des faits, plusieurs historiens s'accordent sur la probable existence d'un fait notable qui aurait marqué la mémoire des populations locales. En effet, pour Olivier Roduit, les populations locales n'auraient pu croire et adopter le culte de saint Maurice d'Agaune s'il n'existait pas des éléments appartenant à la culture orale de la région.

Éléments historiques et archéologiques

Site de l'abbaye de Saint-Maurice d'Agaune À partir de la fin du , plusieurs campagnes de fouilles ont été menées sur le site de l'abbaye de Saint-Maurice. Entamées sous l'égide du chanoine Bourban, les derniers travaux archéologiques majeurs sur le site ont été réalisés par l'archéologue cantonal Louis Blondel de la fin des années 1940 aux années 1960. Si l'histoire millénaire de l'abbaye implique l'existence de nombreux états architecturaux, reconstructions voire destructions lors d'incendies ou de saccages, Louis Blondel note que l'occupation spatiale du site a fortement varié durant le temps. Ainsi, les bâtiments modernes ne sont plus adossés à la falaise comme cela est décrit dans les textes pour la première basilique. Les fouilles ont donc été facilitées par ces déplacements qui évitent de devoir chercher les vestiges des édifices successifs sous ceux actuels.

D'après les textes, les premières basiliques sur le site d'Agaune se trouvaient directement adossées à la falaise. Cet emplacement aujourd'hui vide de construction est une cour, dite du Martolet. Les fouilles menées sur cet espace ont révélé la présence d'une tombe contenant des épingles en bronze et une sépulture probablement féminine. D'autres traces à proximité plaident également en faveur de l'existence d'autres sépultures de la même période. Pour Louis Blondel, ces éléments témoignent de l'existence d'une occupation préhistorique de l'espace sous la falaise, vraisemblablement à l'âge du bronze.

Sur le plan étymologique, Louis Blondel note que le terme « Martolet » semble renvoyer à la présence d'un cimetière barbare. Plusieurs lieux-dits avec des formes lexicales proches (comme « Marteret » ou « Marteraz ») correspondent à d'anciens lieux de sépultures avant l'occupation romaine. Par ailleurs, les fouilles ont mis au jour une importante nécropole sur cet emplacement. Louis Blondel indique que les traces de sépultures antérieures ou contemporaines du se trouvent uniquement au nord du clocher. Sur un emplacement relativement restreint, 14 tombes d'époque romaine sont disposées le long de la falaise. La majorité de ces tombes sont constituées de toit de tuiles typiques de la période romaine. Louis Blondel remarque d'ailleurs qu'une partie des matériaux antiques, notamment les tuiles, ont été réutilisées sur des tombes postérieures. Un coffre couvert de plaques de terre cuite et de tuiles a également été retrouvé sur le site. L'un des tombeaux d'époque romaine est un sarcophage dont la datation est estimée au . Il porte l'inscription latine .

En 1924, des fouilles permettent la découverte d'un portail masqué dans différentes structures architecturales. Situé sur la partie est de la galerie des catacombes, le portail est en calcaire. Son plan au sol est cohérent avec celui d'éléments de maçonnerie appartenant à un mur d'enceinte antérieur à l'édification de la basilique. La disposition du baptistère, construit au , montre que sa maçonnerie vient s'accoler au portail, preuve que celui-ci est antérieur. En accord avec les interprétations de Nicolas Peissard, Louis Blondel estime donc que ce portail est d'origine romaine. Il précise également que différents indices laissent penser que la construction est restée à son emplacement initial. En effet, l'alignement du portail avec la galerie des catacombes est imparfait de quelques degrés, suggérant une utilisation du portail sans toutefois modifier sa structure spatiale (orientation, emplacement).

Au niveau du portail, les traces d'une base de colonne d'un diamètre de 30 centimètres ont été mises au jour. En regard du faible diamètre de la colonne et par cohérence avec les constructions romaines connues, Louis Blondel estime que cette colonnade devait suivre un système à deux étages. Ce type architectural, bien que rare chez les Romains, est attesté sur certains arcs de triomphe comme la Porte noire de Besançon et témoigne d'une certaine importance de la construction. Le style architectural plaide pour une datation à la fin du premier siècle ou au début du second pour l'archéologue.

Pour Louis Blondel, l'emplacement du portail, son origine romaine pré-chrétienne ainsi que son importance et sa fonction sont compatibles avec son appartenance au nymphée. L'archéologue indique que les nymphées étaient généralement précédés d'un ensemble architectural composé de cours et de portiques, le tout entouré par un mur de clôture délimitant l'accès au sanctuaire.

Site de Vérolliez