Cernunnos est un dieu Celte. Les chercheurs en sont réduits à des conjectures fondées sur l'interprétation de l'onomastique et de l'iconographie pour comprendre son rôle dans la religion gauloise puis gallo-romaine. Figure majeure du panthéon celtique, Cernunnos incarnerait le cycle biologique de la nature, reflétant simultanément la vie et la mort, la germination et le dépérissement, à l'image du cerf, l'animal qui le symbolise, lequel perd ses bois en hiver pour les recouvrer au printemps. Fréquemment associé à la Déesse-mère, une autre figure majeure du panthéon celtique, il représenterait par ailleurs la puissance masculine et la fécondité..
Onomastique
Épigraphie Son nom est attesté par une inscription gallo-romaine : celle du pilier des Nautes de Paris, conservée au musée de Cluny. Le pilier des Nautes est le seul document où on trouve l'image et le nom associés.
On trouve le nom seul sur 3 autres documents épigraphiques. Le premier est une dédicace mise au jour à Montagnac en lettres grecques : αλλετ[ει]υος καρνονου αλ[ι]σο[ντ]εας, que l'on peut traduire par « Alleteinos [a dedié ceci] à Karnonos d'Alisontia ».. Le deuxième et troisième sont une paire d'inscriptions identiques découvertes à Steinsel-rëlent au Luxembourg : Deo CerunincoL'Année Épigraphique 1987, no. 772.. Par ailleurs, on a pu identifier des dieux cornus sans nom existant sur plusieurs artefacts archéologiques, lesquels sont répartis dans une aire géographique très vaste. Le plus ancien serait représenté au Val Camonica en Italie du Nord ., laquelle est proche de la vallée des merveilles située, dans le massif du Mercantour (Alpes du Sud).
Néanmoins l'icône de Cernunnos la plus connue et la plus étudiée demeure celle ouvragée sur la partie supérieure du chaudron de Gundestrup.
Étymologie
La traduction usuelle du théonyme est « (dieu) cornu ». On restitue d'après carnon « corne, trompe » rapporté par le lexicographe Hésychius comme étant un terme galate ϰἀρνον (karnon) et le nom des peuples gaulois Carni, Carnutes, Carnonacae. Ils doivent signifier ± « les Cornus, ceux à la corne »Xavier Delamarre (préface Pierre-Yves Lambert), Dictionnaire de la langue gauloise : une approche linguistique du vieux-celtique continental, éditions Errance, 2003, p. 106.. On rapproche aussi carnyx « trompe de guerre des celtes » (par analogie avec les cornes traditionnellement utilisées pour produire des sons). On compare avec le breton karn et le gallois carn qui signifient « sabot » (« fait de corne »). Carnonos est attesté au datif comme théonyme dans l'inscription gallo-grecque de Montagnac : carn + suffixe -no- fréquent dans les noms divins. Enfin, on connaît un gallo-latin carnuātus signifiant « cornu », cornu étant issu du latin cornutus.
Le thème avec vocalisme en e kern (le vieil irlandais a cern < *kernā « excroissance [cornue] ») désigne en celtique expressément le sommet de la tête et il s'apparente aux mots indo-européens désignant des bêtes à corne en général et le cerf en particulier. L'élément -unnos est, quant à lui, un suffixe augmentatif dont la signification porte sur la qualité physique du morphème central. On pourrait ainsi traduire de façon littérale Cernunnos par « bellement corné », ou encore « belles cornes, beau cornu ».
Toponymie De nombreux sites et régions géographiques pourraient présenter des filiations linguistiques avec le théonyme Cernunnos (on pourrait retenir entre autres villes Concarneau (du breton : Konk-Kerne « anse de Cornouaille »), dans le Finistère ; , nom porté par plusieurs communes françaises, qui sont issus de Cerniacum ; Cernusco Lombardone en Lombardie ; Cernusson ; Cernuc, en Tchéquie).
