Élisabeth-Rachel Félix, dite Élisa Félix ou Rachel ou , également Mademoiselle, est une actrice née le à Mumpf (Suisse) et morte le au CannetArchives départementales des Alpes-Maritimes Acte de décès dressé au Cannet le 4/1/1858, vue 636/739.. Grande tragédienne dont le jeu soulève une admiration sans borne en France comme à l'étranger, c'est un modèle pour Sarah Bernhardt.

Biographie

Famille et jeunesse Fille des Juifs alsaciens Jakob dit Jacques Félix, colporteur ambulant (Metz 1796 – Paris 1872), et Esther-Thérèse Hayer (ou Hayyah) (Gerstheim 1798 – Paris 1873), citoyens français, mariés à Zillesheim en 1817 ou 1818,  Élisabeth Rachel Félix, surnommée Élisa, naît en 1821 à Mumpf en Suisse, dans une auberge où sa mère s'est arrêtée, trop fatiguée pour continuer jusqu'à Endingen, la seule localité de la région qui tolère le séjour de Juifs. Sa naissance sera légalisée par un acte notarié près de vingt ans plus tard.

Elle est la seconde fille du couple, après Sophie dite Sarah (Obrooth Gelnhausen 1819 – Paris 1877), qui aura encore un fils, Raphaël (Besançon 1826 – Londres 1872), et trois filles (déclarées en 1843 à la mairie du 3e arrondissement de Paris), Rébecca (Lyon 1829 – Eaux-Bonnes 1854), Adélaïde dite Lia (Saumur 1830 – Paris 1908) et Mélanie Emilia dite Dinah (Paris 1836 – Paris 1909), outre ceux qui n'ont pas survécu. vignette|Place du Marché-Neuf à Paris où la famille Felix s'installe (démolie en 1862) par Bénard. Sa famille misérable erre de ville en ville, à travers les foires en Allemagne et en Suisse, puis en France, à la poursuite d'une pitance que leur apportent la vente de colportage du père et celle des colifichets et objets de mercerie de la mère. Élisabeth Félix vit une partie de sa jeunesse à Hirsingue (Sundgau), dans le sud de l'Alsace.

Comme d'autres parents miséreux et précaires de cette époque, le père considère ses enfants, même à très jeune âge, comme une source de revenus : Élisa chante en s'accompagnant à la guitare avec sa sœur aînée Sophie Sarah qui récite, danse et mendie dans les cafés et les rues (d'Alsace, Besançon, Lyon, Saumur…) que ses parents traversent avant leur arrivée à Paris en 1831, où la famille s'installe dans un mauvais logement rue des Mauvais-Garçons, puis place du Marché-Neuf, en face de la morgue, dans l'île de la Cité.

Formation Outre le judéo-alsacien, le yiddish (très proche) et l'allemand - que leur père Jacob enseigne à Paris -, les enfants Félix apprennent le français, devenant leur langue principale, après que leur père eut adopté la France et oeuvré pour que ses enfants héritent également de sa passion pour le théâtre et la culture française. L'acculturation est telle que Rachel refusera plus tard de parler yiddish avec sa sœur pour placer « Racine au-dessus de tout » ; elle déclarera également préférer Corneille et Racine à SchillerA. de Musset, Un souper chez Rachel ; Lettre d’Édouard Devrient à sa femme, février 1839, cité par S. Chevalley..

Poussée par son père, Élisabeth Félix presque analphabète à suit dès 1833 avec sa sœur Sarah (sous les noms d'Élisa et Sophie), les cours du musicien et pédagogue Alexandre-Étienne Choron qui, la trouvant plus comédienne que musicienne, la dirige en 1834 vers les cours de déclamation à l'école du Théâtre Molière de la rue Saint-Martin de l'acteur Saint-Aulaire, puis prend quelques cours d'art dramatique au Conservatoire. En 1833, Sophie Sarah joue à l’essai au Théâtre du Panthéon alors qu'Élisa Rachel, encore élève de Choron, vend des brochures dramatiques le soir.

En 1835, Jacob Félix monte sa propre troupe enfantine, dont les représentations se donnent alors au Théâtre du Ranelagh. Julie Bernat (future Mademoiselle Judith) est l’élève de Jacob et le décrit ainsi : « Il avait un accent tudesque qui faisait de lui un professeur de diction assez singulier ; mais il était fort intelligent et, somme toute, ses conseils n’étaient pas mauvais »Paul Gsell, La Vie d’une grande tragédienne. Mémoires de Madame Judith de la Comédie-Française, Jules Tallandier, 1911..

