Le Saint Prépuce (en latin Sanctum Praeputium) — également appelé « Sainte Vertu » (Sancta Virtus) ou « Saint Vœu » — est le nom donné à différentes reliques relatives au prépuce issu de la circoncision de Jésus de Nazareth. À l'instar de plusieurs reliques corporelles du Christ — comme son cordon ombilical ou ses dents de lait — sa détention a été revendiquée par plusieurs lieux de culte chrétiens, particulièrement dans l'Occident médiéval.
Contexte théologique et historique
D'une manière générale, le culte des reliques relatives à la vie de Jésus débute dans le premier quart du avec l'excavation du tombeau supposé de Jésus sur l'ordre de l'empereur Constantin, avec laquelle coïncide peut-être l'invention de la « vraie Croix », attribuée par la tradition à sa mère Hélène.
Dans le judaïsme, de manière quasi ininterrompue depuis l'Antiquité et par fidélité à un commandement biblique, l'ablation du prépuce est pratiquée sur le garçon nouveau-né huit jours après sa naissance dans une cérémonie au cours de laquelle il reçoit son nom hébreu. En tant que Juif, Jésus a ainsi vraisemblablement été circoncis, ainsi que le laissent entendre plusieurs passages du Nouveau Testament, . Mais l'idée que le prépuce de Jésus ait été conservé, et que, de plus, il aurait été transmis à travers les âges n'a aucun caractère de vraisemblance historique puisque, selon la coutume, le prépuce est enterré après l'opération. Cela n'a pas échappé même à la piété naïve du Moyen Âge, et explique le succès très variable des différentes tentatives faites ici et là pour faire croire en sa possession.
Ainsi l'abbaye de Conques n'a réussi à devenir un centre de pèlerinage qu'après avoir récupéré à Agen les reliques de la jeune martyre Sainte Foy : son prétendu Saint Prépuce n'intéressait personne. Cependant, dans le doute sur l'authenticité de ce genre de reliques, il était hors de question de les détruire, et cela explique leur multiplicité.
À l'abbaye de Coulombs, une croyance locale prêtait au Saint Prépuce le pouvoir d'apporter la fécondité aux femmes stérilesPierre Saintyves, « Les reliques et les images légendaires », Mercure de France, 1912, cité par Jean-Claude Muller, « Les deux fois circoncis et les presque excisées. Le cas des Dìì de l'Adamaoua (Nord Cameroun) », Cahiers d'études africaines, Année 1993, Volume 33, Numéro 132, p. 534 [Il faudrait cependant vérifier cette assertion, donnée ici de troisième main] et un accouchement sans difficulté aux femmes enceintesSelon Jacques Collin de Plancy, Dictionnaire critique des reliques et des images miraculeuses, t. II, p. 47 (qui s'appuie sur Jean-Baptiste Thiers, Traité des superstitions, t. I, liv. II, chap. I) : « On le montrait aux femmes grosses, enchâssé dans un reliquaire d'argent, afin de les faire accoucher sans travail ; et ce prépuce était d'un bon revenu. ». Alors que Catherine de Valois était enceinte en 1421, son mari, le roi Henri V d'Angleterre, à qui une bulle du pape Martin V accordait le privilège de pouvoir déplacer les reliquesAuguste Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, roi de France, et de son époque, 1403-1461, p. 295, fit emprunter et apporter à son épouse, en Angleterre, le Saint Prépuce de l'abbaye de CoulombsRapport de M. Merlet sur Coulombs, Lormaye et Pierres, séance du 3 mai 1860, Procès verbaux de la Société archéologique d'Eure-et-Loir, tome 1, p. 236, Société archéologique d'Eure-et-Loir, Chartres, Petrot-Garnier, 1861. La relique fut ensuite renvoyée en France et exposée à la Sainte-Chapelle, à ParisCharles Métais, Archives du diocèse de Chartres, volume 15 p. 19, 1908. Les moines bénédictins de Coulombs durent s'adresser en 1427 à Jean de Lancastre duc de Bedford, régent du jeune Henri VI, pour la faire transférer à l'abbaye Saint-Magloire de ParisCharles Métais, Archives du diocèse de Chartres, volume 15, p. 19, 1908 ; une « Charte d'Henri, roi d'Angleterre, où il est fait mention que la relique du saint prépuce fut portée en Angleterre aux couches de la reine sa mère et depuis à Saint-Magloire (1427) » est enregistrée dans Lucien Merlet, René Merlet, Archives départementales d'Eure-et-Loir, Inventaire-sommaire des archives départementales antérieures à 1790, volume 8, p. 146, 1968 ; Alfred Darcel (Gazette des beaux-arts, 1865, p. 483) en donne l'extrait suivant : « lequel reliquaire avoient accoutumé de souvent, en grant dévotion, venir visiter en grant affluence de femmes notables, quant elles étoient enceintes, pour en estre beneittes et soignées. », puis en 1441 au roi de France Charles VII pour en reprendre possession, sans toutefois pouvoir lui faire quitter Paris. C'est Jean Lamirault, abbé de Coulombs de 1442 à 1446Jean-Paul Detournay, Nogent-le-Roi et son canton: étude historique, p. 100, 1984, qui fit revenir la relique à CoulombsCharles Métais, Archives du diocèse de Chartres, volume 15, p. 19, 1908.
