Le mot bioéconomie aurait été créé vers 1925 par le biologiste russe T.I. Baranoff. Depuis, il désigne plusieurs théories et pratiques : approche économique des comportements biologiques (comme l'entendait initialement Baranoff) ; gestion des ressources halieutiques commerciales (à la suite des travaux de H. Scott Gordon)... ou plus largement aujourd'hui la somme des activités fondées sur les bioressources (produits des vies terrestre ou marine, végétale, fongique, animale, bactérienne, etc.).

En France, présentée en conseil des ministres le , une stratégie bioéconomique doit permettre de passer d'une économie dépendante des ressources fossiles à une économie basée sur la biomasse, c'est-à-dire basée sur un carbone cycliquement et des ressources renouvelables (de la production à la transformation, jusqu’à la valorisation des coproduits et des biodéchets) et doit permettre d'atteindre une sécurité alimentaire. Une Stratégie nationale de mobilisation de la biomasse (SNMB) vise à mieux connaître et mobiliser cette ressource, sans la surexploiter et en respectant ses autres usages (alimentaires notamment)Ministère de l'environnement (2017) Stratégie nationale de mobilisation de la biomasse mémoire en réponse à l’avis de l’Autorité environnementale, PDF, 9 pages, publié 9 mai 2017.

La bioéconomie de Nicholas Georgescu-Roegen

Au milieu des années 1970, l'économiste roumain Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) promeut ce terme pour désigner sa conception du processus économique. Il le percevait comme une extension de l'évolution biologique des communautés humaines. Et il proposait une réforme de la pensée économique ayant deux dimensions : 1) sur le plan épistémologique, il suggère que la biologie et la thermodynamique sont des référents scientifiques plus adaptés à l'économie que la mécanique rationnelle qui a inspiré la théorie néoclassique ; 2) du point de vue environnemental, il met en avant les interdépendances entre économie et nature, et donc l'existence de contraintes naturelles pesant sur l'activité économique. Cette bioéconomie entend donc rapprocher l'économie et l'écologie, ce qui en fait l'une des sources du courant de l'économie écologique.

En 1971, dans , son ouvrage le plus important, Georgescu-Roegen pose les bases de son approche bioéconomique, mais n'utilise le mot « bioéconomie » qu'à partir de 1975, celui-ci lui ayant été suggéré par un philosophe roumain du nom de Jiri Zeman . Il postule que l'activité économique est une continuation de l'activité biologique humaine, en s'appuyant sur le livre Le Hasard d'Emile Borel qu'il a lu, étudiant à Paris, puis sur le livre d'Erwin Schrödinger Qu'est-ce que la vie ?, abondamment cité dans ses travaux. La thermodynamique rend compte selon lui de l'interaction entre les processus biologiques ou économiques et l'environnement matériel. Le concept d'entropie lui semble crucial pour comprendre la nature du processus économique. En stipulant que l'entropie d'un système fermé ne peut que croître, la seconde loi de la thermodynamique révèle la dimension irréversible du processus économique qui tend à dissiper les ressources matérielles et énergétiques sur lesquelles se fonde la prospérité des sociétés modernes .

Pour Georgescu-Roegen les économistes néoclassiques ont omis cette dimension car leur théorie est inspirée de la mécanique rationnelle, idée que Philip Mirowski développera dans son ouvrage Plus de chaleur que de lumière en rendant hommage à Georgescu-Roegen pour avoir ouvert la voie à cette analyse. Or la mécanique s'oppose frontalement à la thermodynamique sur le plan épistémologique, en ce qu'elle ne décrit que des phénomènes réversibles, ce que Georgescu-Roegen juge impropre dans le cas de l'économie. De même, il accuse l'épistémologie mécaniste de se focaliser sur les transformations quantitatives en oubliant les dimensions qualitatives qui affectent le processus économique .

La critique épistémologique de la théorie néoclassique faite par Georgescu-Roegen est relativement originale à l'époque. Propre à saper les fondations même de la l'économie standard, elle est populaire dans les courants hétérodoxes, notamment de l'économie écologique .

La défense d'une méthodologie apte à rendre compte des transformations qualitatives s'appuie sur le second pilier de la bioéconomie : la biologie. Georgescu-Roegen reconnaît là l'influence de Joseph Schumpeter, qui l'a initié à l'économie à son arrivée aux États-Unis dans les années 1930. Il en retient la description de l'impact des innovations sur le processus économique, dans laquelle apparaît clairement le parallèle avec le rôle des mutations dans l'évolution biologique. En particulier cette approche insiste sur le fait qu'il ne s'agit pas seulement de transformations quantitatives des flux de matières et d'énergie, mais bien de transformations qualitatives des processus de production. Si on perçoit ainsi une continuité entre l'évolution biologique et l'évolution économique, il convient de préciser ce qui les distingue. Pour ce faire Georgescu-Roegen emprunte à Alfred Lotka la distinction entre instruments endosomatiques, dont l'organisme est doté à la naissance, et exosomatiques (extérieurs au corps). Une spécificité humaine parmi les autres espèces est que son évolution porte avant tout sur les derniers, le processus économique ayant de plus en plus pour fonction de les maintenir en état, tout comme l'activité biologique consiste à préserver l'organisme autrement soumis à la dégradation entropique . thumb|left|Prise de harengs. thumb|left|Occupation du sol en Lozère. Ayant ainsi ancré l'activité économique dans ses dimensions thermodynamique et biologique, il envisage les aspects sociaux dans la continuité de ces dernières. Il y voit en effet la source du conflit social. Ce dernier naît de la rareté radicale dont la seconde loi de l'entropie rend compte, car les ressources de basse entropie constituent le fondement de toute prospérité économique. Mais ce qui donne l'intensité du conflit social propre aux sociétés humaines c'est la prévalence des instruments exosomatiques dans l'organisation sociale. Dans les communautés d'insectes sociaux, tels que les abeilles ou les fourmis, où la production est organisée collectivement, on n'observe pas une telle lutte sociale car l'individu est entièrement déterminé par ses organes endosomatiques dont il ne saurait se détacher ou acquérir de nouveaux. Au contraire chaque humain peut prétendre à la détention de tous les instruments exosomatiques qui deviennent l'objet du conflit et le critère des hiérarchies sociales.

