Les Khmers Krom (en khmer : ខ្មែរក្រោម /khmae kraom/ littéralement « Khmers d'En-bas ») sont les membres de la minorité khmère du Viêt Nam et vivent pour la plupart au sud du pays, dans le delta du Mékong dont ils sont les autochtones. Ils parlent le dialecte khmer krom de la langue khmère.
En Vietnamien, ils se nomment Người Viet Goc Mien (Vietnamiens d’origine khmère), Người Khơ-me Nam Bo (Khmers du Sud) ou encore plus simplement Người Khmer.
Ils forment l’un des 54 groupes ethniques du Viêt Nam officiellement reconnus par le gouvernement.
Population
Le nombre de Khmer Krom reste sujet à controverse. Alors que le recensement du gouvernement vietnamien de 2019 en aurait dénombré 1 319 652, la Fédération des Khmers du Kampuchéa Krom les estime à environ 7 millions Khmer Kampuchea-Krom Federation – The Culture of the Khmer-Krom, accédé en janvier 2025.
D’après le recensement du gouvernement, les 13 provinces du delta du Mékong comptent 17 273 630 habitants dont 1 141 241 Khmers, ce qui fait des Khmer Krom le second groupe ethnique du delta derrière les Kinh (Viêt). Aujourd’hui, les Khmers vivent principalement dans les provinces de Sóc Trăng (où ils représentent 30 % de la population), Trà Vinh (32 %) et Kiên Giang (12 %).
Des rapports des organisations AusAID AusAID - Mekong Delta poverty Analysis octobre 2004 et Human Rights Watch Human Right Watch On the Margins - Rights Abuses of Ethnic Khmer in Vietnam’s Mekong Delta janvier 2009 se rapprochent des chiffres du gouvernement vietnamien et parlent de « plus d’un million » d’individus.
Habitat - Histoire du delta du Mékong
Les Khmers continuent à appeler Kampuchéa Krom (Cambodge du bas) les provinces méridionales de l’actuel Viêt Nam dont ils se considèrent comme les descendants des premiers occupants de la région Khmer Kampuchea-Krom Federation – A Brief History of the Kampuchea-Krom, accédé en janvier 2025. Néanmoins les autorités vietnamiennes réfutent ces affirmations.
Des découvertes archéologiques près d’Óc Eo montrent que l’endroit a été habité depuis plus de et que du commerce s’y faisait Peregrine, P.N. & Melvin Ember, Encyclopedia of Prehistory: East Asia and Oceania, Springer, 2001 .
À partir du , le delta fera partie du Fou-nan puis de l’empire khmer.
Au , une guerre civile entre les Trinh et les Nguyen ravage l’Annam voisin. C’est en 1623, alors que l’empire khmer est en pleine déliquescence, que le roi Chey Chettha II autorise des réfugiés à s'installer dans la région autour de Prey Nokor (aujourd’hui Hô Chi Minh-Ville) Nicholas Tarling, The Cambridge History of Southeast Asia, Cambridge University Press, 2000 . Ce sera le début d’un long processus de « vietnamisation » de la région qui connaitra son apogée en , lorsqu’un traité est conclu avec le roi cambodgien Ang Duong et qui confirme l’annexion définitive du delta du Mékong au profit de l’AnnamA. Dauphin-Meunier – Histoire du Cambodge, PUF, 1961Phung Van Dan – La formation territoriale du Vietnam, Revue du Sud-Est Asiatique, Bruxelles, 1964Obayawath Wasana - Les relations entre la Thaïlande et le Cambodge depuis 1863, thèse, Université d’Aix-Marseille, 1968.
Le souverain khmer n'abandonnait pas pour autant tout espoir de récupérer un jour ces provinces et allait notamment le montrer dans sa lettre de 1856 à Napoléon III où il confirmait que le Cambodge ne renonçait nullement à ses droits.
Mais le , les Français s’implantent dans la région et mettent un terme aux opérations de « pacification » contre les populations autochtones khmères. Les forces françaises savent jouer des antagonismes interethniques et utilisent notamment des combattants Khmer KromCharles Andre Julien et Robert Delavignette, Les constructeurs de la France d'outre-mer, Correa, 1946 pour conquérir ce qui correspond aujourd’hui aux régions administratives du delta du Mékong et du Sud-est vietnamien. La colonie française de Cochinchine sera créée en 1867Raoul Marc Jennar - ka-Set – , 4 juin 2008 et durera plus de 80 ans.
