Íon Dragoúmis (en ) est un diplomate, homme politique et écrivain nationaliste grec, né à Athènes le , et mort dans même ville le .
Fils du diplomate et Premier ministre Stéphanos Dragoúmis, il fit aussi une carrière diplomatique avant de s'engager en politique. Il occupa divers postes dans les Balkans, dont à Monastir ou Serrès en Macédoine au moment où celle-ci était disputée entre l'Empire ottoman, la Bulgarie et la Grèce. Il s'engagea dans les divers conflits qui virent ces trois pays se disputer la région : indirectement en soutenant les mouvements nationaux grecs ou directement en s'engageant dans l'armée au cours de la guerre gréco-turque de 1897 ou aux côtés du prince héritier Constantin lors de la Première Guerre balkanique. Il termina sa carrière diplomatique comme ambassadeur de Grèce en Russie en 1914.
En 1915, il quitta le service diplomatique et s'engagea en politique. Il s'opposa très violemment à Elefthérios Venizélos ce qui lui valut d'être exilé en Corse à la fin de la Première Guerre mondiale. De retour en Grèce, il fut assassiné par des militants vénizélistes lors d'émeutes. Íon Dragoúmis défendait une forme de nationalisme qui lui était propre, l'« hellénisme » qui influença fortement la pensée nationaliste grecque dans l'Entre-Deux-Guerres.
Disciple littéraire et politique de Maurice Barrès, il fit passer ses idées politiques dans des ouvrages qui connurent un immense succès, comme Le Sang des martyrs et des héros paru en 1907 ou Samothrace paru en 1909. Il écrivait en démotique dont il avait choisi la cause dans la querelle linguistique qui divisa la Grèce pendant presque deux siècles.
Il fut membre de la Franc-MaçonnerieEvstathiou Diakopoulou, O Tektonismos stin Ellada (La Franc-Maçonnerie en Grèce), Ionios Philosophiki, Corfou, 2009, p. 250..
Une municipalité de Kastoria fut renommée en son honneur.
Biographie Famille La famille de Íon Dragoúmis est originaire de Vogatsiko dans le nome de Kastoria. Son arrière-grand-père, Márkos Dragoúmis fut membre de la Filiki Eteria et combattant de la guerre d'indépendance. Son grand-père Nikólaos Dragoúmis fut secrétaire de Ioánnis Kapodístrias et Ministre des Affaires étrangères à la fin du règne du roi Othon en 1862. Ses Souvenirs historiques (1874) sont encore considérés comme une source très importante pour l'histoire de son temps.
Deux des filles de Nikólaos, et tantes de Íon Dragoúmis, furent rendues célèbres par Gobineau. C'est en effet à Zoé et Marika que les Lettres à deux Athéniennes écrites par celui qui fut ambassadeur de France en Grèce de 1864 à 1868 furent adressées.
Stéphanos Dragoúmis, le père de Íon Dragoúmis, était le deuxième fils de Nikolaos. Juge, il occupa divers postes avant d'être nommé en 1875 Secrétaire général du Ministère de la Justice. Il démissionna pour devenir avocat et entrer en politique. Il adhéra à l'organisation nationaliste Défense nationale. Il prit une part active aux événements qui agitèrent la Grèce lors de la guerre russo-turque de 1877-1878 : il devint Secrétaire général du Comité pour la Révolution en Macédoine en et transporta personnellement des armes vers la région de l'Olympe. Il rejoignit ensuite le parti de Charílaos Trikoúpis () et fut élu six fois député de Mégare jusqu'en 1895. Il fut Ministre des Affaires étrangères des gouvernements Trikoupis de 1886 à 1889 puis en 1892-1893.
