La société d'Ancien Régime désigne le mode d'organisation sociale qui a prévalu dans le royaume de France de la fin du à la fin du . L'Ancien Régime, en France, est en effet le nom donné à l'organisation politique et sociale établie durant les deux siècles antérieurs à la Révolution française (1789 ou 1792 si on considère l'abolition de la monarchie). Il est, de fait, une période de l'histoire de France.

C'est le penseur et écrivain français Alexis de Tocqueville qui contribue à fixer le terme dans son ouvrage L'Ancien Régime et la Révolution (1856). La plupart des historiens du font aussi débuter cette période avec l'accession au trône de France d', en 1589, qui initie le règne de la branche de Bourbon.

La population française est alors divisée en trois ordres dont les fonctions sont hiérarchisées en dignités : le clergé, la noblesse et le Tiers état (« société d'ordres »). Cette séparation repose sur une idéologie et une tradition, non sur un critère de mérite personnel. La société d'Ancien Régime est aussi une société coutumièreNicolas Offenstadt, Grégory Dufaud, Hervé Mazurel, Les mots de l'historien, Presses univ. du Mirail, 2005, 9. et catholique.

L'affirmation du pouvoir royal est à l'origine du développement d'une administration qui reste toutefois relativement modeste. Le royaume de France est un agglomérat de communautés préexistantes qui sont régies par des statuts différents, propres à chaque matière de juridiction et dont les périmètres s’enchevêtrent. Le droit et le système judiciaire ne sont pas unifiés. Au niveau local, les villes sont des centres d'influence par le contrôle qu'elles exercent sur leur arrière-pays, mais aussi sur les échanges commerciaux et financiers à plus grande distance.

La société d'ordres est déstabilisée par plusieurs évolutions, tels que la dévalorisation du rôle de la noblesse traditionnelle par le développement de l'autorité royale ou encore le repli de la foi religieuse après l'épisode de la Contre-Réforme. La réussite matérielle des couches supérieures du Tiers état les motive à vouloir participer davantage à la gestion des affaires publiques. D'abord exprimée de façon principalement satirique, la critique du système d'ordres devient plus théorique dès la fin du règne du Roi-Soleil, pour finalement proposer avec les philosophes du siècle des Lumières un nouveau système de valeurs. La Révolution française a mis fin à la société d'ordres et à l'inégalité entre les sujets, devenus citoyens avec l'abolition des privilèges dans la nuit du 4 août 1789.

Structure de la société d'Ancien Régime Fondements Dans la société d'Ancien Régime, les individus ont une existence sociale et juridique au travers des communautés dont ils sont membres et qui les représentent. Chaque corps, chaque communauté, chaque état a son statut, ses devoirs et ses privilèges qui l'identifient et le distinguent des autres. Ce n'est pas l'individu qui a une personnalité juridique ou une existence politique, mais le groupe. Il y a, ainsi, une multitude de groupes : familles, métiers, communautés rurales ou villes, seigneuries, ordre religieux… Ainsi, dans les élections, qui sont nombreuses, ce ne sont pas les individus qui votent, mais le chef de chaque communauté.

Une société d'ordres thumb|upright=1.6|L'organisation sociale en trois ordres

Comme dans toute la chrétienté, et conformément au magistère catholique, la société est envisagée comme un tout organique où chacune des parties vit en symbiose avec les autres. Sous l'Ancien Régime, la société est distinguée en trois ordres qui correspondent à trois fonctions. Chacun des trois ordres définis depuis le Moyen Âge doit être complémentaire des deux autres : les moines prient pour le salut des laïcs ; les chevaliers mettent leurs armes au service de l'Église et protègent les faibles ; enfin, les paysans cultivent la terre pour nourrir les deux premiers ordres. Les fonctions sont hiérarchisées en dignités, autrement dit la logique spirituelle du premier ordre prévaut sur celle politique du second, qui elle-même prévaut sur toutes les considérations économiques.

La société d'Ancien Régime est donc le contraire d'une société matérialiste où l'économie impose sa logique à toute la société. En effet, la conduite noble est celle qui se sacrifie pour l'honneur (pour l'intérêt général), tandis que l'activité économique cherche un gain. À l'intérieur de chacun des ordres, cette hiérarchie se décline pour ordonner toutes les fonctions sociales. Ainsi, dans l'ordre économique, le secteur primaire est considéré comme le plus digne (agriculture, mine, pêche, forêts), suivi de l'artisanat puis du commerce et du négoce, qui sont juste au-dessus des métiers les plus vils : l'usure (banque) et la prostitution. Le profit est plus grand chez l'usurier que chez le commerçant, chez le commerçant que chez l'agriculteur.

Les deux premiers ordres ont des fonctions de service public à remplir qui sont onéreuses. En effet, le clergé prend à sa charge le culte public, l'état civil, l'instruction publique et l'assistance publique. La noblesse prend à sa charge les fonctions régaliennes, comme la défense de la société avec l'armée et la justice, la haute administration. Tandis que le troisième ordre, qui comprend toutes les activités économiques, a des fonctions qui sont lucratives. De ce fait, la plupart des impôts reposent sur le troisième ordre, afin d'entretenir les deux premiers..