Cette perspective l'amène à poser un regard particulier sur les inégalités entre nations et la question du sous-développement qui est une préoccupation importante de l'après-guerre. Les différents niveaux de développement sont pour lui révélateurs de l'existence d'une multiplicité « d'espèces exosomatiques ». Il suggère ainsi que le problème du sous-développement ne peut être simplement résolu par des transferts technologiques, car l'adaptation d'une société à une technologie donnée représente une transformation qualitative qui modifie en profondeur les institutions. Une autre conséquence de l'évolution exosomatique réside dans la dépendance accrue à l'égard des ressources minérales qu'elle entraîne. À ce propos Georgescu-Roegen juge que la thermodynamique a jusque-là injustement négligé la matière au profit de l'énergie. Or pour lui la matière aussi est soumise à une dégradation irrévocable que l'activité économique moderne accélère considérablement, acheminant l'humanité vers un état où les ressources seront trop diffuses à la surface du globe pour que l'activité économique puisse se poursuivre. Il en viendra même à proposer un de la thermodynamique qui puisse rendre compte de ce constat. L'une de ses conséquences immédiates serait que le recyclage ne peut jamais être total . Si cette proposition de Georgescu-Roegen est l'une des plus controversées sur le plan strictement théorique, on s'accorde en général à admettre qu'elle a une pertinence dans le domaine pratique et soulève ainsi une question importante pour la soutenabilité de l'activité économique à long terme . Si le rôle joué par les ressources énergétiques dans les économies modernes a été marginalisé par l'économie en général, et la théorie économique néoclassique en particulier, ce constat est encore plus vrai en ce qui concerne les ressources minérales, notamment les métaux. De ce point de vue, les préoccupations de Georgescu-Roegen sont uniques dans le champ économique de l'époque, mais elles sont reçues favorablement par certains géologues.

Georgescu-Roegen n'a jamais publié de synthèse de son projet bioéconomique. Si The Entropy Law and the Economic Process posait les bases de la réflexion épistémologique sous-jacente, l'évolution de la pensée de Georgescu-Roegen dans le courant des années 1970 appelait un nouvel ouvrage qui précise les fondements et les outils de la bioéconomie. Un tel ouvrage, du nom de Bioeconomics, est vraisemblablement envisagé par l'auteur dès 1976. Il y travaille durant son séjour en Europe à la fin des années 1970. Il est encore d'actualité au début des années 1980, l'éditeur pressenti, Princeton University Press, faisant part de son enthousiasme pour le projet. Mais en définitive il ne verra jamais le jour, alors qu'il aurait probablement rendu plus aisée la diffusion de la perspective bioéconomique. Néanmoins cette dernière ne sera pas sans héritage.

Les héritages théoriques et politiques

L'économie écologique

L'une des filiations les plus importantes, même si elle n'est pas dénuée d'ambiguïtés, est celle qui fait de la bioéconomie de Georgescu-Roegen une source de l'économie écologique, courant qui a réussi à affirmer son existence au sein des économistes depuis les années 1980. Cette filiation est d'abord liée au fait que Herman Daly, l'une des figures importantes de ce courant, a été l'élève de Georgescu-Roegen dans les années 1960 et, inspiré par son mentor, a choisi de poursuivre son programme de recherche. Aux côtés de Kenneth Boulding ou des frères Odum, Georgescu-Roegen fait rapidement figure de précurseur de l'économie écologique. Ses thèses sont abondamment discutées dans la revue Ecological Economics qui voit le jour en 1989, et qui lui consacre un numéro entier en 1997. Dès les premiers numéros des débats s'engagent pour savoir si les propositions théoriques de Georgescu-Roegen sont pertinentes pour le paradigme émergent, en particulier en ce qui concerne l'accent mis sur la loi de l'entropie pour rendre compte de l'épuisement des ressources. La question de l'adhésion à la proposition d'une de la thermodynamique devient un problème théorique central sans que les économistes écologues puissent trancher de manière décisive, certains suspendant leur jugement tandis que d'autres nient l'existence théorique d'une telle loi pour y voir plutôt un problème pratique d'impossibilité du recyclage intégral.