Face à la revendication de plusieurs églises de posséder la vraie relique, le Vatican décréta au que le Saint Prépuce authentique était conservé dans la basilique Saint-Jean-de-Latran à Rome. Au , le rationalisme historique et le manque de confiance en cette relique douteuse et superstitieuse conduisirent en 1900 le pape Léon XIII à interdire, sous peine d’excommunication, de parler du Saint Prépuce.
Lieux de conservation
Moyen Âge Au Moyen Âge, il y eut jusqu'à quatorze « Saints Prépuces » conservés dans diverses villes européennesFrançois Brossier, Les reliques à l'épreuve du doute, in Le Monde de la Bible n° 190, septembre-octobre-novembre 2009, p. 39 et généralement mêlés à des collections de reliques du même genre : dents de laits de l'Enfant Jésus, Saint ombilic.
La première trace d'une relique du Saint Prépuce est celle qui aurait été donnée au pape Léon III par Charlemagne lors de son couronnement, le . On raconte aussi qu'un ange le lui avait apporté pendant qu'il priait devant le Saint-Sépulcre (alors qu'il n'a jamais quitté l'Europe). Une autre tradition en fait un cadeau de mariage offert par l'Impératrice de Byzance, Irène l'Athénienne. Le pape l'aurait placé dans le Sancta sanctorum de la Basilique de Latran à Rome avec d'autres reliques. Il s'agit dans tous les cas de légendes tardives dont aucune ne s'appuie sur un document d'époque carolingienne.
En plus de Rome, d'autres lieux ont prétendu détenir le Saint Prépuce : en Espagne, Saint-Jacques-de-Compostelle ; en Allemagne, Hildesheim ; en Belgique, AnversJusqu’en 1570, les chanoines de la cathédrale d'Anvers auraient apporté chaque année à Lierre, le samedi après le 17 octobre, une chasse contenant notamment le saint prépuce (selon Le baron de Reinsberg-Düringsfeld, Traditions et légendes de la Belgique, 1870, t. 2, p. 174) ; en France Metz, Besançon, Langres, Fécamp, Chartres, ainsi que Coulombs qui se trouve aussi dans le diocèse de Chartres ; la cathédrale du Puy-en-Velay, le monastère de Conques, l'église de Charroux (où l'on faisait également remonter la donation de cette relique à Charlemagne) et l'église de VebretIl y est conservé dans un reliquaire de l'église paroissiale avec des reliques du Saint-Sépulcre, des pierres de la lapidation de saint Étienne et des reliques de saint Louis, selon une notice de Marceline Brunet pour l'Inventaire général, 1993 (Référence: IM15000146, dossier consultable au Service régional de l'inventaire Auvergne).