Toutefois, les espoirs des Khmer Krom de voir évincer la communauté annamite seront vite déçus. En effet, l’exploitation de la nouvelle colonie exigera rapidement l’utilisation d’une main d’œuvre nombreuse que la région n’était pas en mesure de fournir. La France puisa alors les bras qui lui manquaient dans les plaines surpeuplées du Tonkin – essentiellement par l’ethnie Kinh -, ne faisant qu’accentuer d’autant le sentiment des Khmer Krom d'être relégués au rôle d’intrus sur leurs terresMarc Ferro, Le livre noir du colonialisme, Hachette, 17 mars 2004 .
L'arrivée des Français n'avait pas non plus marqué la fin du grignotage de terres et la nouvelle colonie de Cochinchine poursuivait, à ses débuts, son expansion au détriment du Cambodge. Dans les années 1870, tout un territoire khmer situé entre ceux de Prey Veng et Tây Ninh est annexé. Dans les années 1890, de nouveaux cantons, dont ceux de Lộc Ninh et Phước Lê, dans lesquels on compte étendre les plantations d'hévéa sont à leur tour rattaché à l'administration de Saïgon. Les frontières ne seront fixées que par l’arrêté du Gouverneur général de l'Indochine daté du , qui de surcroît rend au Cambodge le district de Cai Cay, dans la région du , de l'actuelle province de Svay Rieng.
La colonie perdurera jusqu’au , date à laquelle l’empire colonial français est remplacé par l’Union française qui donne des pouvoirs toutefois très limités aux anciennes dépendances. À cette occasion, la Cochinchine est réintégrée à l’État du Viêt Nam Pierre Brocheux, The Mekong Delta: Ecology, Economy, and Revolution, 1860-1960, University of Wisconsin, 15 juin 2009 . Mais, le roi Norodom Sihanouk affirme les prétentions cambodgiennes sur la région, se référant notamment à une promesse de rétrocession des provinces de Vinh Long, Châu Dôc et Hà Tiên qu'aurait faite en 1864 l'amiral de la Grandière à Norodom lors d'une visite à Saïgon. Devant ces réserves, l'article 3 de la loi de cession du territoire rendra ce rattachement provisoire et susceptible d’être remis en cause si le statut du Viêt Nam venait à changerJournal officiel de la République française du 5 juin 1949, page 05502 – Loi n° 49-733 du 4 juin 1949 modifiant le statut de la Cochinchine dans l’Union française.
Ce changement interviendra le lors des accords de Genève qui scellent l’indépendance totale du Viêt Nam, mais sans toutefois que le statut de la Cochinchine, intégrée à la République du Sud Viêt Nam, ne soit rediscuté.
Depuis, le delta du Mékong est un sujet de ressentiment récurrent des Cambodgiens et des Khmer Krom envers le Viêt Nam voire envers les Français à qui il est reproché d’avoir cédé en 1949 une terre sur laquelle d’après eux, le Cambodge n’avait jamais renoncé à faire valoir ses droitska-Set – Les Khmers kroms font entendre leur voix aux portes du Palais des Nations unies, 8 mai 2009.
Encore aujourd’hui, certains partis politiques de Phnom Penh, tel le Mouvement démocratique de Hang Dara, n’hésite pas à inclure nommément la restitution du Kampuchéa Krom au Cambodge dans leur programme Vuthanews – Hang Dara Democratic Movement Party (HDDMP), accédé en juillet 2009.
Nationalisme
Lors de la résistance au régime colonial des années 1940, quelques Khmers Krom soutenaient les forces communistes Việt Minh, qui s’étaient alliées aux nationalistes khmers issarak (littéralement Khmers libres) et combattaient aussi bien dans le delta du Mékong qu’au Cambodge Ian Charles Harris, Buddhism under Pol Pot (Phnom Penh: Documentation Center of Cambodia, 2007) . D’autres Khmers Krom soutenaient les Français, notamment certains moines bouddhistes qui se serait battus dans des milices locales mises en place par le pouvoir colonial.