Origines historiques de la société d’ordres Ce système idéologique de tripartition de la société chrétienne médiévale a été identifié comme caractéristique des sociétés indo-européennes sous le nom de trifonctionnalisme par le comparatiste et philologue Georges Dumézil. Il existait dans l'Empire Romain chrétien (les sacerdotes, les nobiles et les pauperes) et dans des textes irlandais du (les druíd formés par les druides et prêtres, la fláith formée par l'aristocratie militaire et les bó-airig, hommes libres pour le travail)Shan M. M. Winn, Heaven, heroes, and happiness : The Indo-European roots of western ideology, Lanham et New York, University Press of America, 1995, p. 361, note 15 ; Alfred le Grand en donne les équivalents en vieil anglais dans sa traduction de la Consolation de la philosophie de Boèce : gebedmen, fyrdmen et weorcmen.. Il est repris par les moines Haymon. et Heiric d'AuxerreDominique Iogna-Prat, « Le “baptême” du schéma des trois ordres fonctionnels : l'apport de l'école d'Auxerre dans la seconde moitié du », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1986, t. 41, , p. 101–126. au et par deux évêques carolingiens, Adalbéron de Laon et Gérard de Cambrai, qui théorisent ce type d'organisation sociale alors que la France connaît une crise politique autour de l'an mille..

Au , au moment de la montée de l'absolutisme, le jurisconsulte Charles Loyseau apporte une définition juridique des trois ordres. Il écrit un Traité des ordres et simples dignités en 1610 dans lequel il décrit la séparation des trois ordres qu'il nomme aussi « états », tout en insistant sur l'obéissance due au roi. Il observe que chaque ordre est subdivisé en catégories plus précises.

Cette construction idéologique (une classe dominante, les bellatores qui exercent le pouvoir et les oratores qui légitiment ce pouvoir, et une classe dominée, les laboratores), décrite en détail par l'historien Georges Duby, qui reconnaît sa dette envers la théorie marxiste du matérialisme historique althussérien., est revisitée par l'historien Mathieu Arnoux, qui évoque la fierté paysanne d'offrir librement son travail en échange de garanties assurant des moyens élémentaires d'existence (mise en place de marchés agricoles, service du moulin banal, dîme utilisée comme instrument de redistribution et d'assistance).. Le laboureur, par l'accroissement et l'intensification de son travail, devient un héros, à l'instar de Pierre le laboureur et d'Adam, jardinier du paradis et premier des laboureurs..

Une société catholique Le catholicisme est la religion de la Couronne. Le protestant Henri de Navarre, bien qu'héritier légitime du trône, dut se convertir pour être sans contestation roi de France. Lors de son sacre le roi jure de défendre l'Église catholique, mais aussi d'extirper l'hérésie de son royaume.

Avec la famille, la paroisse est le cadre de base de la vie religieuse mais aussi civile. La très grande majorité des Français sont guidés de la naissance (avec le baptême) à la mort (avec l'extrême-onction) par les préceptes de l'Église catholique romaine. Le prêtre catholique est un des rouages de la vie de la communauté villageoise ou de quartier. Il distribue les sacrements, mais il est aussi le conseiller dans les affaires privées et le directeur de conscience. Chaque corps de la société a son saint patron. La vie collective est rythmée par les fêtes religieuses catholiques.

Le culte protestant, dont l’existence est vivement contestée par une partie influente de l’opinion catholique, est finalement autorisé mais de manière restreinte par l’Édit de Nantes en 1598. Le culte catholique, rétabli par la force là où il était devenu impraticable, connaît un nouvel élan dans le cadre de la Contre-Réforme. Ce mouvement encourage à interdire en 1685 le culte protestant, au prix d’une émigration vers les États protestants. Quant aux juifs, ils sont interdits de séjour dans une grande partie des royaumes chrétiens.

Trois ordres de la société Clergé Le clergé est le premier ordre dans la hiérarchie sociale de l'époque moderne. Le clergé tient des assemblées générales et dispose de ses propres tribunaux ; les officialités. Il perçoit en principe l'impôt des dîmes correspondant au dixième des récoltes et aux prémices. En réalité, l'essentiel de ses ressources vient de la rente foncière.

Les clercs sont exemptés de taille et de service militaire, mais restent soumis à certains impôts comme la régale ou la décime. Le clergé est chargé, en plus du culte, de l'état civil, de l'organisation des fêtes (religieuses), de l'instruction publique, tant au niveau des petites écoles que des universités ; il est aussi chargé de toutes les fonctions d'assistance sociale et médicale, créant et entretenant les hôpitaux, hospices et orphelinats.

vignette|300px|right|Philippe de Champaigne, Ex Voto de 1662, Louvre ; le clergé

La condition des membres du clergé est extrêmement variée: les membres du haut clergé, qui sont les archevêques, les évêques, les abbés des grandes abbayes bénéficient souvent de revenus importants. Souvent mais pas forcément issus des rangs de la noblesse, ils sont nommés par le roi depuis le concordat de Bologne, obtenu par en 1516. De façon moins répandue qu’en Allemagne, certains prélats sont également seigneurs temporels : par exemple l’évêque de Mende est comte du Gévaudan.

Le clergé séculier (qui vit dans le « siècle », du latin sæcularis), au milieu des laïcs, tient un rôle important dans la vie de la communauté : curés et vicaires tiennent les registres de baptême et de sépulture, distribuent les sacrements comme le mariage, entendent les confessions, célèbrent la messe, organisent les fêtes, s'occupent de l'instruction primaire. Les curés sont désignés par un collateur, le fondateur de la paroisse ou son successeur. Ils disposent d’une portion congrue de la dîme mais sont en général à l’abri de l’indigence. Après l’application du concile de Trente, ils sont astreints à résider dans leur paroisse et ils sont mieux formés ; il y a maintenant un séminaire dans chaque évêché. La France est découpée en cent quarante diocèses de taille très variable. Ils sont plus nombreux dans le Midi, où certains sièges épiscopaux ne sont que de gros bourgs.