Pour subvenir aux besoins de sa famille, Élisa Félix se fait engager en 1836 et débute au théâtre du Gymnase-Dramatique dans le rôle d'une petite paysanne de La Vendéenne, en 1837, pièce écrite pour elle par Paul Duport ou encore un rôle dans Le Mariage de raison, vaudeville de Scribe et Varner. Elle attire déjà l'attention du critique Jules Janin qui écrit : « Cette enfant, qui a déjà la conscience de la vérité dans l'art, s'habille avec une scrupuleuse fidélité du costume. […] Il y a un grand avenir dans ce jeune talent, et déjà (voilà pour le présent) il y a beaucoup de larmes, d'intérêt et d'émotionJules Janin. Rachel et la tragédie. Ouvrage orné de dix photographies [par Henri de La Blanchère] représentant Rachel dans ses principaux rôles. Paris, Amyot, 1859.. »

Son directeur Delestre-Poirson, persuadé du talent de la jeune fille de , la libère de ses obligations chez lui et « lui paie son salaire un an durant afin qu’elle travaillât le répertoire tragique » avec le professeur Joseph Samson au Conservatoire d'Art dramatique, qui développe chez son élève douée mais « sans formation ni culture » ses qualités innées. Samson ne tarit alors pas d'éloges : « Quelle promptitude de perception ! quelle justesse dans la note ! Pensez que cette enfant ne savait rien… mais une fois qu’elle m’avait compris, elle entrait tout entière dans l’esprit du rôle… C’était une diseuse de premier ordre et digne, dès ses débuts, de servir de modèle ».Desletre-Poirson lui fait prendre comme nom de scène celui de la biblique « Rachel » - bien qu'une autre source indique plutôt Saint-Aulaire -, nom qu'elle adopte dès lors également dans sa vie privée.

Dans l'antijudaïsme et antisémitisme prégnants à cette époque, certaines personnalités parisiennes qu'elle rencontre la surnomment « la Bohémienne »« J’ai reçu aujourd’hui la visite de mademoiselle Rachel : elle est charmante et a tout à fait grand air. On ne dirait jamais la fille de bohémiens », Delphine de Girardin, lettre à Lamartine, 28 novembre 1838, dans Séché, Delphine Gay, Mercure de France, 1910, .

« Quelle intéressante figure que celle de cette jeune bohémienne, devenue grande dame à l’improviste et à son insu ! », dans Louis Véron, Mémoires d’un bourgeois de Paris, Librairie nouvelle, 1856, IV, . voire « l'Israélite » ou d'autres plus tard « la poitrinaire ».

Succès au théâtre

Au Théâtre-Français gauche|sans_cadre Auditionnée en , elle entre au Théâtre-Français à l'âge de . Elle débute dans le rôle de Camille dans Horace, tragédie de Pierre Corneille. Son succès est immédiat. La recette s'élève à (2425.5 euros en 2025) le premier soir, pour atteindre, dix-huit jours plus tard, la somme de (16135.35 euros en 2025).

Elle y joue la même année les rôles d'Émilie dans Cinna, Hermione dans Andromaque, Dorine dans Tartuffe, également dans Mithridate et Bajazet, alors que la presse estime la jeune fille trop jeune et pas assez expérimentée pour tenir le rôle de Roxanne, mais Rachel « s'attache à emporter finalement l'adhésion d'un public à sa dévotion ». Un peu plus tard, elle joue l'Aménaïde dans Tancrède, et devient sociétaire de la Comédie-française en 1842.

En 1839, Alexandre-Louis Vedel, administrateur du Théâtre-Français, fait reprendre à Rachel le rôle d'Esther de Racine au moment de la fête juive de Pourim, soit le de cette année-là, qui multiplie « par dix les ventes de sa billetterie en une seule soirée »Samuels, M. (2022). 2. Rachel Félix à la Comédie-Française. Le triomphe d’une étoile juive française. Dans : , O. Cyran, Le droit à la différence: L’universalisme français et les juifs (). Paris: La Découverte.. Le public dont une partie israélite vient nombreux applaudir la comédienne mais les représentations jouées sans les chœurs ne sont pas à la hauteur de l'attente des autres publics et après quelques représentations, Rachel abandonne ce rôle.

