vignette|redresse|L'idée de devoir de mémoire pour éviter qu'un événement se répète : monument « Plus jamais » au camp de Dachau. vignette|Le centre de la mémoire d'Oradour-sur-Glane. vignette|Emblèmes funéraires des nécropoles nationales, Mémorial de la Résistance, Chasseneuil-sur-Bonnieure. vignette|Choeung Ek (Cambodge), stupa commémorative du génocide Khmer rouge.

Le devoir de mémoire désigne et postule l'obligation morale de se souvenir d'un événement historique tragique et de ses victimes, afin qu'un événement de ce type ne se reproduise pas. Cette expression, apparue dans les années 1990 à propos de la Seconde Guerre mondiale et en particulier de la Shoah, s'est élargie à d'autres épisodes violents de l'histoire du monde.

Le devoir de mémoire, sans cette expression, a d'abord été promu aux lendemains de la Première Guerre mondiale par des associations de victimes, puis par des collectivités territoriales et par des États de la collectivité territoriale.

Motivations

Le devoir des États de maintenir le souvenir des souffrances subies dans le passé par certaines catégories de la population apparaît comme impératif, surtout s'ils en portent la responsabilité (en tant qu'États, non en tant que nations ou que régimes politiques, car c'est après un changement de régime que le devoir de mémoire, et d'éventuelles réparations, deviennent possibles). Par rapport à la tradition du droit de la paix et de la guerre, le « devoir de mémoire » s'oppose à la clause d'amnistie des traités de paix qui, dans un souci d'apaisement (au sens du retour à la paix), imposait formellement l'oubli de tous les griefs passés relatifs au conflit, et interdisait de les évoquer. Le « devoir de mémoire » entend remédier à l'amnésie collective pour éviter que les dérives idéologiques ayant conduit à des persécutions ne se reproduisent.

Le devoir de mémoire se distingue de la commémoration officielle instituée par une collectivité ou un État à la mémoire de héros ou de victimes. Les commémorations sont organisées par différents pays ou communautés pour rappeler et célébrer le sacrifice de leurs martyrs et de leurs héros dont le sacrifice a été volontaire ou involontaireCes célébrations continuent à exister avec les fêtes et les saints du calendrier, les fêtes officielles du souvenir militaire, ainsi que la commémoration du jubilé de la mort des grands hommes. Voir aussi la Vies parallèles des hommes illustres de Plutarque, et toute l'hagiographie laïque ou religieuse dans les livres scolaires de la Deuxième République..

Le devoir de mémoire a été reconnu officiellement dans certains cas, à travers des déclarations officielles et des textes de loi (lois mémorielles) à partir de la fin du . En singularisant la mémoire des victimes de la barbarie nazie par rapport aux autres devoirs de mémoire, ces lois ont parfois créé une concurrence des mémoires qui, d'une part, est sujette à débat entre les historiens et entre les associations représentant différentes populations victimes, et d'autre part suscite de nouvelles formes d'intolérance et d'antisémitismePierre Birnbaum, Sur un nouveau moment antisémite, Fayard, 2015..

Histoire Prémices après la Première Guerre mondiale En , Alexandre Millerand alors commissaire général de la République à Strasbourg, demande un rapport relatif aux zones de combat en tant que « souvenir de guerre », mais cette volonté de conserver la mémoire des évènements dramatiques de quatre années de guerre ne fait pas l’unanimité en France, d'aucuns estimant qu'il faut au contraire faire table rase des séquelles physiques de guerre et reconstruire le pays en effaçant ces stigmates paysagers. Après l'enlèvement des cadavres les plus superficiels qui sont transportés vers les cimetières militaires les plus proches et après une phase de désobusage et de sécurisation des sites, à Verdun, Vimy ou plus à l'Est - comme recommandé par le rapport de Frédéric Robida () - quelques sites de combats des fronts d’Alsace et de Lorraine sont proposés (ainsi que des mesures de protection contre les dégradations naturelles), ainsi après le Hartmannswillerkopf (en ) et la Tête des Faux (en ), le Linge fut classé au titre des monuments historiques (). Des mémoriaux sont créés. Ces sites font l'objet d'un important « tourisme de guerre » dans le années 1920‑1930 avant qu'une nouvelle guerre mondiale éclatePhilippe Jéhin (2014), « HENSEL (Florian), Le Lingekopf de 1915 à nos jours », Revue d’Alsace, 139 | 2013, mis en ligne le 01 octobre 2016, consulté le 24 juin 2014..

Apparition après la Seconde Guerre mondiale thumb|Mémorial aux Juifs morts durant la Seconde Guerre mondiale à Budapest.

De même, dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, certains résistants et déportés survivants cherchent aussi à perpétuer le souvenir de leurs expériences et de leurs camarades tués. Ainsi, en France, les statuts de l'Amicale de Mauthausen lui donnent entre autres cet objectif :

Selon Olivier Lalieu., la première partie (« honorer la mémoire ») relève en fait du souvenir, tandis que la seconde (« maintenir présent à l'esprit de tous… ») relève, elle, du devoir de mémoire.