En 1896, Stéphanos Dragoúmis, en concurrence avec Georgios Theotokis pour la succession de Trikoupis à la tête du parti ne parvint pas à s'imposer. Il le quitta donc. Il fut élu député « indépendant » d'Attique-Béotie de 1899 à 1909. Il forma un groupe parlementaire d'indépendants très opposés à Theotokis. Certains trouvaient que sa réforme militaire l'empêchait de s'occuper des problèmes économiques et sociaux du pays. D'autres, comme Stéphanos Dragoúmis la trouvait insuffisante face aux dangers turc et bulgare. De plus, on lui reprochait d'être trop proche du palais royal, surtout du diadoque (prince-héritier) Constantin discrédité par sa défaite lors de la guerre gréco-turque de 1897. Stéphanos Dragoúmis devint Premier Ministre en 1910, après le « coup de Goudi ». Il fut député de Thessalonique après la conquête de la ville lors des guerres balkaniques et jusqu'à sa mort en 1923. La figure paternelle, que Íon Dragoúmis admirait, pesa d'un poids très lourd dans sa psychologie et il eut des difficultés à s'en détacher.
Né à Athènes, Íon Dragoúmis était le cinquième des onze enfants de Stéphanos Dragoúmis et d'Elisabéta Kondoyannakis. Sa mère était la fille d'un banquier crétois qui fut aussi consul à Saint-Pétersbourg. Le fils aîné, Nikolaos, né en 1874, devint artiste-peintre et quitta sa famille et la Grèce pour s'installer à Paris en 1899. Il finit par sombrer dans la folie. Dans la dynamique familiale, Ion assuma alors le rôle du fils obéissant. Le beau-frère de Íon Dragoúmis, Pavlos Melas, époux de l'aînée Natalia, officier dans l'armée grecque, entra en Macédoine à la fin de l'été 1904 à la tête d'une petite troupe de partisans. Il fut tué lors d'un accrochage avec des soldats ottomans. Le Sang des martyrs et des héros lui est dédiéM. Terrades, Préface au Sang des martyrs et des héros., p. 7..
Jeunesse et études Íon Dragoúmis fit des études de droit à l'université d’Athènes et entra dans la diplomatie en 1899. En 1897, il s'engagea, contre l'avis de son père, dans l'armée grecque lors de la guerre gréco-turque. Mais, à son arrivée sur le front, la guerre était déjà terminée.
En 1900, Íon Dragoúmis rencontra Maurice Barrès lorsque celui-ci fit en Grèce le séjour qui inspira son Voyage de Sparte. Il l'accompagna même et lui servit de guide pendant un mois et demi. Ainsi, lors de l'excursion à Mégare racontée dans le Voyage à Sparte, l'« Athénien fort érudit » qui explique à Barrès la trata, une danse locale, était Íon Dragoúmis. Le même épisode est raconté dans Le Sentier où Alexis, le double littéraire de Dragoúmis sert de guide au voyageur français : la Pnyx, le Céramique, Pâques à Mégare avec la trata puis Tatoï en compagnie de Mabel DunlopIonna Constandulaki-Chantzou, « Barrès et la Grèce. Deux lettres à Íon Dragoúmis. », p. 252-253.. Cette dernière, une Américaine un peu plus âgée que lui, fut son initiatrice, d'après Le Sentier. Ils songèrent un moment à s'enfuir ensemble. En 1902, elle quitta Athènes pour Paris où elle fréquenta Nikolaos, le frère aîné de Íon Dragoúmis.
Les pages du journal de Dragoúmis montrent que celui-ci souffrait alors d'une angoisse liée à un sentiment de solitude en raison de ce qu'il considérait comme son « irréductible différence ». Il souffrait aussi de ne pouvoir l'exprimer. La rencontre avec Barrès fut une révélation. Dragoúmis considérait qu'il avait trouvé une âme semblable à la sienne et qui avait déjà découvert comment exprimer ses tourments. Barrès ne fut dès lors pas seulement un mentor pour Dragoúmis, mais bel et bien un modèle qu'il imita tant sur le plan littéraire jusqu'à en plagier le style que sur le plan politique. Dragoúmis fut fasciné par le thème, développé dans Le Culte du Moi, des « barbares », ces autres qui par leur existence même mettent en danger la citadelle assiégée du Moi. Le thème voisin du décadent enfermé chez lui pour échapper aux « barbares » mais ainsi frustré de la reconnaissance de ses qualités par le reste du monde, marqua Dragoúmis : Cependant, lorsque Barrès visita la Grèce en 1900, il avait déjà évolué, laissant derrière lui le « Culte du Moi » pour développer le « nationalisme intégral » que Dragoúmis n'était pas encore prêt à entendre. Il écrit dans son journal que de toute la réponse que Barrès lui fit quant aux raisons de son engagement politique, il choisit de ne retenir que : « J'aime à me donner des émotions »Journal, novembre 1900, cité par .