Après ses premiers succès, Rachel s'installe avec sa famille dans une maison du passage Vero-Dodat, dans le quartier du Palais-Royal.

Durant sa carrière au Français, la jeune débutante, bien que « plutôt petite et maigre, assez insignifiante », s'attire un « enthousiasme délirant » quand elle exprime « avec force le feu intérieur dont elle brûle, à tel point qu'elle est transfigurée et brille en scène d'une étrange beauté ». Son « débit naturel, sa diction nette et son énergie à toute épreuve » emporte les suffrages. vignette|Dinah Félix..., sœur de Rachel, en costume... par Giraud (1865). Rachel favorise les rôles du répertoire classique, en n'acceptant pas ou peu ceux des auteurs contemporains (Hugo, Lamartine, Alexandre Soumet, Dumas, Musset, Vigny, Delphine de Girardin) qui la réclameraient pour interprète. Toutefois, accepte-t-elle quelques incarnations dont celle de Marie Stuart dans la pièce de Pierre Lebrun où lors des premières représentations, l'actrice brille dans les scènes de violence et de ressentiment mais manque de douceur dans celles de résignation ; Gautier et Janin critiquent à hauteur.

Elle interprète encore de nombreux rôles classiques dans Nicomède, Polyeucte (1840), Le Cid, Phèdre (1843), Bérénice, Don Sanche d'Aragon, Athalie (1847), Britannicus…. Ainsi, ses camarades de la Comédie-Française la surnomment « la Grande ».

Elle se retire du Français à en 1849 pour devenir « pensionnaire exceptionnelle » de 1849 à 1855, grâce au nouvel administrateur Arsène Houssaye qui lui offre - le salaire le plus élevé et six mois de congés par an - des conditions qui lui valent des critiques et inimitiés dans le milieu, outre ses exigences et caprices. Sa vie durant, elle profitera de ses différents temps de congé pour effectuer des tournées en France et dans le monde.

Elle impose à l'Administration du théâtre l'engagement de ses sœurs Dinah et Rebecca (sauf Lia) et de son frère Raphaël qui quittera rapidement la Comédie-Française pour préférer suivre les pas de son père, en devenant l'agent artistique de sa sœur Élisa et le directeur du théâtre de la Porte-Saint-Martin.

Autres scènes Sa situation s'étant notablement améliorée, Rachel se réjouit dans une lettre de 1849 à sa sœur que leur mère n'ait plus à sortir vendre, que son frère soit au collège et ses autres sœurs placées en pension. Pour cela, elle suit volontairement une discipline stricte pour « rester dans le droit chemin » et toujours améliorer son jeu, et refuse les nombreuses invitations de la haute société pour favoriser la vie de famille auprès de laquelle elle peut continuer à étudier ses rôlesLettre de Rachel à Sarah, , Archives de la Comédie-Française, citée in Anne Hélène Hoog, op. cit..

Dès les premiers succès de sa fille, Jacob Félix se consacre à gérer sa carrière de la manière la plus avantageuse et en 1839, alors qu'il est en conflit avec le Théâtre-Français au sujet d'un contrat de Rachel, il prend pour avocat le futur ministre Adolphe Crémieux pour se défendre publiquement. Ayant mauvaise presse, Jacob essaie – vainement – de devenir directeur du théâtre de l’Odéon en 1849. « Rachel pauvre, à peine éduquée, n’avait pour elle que son père, israélite obstiné, et son génie », écrit l'historienne M.-L. PailleronM.-L. Pailleron, La Revue des deux Mondes et la Comédie-Française, Calmann-Lévy, 1910, .thumb|redresse|Rachel dans Le Cid (rôle de Chimène). Après la perte du grand Talma en 1826, son interprétation des héroïnes des tragédies de Corneille, Racine et Voltaire qui la rendent célèbre et adulée, remettent à la mode la tragédie classique, face au drame romantique qui décline. Sa « distinction naturelle » et sa « prodigieuse mémoire » la font remarquer et admirer partout où elle se produit. Elle crée un modèle nouveau d'actrice et de femme, et est une des femmes les plus célèbres de son siècle, voire « la plus grande tragédienne de son temps ». Rachel est ainsi portraiturée par de nombreux artistes de son époque.