Il y a également un cours d'eau français nommé le Sânon (fluvius Cernuni 699), affluent de la Meurthe en Moselle, nom dont les formes anciennes sont Cernune, Cernone, Kernone (s). De plus, durant l'Antiquité, les dieux fleuves étaient représentés avec des cornes. Le Cernon affluent de l'Isère à Chapareillan.
Ce constat doit toutefois être nuancé ; factuellement, très peu de ces filiations linguistiques sont attestées et/ou vérifiées. On doit cependant citer les Cornouailles, bretonnes et britanniques, le site de Carnac et son église Saint-Kornely, celui-ci étant représenté avec des bœufs (bêtes à cornes). Dans ce cas précis, le morphème celte kern est devenu korn, le -e- remplacé par le -o-, par le biais de l'influence linguistique latine. On peut également appliquer le même procédé en regard de l'ethnonyme Cornovii (terme décliné en Cornobii, Cornavii et Cornabii), le peuple celte antique qui occupait le territoire des Cornouailles, d'une partie de l'Écosse et des Midlands..
Iconographie
L'iconographie, elle, comporte un dossier d'une soixantaine de représentations. La plus ancienne connue pourrait être une gravure de l'ensemble rupestre du massif de Fontainebleau datant de âge du bronze final, ce qui ferait remonter sa vénération en Gaule à une époque significativement plus ancienne que ce qui prévalait dans le consensus scientifique.. Sa représentation la plus connue est celle du chaudron de Gundestrup (récipient cultuel datant du ) et sur le pilier des Nautes de Lutèce (monument élevé par la corporation des Nautes, sous le règne de Tibère entre 14 et 37 après Jésus-Christ). Son iconographie présente certaines caractéristiques fréquentes et/ou récurrentes, cependant, il apparaît parfois sous des formes différentes.
Les divinités traditionnelles des Gaulois ont continué d'être honorées après la conquête. Cela ne dérangeait pas l'autorité romaine dans la mesure où la religion ne servait pas de prétexte à comploter contre elle et n'excluait pas le culte fédérateur à l'empereur. Il arrivait certainement que les Romains installés en Gaule adoptassent dans leur pratique religieuse une divinité locale.
Caractéristiques iconographiques fréquentes
Le torque Cernunnos porte le bijou emblématique des Gaulois, le torque, parfois autour du cou, accroché à ses bois ou dans une de ses mains.
La posture du Yoga Cernunnos est souvent assis en tailleur, à la manière « bouddhique ». Cette posture est traditionnelle des dieux et des héros celtes., représentés en tailleur. On retrouve cette figuration chez les guerriers accroupis découverts en 1860 à Roquepertuse dans les Bouches-du-Rhône. Il apparaît également dans cette position sur certains monuments de Reims, de Vendœuvres, de Saintes ou encore de Sommerecourt.. Il peut être debout aussi (Cernunnos de Margerides).
Les scènes iconographiques récurrentes vignette|Le Dieu de Bouray le représente jeune et imberbe. Cernunnos tient un sac de pièces qu’il répand ou un panier plein de nourriture, deux représentations de l’abondance. Cernunnos est parfois tricéphale ou à trois visages comme dans la stèle aux trois divinités découverte en 1973 aux Bolards, en Côte-d'Or. Cernunnos est tantôt représenté jeune et imberbe, tantôt comme un homme mûr à la barbe fournie.. Cernunnos est parfois entouré d’animaux, ce qui pourrait en faire un Maître du règne animal. Le serpent à tête de bélier lui est souvent associé. Ce serpent à tête "criocéphale" bénéficiait d'une grande popularité dans toute l'Europe celtique et en Gaule, illustrant l'unité culturelle réalisée par les Celtes au terme de leur expansion. On le retrouve dans les Alpes italiennes, sur les gravures rupestres du Val Camonica dès le , sur le chaudron de Gundestrup, sur les monnaies des Séquanes et des Boïens de Bohême..