Après l’indépendance, la République du Viêt Nam mit en place des campagnes d’assimilation agressives, ponctuées en 1956 par un décret de « nationalisation » Gerald Cannon Hickey, Free in the Forest: Ethnohistory of the Vietnamese Central Highlands, 1954-1976, New Haven: Yale University Press, 1982. Le gouvernement ordonna la fermeture des écoles liées aux pagodes, entrava l’utilisation de la langue khmère et obligea les Khmers Krom à adopter un nom vietnamien. Cette dernière pratique n’était pas toutefois nouvelle, puisque déjà au , l’empereur Minh Mạng avait obligé les Khmers à choisir entre cinq patronymes, à savoir Danh, Kien, Son, Kim, ou Thach Choi Byung Wook, Southern Vietnam under the reign of Minh Mạng (1820-1841), SEAP Publications, 2004 . L’école de Soc Trang est transformée en institution vietnamienne.
Ngô Đình Diệm, le dirigeant – catholique – de la République du Viêt Nam met en place durant sa présidence (de 1955 à 1963) des lois destinées à restreindre la progression du bouddhisme au Viêt Nam. Les réformes foncières incluent des incitations gouvernementales aux Kinh qui s’installent au sud, poursuivant le processus visant à priver les Khmers Krom de la terre de leurs ancêtres. Ces efforts de « vietnamisation » remirent en selle les mouvements ethno-nationalistes au sein des Khmers Krom. Parmi ces mouvements, le plus important était le Front des Khmers du Kampuchéa Krom, dirigé par le moine Chau Dara qui au départ demandait une égalité de droit entre les Khmers Krom et la majorité Kinh. En 1963, Chau Dara est arrêté après que le front aurait mis sur pied une armée d’environ et exigé du Viêt Nam qu’il « rende » le Kampuchéa Krom au Cambodge.
D’autres mouvements émergèrent, aussi bien chez les Khmers Krom que chez les Chams (les descendants des habitants de l’ancien Royaume de Champa, au centre du Viêt Nam) et les minorités des hauts plateaux appelées « Montagnards » ou Dega. En 1964, le Front des Khmers du Kampuchéa Krom et le Front de Libération du Champa fusionnent avec le Bajaraka, un groupe ethno-nationaliste montagnard - dont le nom est formé des premières lettres des groupes ethniques qui le composent (Bahnar, Jaraï, Rhade et Co Ho) – et qui était le précurseur du FULRO – Front Uni de Lutte des Races Opprimées) .
Vu la longue tradition de soutien aux mouvements nationalistes et la profonde animosité animant les Khmers Krom à l’encontre de l’ethnie Kinh, le gouvernement actuel du Viêt Nam reste sensible à toute tentative de réémergence d’un mouvement ethno-nationaliste. Les autorités sont par conséquent promptes à réprimer toute forme de dissidence, même pacifique, dans la communauté khmère du Viêt Nam Rebecca Sommer - Eliminated without bleeding. À ces tensions, s’ajoute le nombre croissant de fermiers Khmers Krom qui protestent et se plaignent au gouvernement de la perte de leurs terres (voir par ailleurs le chapitre litiges fonciers).
Religion - Un bouddhisme militant
Contrairement à la grande majorité de l’ethnie dominante Kinh, fidèle au Bouddhisme mahāyāna ou au Catholicisme, les Khmers Kroms suivent les préceptes du bouddhisme theravāda. Beaucoup voient dans cette forme de bouddhisme l’origine de leur culture spécifique et de leur identité ethnique.
Ces bouddhistes ont traditionnellement manifestés de manière pacifique pour obtenir des changements politiques au moins depuis l’époque coloniale. On comptait parmi les figures importantes de la lutte indépendantiste cambodgienne des intellectuels Khmer Krom tels Son Ngoc Thanh ou d’anciens moines bouddhistes nés au sud du Viêt Nam comme notamment Son Ngoc Minh ou Tou Samouth Ian Charles Harris, Cambodian Buddhism: History and Practice (University of Hawaii Press, 31 janvier 2005), . Ils recrutaient en prêchant dans les pagodes khmères du Cambodge et du sud du Viêt Nam où ils appelaient à préserver le bouddhisme theravāda et exhortaient la population à rejoindre la lutte anticoloniale.