Voltaire, dans son Dictionnaire philosophique, y ajoute CompiègneArticle « Prépuce » du Dictionnaire philosophique : « Les chrétiens ont, depuis longtemps, la circoncision en horreur ; cependant les catholiques se vantent de posséder le prépuce de notre Sauveur ; il est à Rome dans l’église de Saint-Jean-de-Latran, la première qu’on ait bâtie dans cette capitale ; il est aussi dans la cathédrale à Saint-Jacques-de-Compostelle en Espagne ; dans la cathédrale d'Anvers ; dans l’abbaye Saint-Corneille à Compiègne ; à Notre-Dame-de-la-Colombe, dans le diocèse de Chartres ; dans la cathédrale du Puy-en-Velay ; et dans plusieurs autres lieux. », mais il se trompe, car la relique qui était conservée au monastère Saint-Corneille de Compiègne n'était que le couteau qui aurait servi à opérer la circoncision de Jésus. On avait de même à l'église romaine de San Jacopo in Borgo la pierre sur laquelle l'Enfant avait été circoncis .
Une autre liste allemande y ajoute l'Abbaye d'Andechs en Bavière (et le Quid Clermont, mais apparemment par confusion avec un morceau du Saint Ombilic qui y était conservé).
Situation actuelle
Le village italien de Calcata mérite une mention spéciale. En 1557, on y aurait découvert le Saint Prépuce, volé trente ans auparavant par un lansquenet allemand lors du sac de Rome de 1527Collin de Plancy, Dictionnaire critique, t. II, p. 47-49. Jusqu'en 1983, une procession où l'on vénérait ce Saint Prépuce parcourait les rues du village le , jour où selon une tradition, qui n'est pas antérieure au , Jésus aurait été circoncis. Mais des voleurs s'emparèrent du reliquaire en ; les processions à Calcata exposent depuis un reliquaire vide. Ce vol a fait naître différentes thèses complotistes : le vol remonterait aux Nazis ; le Saint Prépuce aurait été vendu par le prêtre de l'église de Calcata ; la relique aurait été soustraite par le Vatican pour éviter qu'elle ne fasse l'objet d'une datation par le carbone 14.
Il ne semble plus y avoir d'autres Saints Prépuces en ItalieDans un documentaire pour la chaîne de télévision Channel 4 diffusé en 1997, le journaliste britannique Miles Kington parcourut l'Italie à sa recherche, mais en vain. ; celui d'Anvers a disparu en 1566 ; mais il reste en France ceux de Conques et de Vebret.
Échos suscités par le Saint Prépuce
Périodiquement le thème de cette relique a été agité pour tourner en dérision certains aspects du catholicisme.
Jean Calvin dans son Traité des reliques (1543) se demande comment le prépuce de Jésus a pu être conservé, et surtout comment il peut se trouver à la fois à Charroux et à RomeCité par Collin de Plancy, Dictionnaire critique, II, p. 46.
Voltaire, dans son Traité sur la tolérance (1763), s'est moqué de la vénération du Saint Prépuce, la considérant toutefois comme une superstition moins dangereuse que de détester et de persécuter son prochain. Dans son Dictionnaire philosophique (1764), à l'article « Prépuce », il remarque plus simplement « qu'il y a peut-être un peu de superstition dans cette piété mal entendue ».
Le libre penseur Collin de Plancy note en 1821 que les évêques catholiques eux-mêmes étaient parfois critiques ; il rapporte une anecdote où Gaston de Noailles, évêque-comte de Châlons-sur-Marne de 1695 à 1720, sous la Régence, fit expertiser, puis détruire un prépuce conservé à la collégiale de Notre-Dame-en-Vaux. Mais il se trompe, car il s'agissait d'un Saint Nombril« Au commencement du dernier siècle, pendant la Régence, l'évêque Noailles, considérant que ce saint prépuce était l'objet d'un culte souvent scandaleux, surtout de la part des femmes, et se doutant bien que c'était une fausse relique, voulut la faire examiner. Elle était dans un morceau de velours rouge ; un chirurgien, après avoir ouvert le velours, n'y trouva qu'un peu de poudre ; il la mit sur sa langue, et déclara que le prétendu prépuce n'était qu'une poussière de sable. On appela depuis ce chirurgien croque-prépuce ; mais il n'y eut plus de prépuce à Châlons-sur-Marne. » (Dictionnaire critique, p. 47), comme il le note lui-même l'année suivanteTome III, p. 230. Il explique qu'il a été induit en erreur par le fait que dans le pays on appelait familièrement cet ombilic le saint prépuce..