Il est également fréquent qu'une icône de Cernunnos soit associée à celle de la déesse-mère. En témoignent pour exemples les plus étudiés ; le chaudron de Gundestrup, où les deux divinités celtes apparaissent clairement sans doute possible et de surcroît, en relation directe ; sur le monument gallo-romain de Saintes, l'arc de Germanicus, lequel révèle, sculptée sur l'une de ses faces, la représentation d'un homme dénudé, cornu et en posture de yoga, aux côtés d'une femme tenant une corne d'abondance et d'un autre homme muni d'une massue ; tandis que sur une autre face se distingue un homme toujours nu et dans la posture du lotus, néanmoins dépourvu de cornes, toujours aux côtés d'une femme munie d'une corne d'abondance, mais cette fois-ci la scène iconographique est exemptée de ce tiers personnage à la massue. On peut supposer que la relation nouant Cernunnos à la déesse-mère (laquelle apparaît sous les traits de la femme à la corne d'abondance) se résume à un couple mari-femme, et que, par ailleurs Cernunnos est affublé de cornes uniquement en présence du second homme (Cernunnos "porte les cornes"), comme nous l'indique le dernier exemple ; en outre, et dans une moindre mesure, cette relation symboliserait également la science ou la connaissance - Cernunnos orné de ses bois - qui engerme l'esprit - la déesse-mère..
Des détails morphologiques de Cernunnos plus rares
D'une manière beaucoup moins fréquente, la tête de Cernunnos est représentée ornée de cornes de bouc à la place de bois de cervidés, tel l'icône du dieu celte apparaissant sur l'autel de Beaune..
Enfin, on suppose qu'une représentation de Cernunnos soit matérialisée par la figurine d'un cerf ouvragée en bronze, et sise sur l'avant et l'arrière du char cultuel de Strettweg, lequel est un artefact archéologique appartenant à la culture Hallstattienne. Le cerf possède un corps de petite taille et est également muni de ramures disproportionnées par rapport à ce dernier. En outre, le cerf est encadré de deux personnages tenant chacun une ramure de l'animal"À propos du char de Strettweg", éd. Revue Belge de philologie et d'histoire, volume 23, pages 294 à 303, édité en 1944; par P. Lambrecht.
La statuette d'une divinité gauloise à l'oreille de cervidé conservée au Musée de Picardie à Amiens, datée de la fin du Ier siècle, serait une représentation de Cernunos.
L'évolution de l'iconographique de Cernunnos
La représentation de Cernunnos, dieu mi-humain, mi-animal, cesse apparemment au de notre ère.. À cette période, le panthéon gallo-romain est dominé par les formes classiques anthropomorphiques (en témoigne ce que l'on suppose être l'équivalent romain de Cernunnos, Mercure). Peu de temps après la conquête et le processus de romanisation de la Gaule, les principaux piliers et vecteurs culturels gaulois se voient "récupérés" et absorbés dans ceux indubitablement prégnants des Romains"Nos ancêtres les Gaulois" ; éd. Seuil, 2008 ; par Jean-Louis Bruneaux.
Conjectures et interprétations ayant trait à Cernunnos thumb|right|Cernunnos sur une gravure rupestre dans le parc national de la Naquane (Capo di Ponte)Umberto Sansoni-Silvana Gavaldo, L'arte rupestre del Pià d'Ort : la vicenda di un santuario preistorico alpino, ; .
Cernunnos est-il le dieu de la prospérité et des saisons ? On pourrait interpréter le fait qu'il est représenté tenant un sac de pièces ou un panier plein de nourriture comme le signe qu'il est le dieu de la richesse. Les bois peuvent symboliser la puissance fécondante et les renouvellements cycliques, ils repoussent pendant la saison claire de l’année celtique. Une sculpture de Cernunnos trouvée à Meaux montre le sommet de son crâne muni de deux protubérances latérales qui suggèrent la repousse prochaine de la ramure.
Cernunnos est-il le dieu père des Gaulois ?