En 1952, Annette Christian-Lazard, veuve d'une victime d'Auschwitz, et Paul Arrighi, ancien déporté à Mauthausen, créèrent le Réseau du Souvenir, en raison de leur déception quant à l'activité des principales fédérations de déportés dans le domaine de la commémoration. En 1954, à l'initiative du Réseau du Souvenir, fut instituée en France la Journée nationale du Souvenir de la Déportation (le ). Par la suite, les efforts pour l'établissement de ce que l'on appellera plus tard un devoir de mémoire sont entretenus par divers acteurs. D'une part et dans un premier temps, des groupes et associations liées à la Résistance française ou aux déportés (comme le Réseau du Souvenir, le Parti communiste français, la Fédération nationale des déportés et internés résistants et patriotes…) se mobilisèrent, surtout dans les années 1960, contre ce qui était perçu comme une ignorance voire un mépris, de la part de la jeunesse, envers l'histoire de la Seconde Guerre mondiale. Ce phénomène avait notamment été médiatisé en 1963 par le film Hitler, connais pas; les mesures prises contre lui le furent surtout dans le cadre de l'enseignement de l'histoire.

Tournant des années 1980 Cependant, jusqu'aux années 1980, ces premières entreprises n'accordèrent pas de place particulière à la déportation et au génocide des Juifs : en effet parmi les des camps nazis en France, seuls étaient Juifs. Les déportés juifs n'étaient représentés en tant que membres de leur communauté que par l’Association des anciens déportés juifs de France, qui organisait par exemple des commémorations annuelles de la rafle du Vélodrome d'Hiver. De plus, la plupart des associations préférèrent longtemps mettre en avant le statut de combattant, plutôt que celui de victime. Cependant, une évolution se fit progressivement, notamment autour de la publication, en 1978, du Mémorial de la déportation des Juifs de France par Serge Klarsfeld et Beate Klarsfeld, qui marque l'opinion publique. Les époux Klarsfeld réclament également la condamnation de plusieurs responsables de la Shoah.

L'objet du devoir de mémoire thumb|redresse=.8|Élément d'une médaille officielle à la mémoire des victimes de la catastrophe de Tchernobyl.

Reconnaître l'état de victime Le devoir de mémoire consiste d'abord à reconnaître la réalité de l'état de victime et de persécutions subies par des populations et leur environnement ; pour des raisons éthiques, pour répondre aux besoins de l'Histoire, et parce que la psychologie a montré combien cette reconnaissance était essentielle à la résilience pour la reconstruction des individus et des sociétés après les crises, et pour que ces crises n'en engendrent pas d'autres ; on peut notamment rapprocher la question du devoir de mémoire de la catharsisBoris Cyrulnik, Autobiographie d'un épouvantail, éd. Odile Jacob, 2008, et Je me souviens…, éd. Odile Jacob poches, 2010 ..

Une des limites du devoir de mémoire vient de ce que les victimes d'actes graves ont souvent dans un premier temps, voire toute leur vie, des difficultés à parler de ce qu'elles ont vécu, sans pour autant que le traumatisme, non-dit ou profondément refoulé, puisse être réellement oublié. Conscientes et inconscientes, individuelles et collectives, les conséquences socio-psychologiques sont durables.

Reconnaître les responsabilités De plus, selon Denis Collin, le devoir de mémoire est un nouvel impératif catégorique pour les sociétés modernes qui suppose que les groupes et les États analysent et donc reconnaissent les responsabilités de leurs régimes politiques passés, voire celles de leur nation, dans ces persécutions ou crises majeuresColloque Quelle histoire pour quelle mémoire?, Châteauroux, 31 mars 2001, sur consulté le 1-er août 2011.. Cela a été plus ou moins bien effectué pour la Shoah (selon les pays) mais la non-reconnaissance du statut de pollution de la zone rouge ou du statut de génocide des massacres des Arméniens en Turquie, montrent les difficultés de la tâche.

En effet, une autre limite du devoir de mémoire est qu'imposé à des générations nouvelles, qui n'ont pas été partie prenante dans les régimes politiques ou les phénomènes politico-sociaux ayant conduit à des crimes de masse, il peut provoquer chez celles-ci le rejet de ce devoir, si elles se sentent culpabilisées par le seul fait d'appartenir à une nation jugée responsable de ces crimesAinsi l'historien roumain Neagu Djuvara déclarait lors d'une conférence de l'institut Erudio, le 11 nov. 2009, au Novotel Rive droite de Paris, que si le régime politique responsable d'un génocide est considéré comme un "hiatus" dans l'histoire d'une nation, le devoir de mémoire est cathartique, car le génocide suscite alors l'horreur des jeunes générations, et les incite à prendre des moyens pour que cela ne recommence pas, tandis que si c'est la nation tout entière, passée et présente, qui est tenue pour responsable, le devoir de mémoire est générateur de nouvelles formes de xénophobie, car le jeune se trouve accusé et culpabilisé par le seul fait d'être né dans cette nation, ce qui ne l'incite pas à ressentir de l'empathie pour les victimes, et peut le pousser à adhérer aux fantasmes des bourreaux; il ajoutait que si l'on appliquait cette seconde position à la France, il faudrait considérer tous les Français même actuels comme responsables des crimes du régime Vichyste.. On en voit l'exemple dans le révisionnisme au Japon.

Les associations et représentants des populations concernées estiment qu'une reconnaissance officielle des crimes passés de l'État, voire une demande de pardon, permet aux populations victimes ou à leurs descendants de mieux trouver leur place au sein de la nation Rapport au Premier ministre du Comité pour la mémoire de l'esclavage du 12 avril 2005 : « la très grande majorité de nos concitoyens du monde issu de l’esclavage sont convaincus que, malgré la loi du 21 mai 2001, l’histoire de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions continue d’être largement ignorée, négligée, marginalisée. Ces concitoyens perçoivent cet état de fait comme un déni de leur propre existence et de leur intégration dans la République. ». De plus, le souvenir des événements passés devrait permettre d'éviter de les répéter à l'avenir.

Enfin, le devoir de mémoire est aussi une manifestation du « devoir d'humanité ».

Débat