Le diplomate et l’engagement dans la lutte nationaliste En , Dragoúmis devint consul adjoint à Monastir. Il y fit la connaissance d'une jeune institutrice, prénommée Sapho. Leur relation, dont on sait peu de choses, entraîna le renvoi de la jeune femme du pensionnat où elle travaillait. Ils se revirent brièvement, à Constantinople en . Elle est évoquée, en tant qu'Agnès, dans Le Sang des Martyrs et des Héros où elle incarne l'idéal de la femme grecque.
À Monastir, Dragoúmis s'engagea activement dans la défense de la cause grecque en Macédoine contre l'irrédentisme bulgare.
Les conflits en Macédoine
La Macédoine était peuplée de Grecs, de Bulgares, de Serbes, d'Albanais, de Turcs et de Valaques. Tous les États voisins, constitués ou en voie de constitution la revendiquèrent et la lutte pour la Macédoine, culturelle et religieuse à l'origine, prit un tour violent. La Grèce avait dès les années 1890 commencé à y agir en sous-main. Le conflit était religieux et politique, avec pour but le contrôle de la région. Comme lors de la guerre d'indépendance, des bandes de « combattants de la liberté », les « Makedonomakhoi », prirent les armes pour réclamer le rattachement de la Macédoine au royaume grec. L'Ethniki Etairia, (Société nationale), grecque, aidait ces Makedonomakhoi. Le gouvernement d'Athènes leur apporta aussi une aide plus ou moins directe : financement via ses agents consulaires comme Íon Dragoúmis ou encadrement par des conseillers militaires, comme Pavlos Melas. Certains Grecs du royaume se rendaient même dans la région pour participer aux combats. Ils prenaient le nom d'« andartes ». En parallèle, une « Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne » (ORIM) fut fondée en 1893, avec ses propres bandes armées de « komitadjis » (le nom vient du fait que l'ORIM était organisée en comités). L'ORIM, plutôt socialiste, était au départ nationaliste macédonienne prônant l'autonomie de la région. Elle fut récupérée par la Bulgarie.
La défaite de 1897 lors de la guerre dite « des trente jours » avait placé la Grèce en situation difficile face à la Bulgarie qui menait en Macédoine un intense travail de propagande : création d'écoles ou d'orphelinats par exemple. En même temps, les combats se poursuivaient sporadiquement entre komitadjis et quelques rares andartes (la Grèce les avait ouvertement désavoués) ou entre andartes et gendarmes turcs, mais principalement entre komitadjis et gendarmes turcs. Les exactions étaient nombreuses : pillages, incendies ou assassinats. Les Grecs s'organisèrent à nouveau dans la région à partir de 1900, sous l'impulsion de l'évêque de Kastoria, Germanos Karavangelis. Íon Dragoúmis, alors au consulat grec de Monastir s'engagea activement dans la cause grecque en Macédoine.
Au consulat de Monastir En , le consul de Monastir, M. Pézas, dut quitter son poste pour des raisons de santé, laissant Dragoúmis seul en charge. Malgré les ordres clairs de ses supérieurs de se montrer prudent, il s'attela à la tâche de créer une organisation de défense des communautés grecques de la région. Il la baptisa Άμυνα (Défense). Elle était constituée sur le modèle de la Philiki Etairia. Son journal intime montre combien il se sentait alors fier, et enfin capable de répondre aux attentes paternelles supposées. Il s'imaginait, comme son père à la même époque, dans le rôle du « réveilleur » national. Il se heurta ensuite au nouveau consul Konstandinos Kypréos qu'il soupçonnait de le surveiller pour l'empêcher d'agir. Ces problèmes lui valurent une mutation temporaire (-) au consulat de Serrès. Il revint à Monastir de janvier à avril 1904.