Nestor Ivanovitch Makhno (), né le ( dans le calendrier julien) à Gouliaï Polié (ou Houliaïpole) et mort le dans le de Paris (France), est un communiste libertaire. d'origine cosaque zaporogue, fondateur de l'Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne, qui, après la révolution d'Octobre 1917 et jusqu'en 1921, combat à la fois les « Armées blanches » tsaristes contre-révolutionnaires et l'Armée rouge bolchévique.

En 1898, à l'âge de dix ans, il est obligé de quitter l'école pour aller travailler chez un paysan puis dans une fonderie. Il y apprend l'injustice, l'humiliation puis la révolteGuy Konopnicki, Makhno, « Robin des steppes », Historia, 12 mai 2022, lire en ligne..

En 1906, à l'âge de dix-sept ans, et à la faveur de la révolution russe de 1905, Makhno rejoint un groupe anarchiste local et s'implique dans des activités d'« expropriations » au cours desquelles un gendarme est tué. Il est arrêté, puis condamné à mort en 1910. En raison de son jeune âge, sa peine est commuée en peine à perpétuité. Il est également condamné aux travaux forcés puis est transféré à la prison pour prisonniers politiques de la Boutyrka à Moscou.

Libéré après la révolution de Février 1917, il rentre à Gouliaï Polié et participe à l'organisation des comités autonomes de paysans et d’ouvriers (soviets) et appelle à la collectivisation des terres et des usines.

En 1918, les armées austro-hongroise et allemande, puis nationaliste ukrainienne et enfin l’armée blanche des généraux Dénikine et Wrangel se livrent, successivement, au saccage de la région, voulant établir leur propre pouvoir et rétablir les anciens propriétaires. Makhno et ses compagnons, parmi lesquels Maria Nikiforova, organisent alors un mouvement de résistance armée. Cet élan révolutionnaire est brisé en par la signature du traité de Brest-Litovsk qui cède l'Ukraine à l'Allemagne et à l'Autriche qui l'occupent jusqu'à leur effondrement fin 1918.

En 1919, les groupes de guérilla de Makhno se transforment en une véritable armée, l'armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne (dite « Makhnovchtchina »), qui compte jusqu'à plus de et sauva Moscou en . Pour combattre les Armées blanches, celle-ci s'allie à l'Armée rouge dirigée par Trotsky, qui se retourne finalement contre elle en 1920.

En 1921, son armée vaincue, Makhno fuit la Russie. Expulsé successivement de plusieurs pays européens, il s'installe finalement à Paris en 1925, où il travaille comme ouvrier chez Renault à Boulogne-Billancourt.

En 1926, cherchant à tirer les leçons de la défaite, il rédige avec cinq autres anarchistes russes en exil un projet de « Plate-forme organisationnelle de l’union générale des anarchistes » d'inspiration communiste libertaire. Voline et Sébastien Faure s'y opposent et proposent, en réponse, la synthèse anarchiste.

Il meurt en et est incinéré au columbarium du Père-Lachaise en présence de centaines de personnes, dont Voline, qui prononce son éloge funèbre.

Biographie De l'enfance aux premiers combats thumb|Nestor Makhno en 1906.|gauche Né à Gouliaï Polié, Nestor Makhno est le cinquième fils d’une famille d'anciens serfs, paysans pauvres d'Ukraine orientale, berceau des cosaques zaporogues. Son père meurt alors qu'il n'a que dix moisMakhno, Nestor, 1889-1934, libcom, texte intégral. Son enfance est marquée par une grande misèreL'Éphéméride anarchiste : notice biographique. Dès l'âge de sept ans, il travaille comme bergerPascal Nurnberg, Ukraine 1917/1923 : Nestor Makhno et l'Armée insurrectionnelle d'Ukraine, Le Monde libertaire, été 1972, , texte intégral.. À huit ans, il va à l'école l'hiver et travaille l'été. Il quitte définitivement l'école à douze ans et est ouvrier agricole à plein temps sur les terres de la noblesse et dans les fermes des koulaks, les paysans riches, souvent des colons allemands.

Il prend rapidement conscience de l'injustice dont les siens sont victimes. À l'âge de treize ans, il assiste à une correction musclée donnée par ses jeunes maîtres à un garçon d'écurie. Il court alors chercher de l'aide auprès du premier garçon d'écurie, Batko Ivan, qui se rue sur les deux hommes. Tous les employés demandent alors leur compte auprès du propriétaire qui prend peur. Cette première révolte marque profondément le jeune Makhno..

À l'âge de dix-sept ans, il travaille, d'abord comme apprenti peintre, puis comme ouvrier dans une fonderie.

Illégalisme révolutionnaire et condamnation à mort thumb|droite|L'Union des laboureurs pauvres, le groupe de Gouliaï-Polié (Houliaïpole), . Nestor Makhno au premier rang à gauche au côté de Waldemar Antoni. Pendant la Révolution russe de 1905, il est actif localement à Houliaïpole (Gouliaï-Polié), où le régime envoie un détachement de gendarmes à cheval, qui réprime les rassemblements populaires, fouette ceux qui sont pris dans les rues et bat les prisonniers à coups de crosse.

À , il rejoint l'« union des laboureurs pauvres »Hélène Châtelain film documentaire Nestor Makhno, un paysan d’Ukraine, un groupe de jeunes révolutionnaires qui se réclame du communisme libertaire et s'oppose par l'action directe à la terreur gouvernementale, notamment aux moyens des « expropriations ». et de la redistribution de biens confisqués aux riches. Comme nombre d'anarchistes de l'Empire russe, ils veulent répondre à la répression tsariste par la « Terreur noire »Malcolm Menzies, Makhno, une épopée: le soulèvement anarchiste en Ukraine, 1918-1921, Éditions Belfond, 1972, page 25.. Ce groupe est animé par Waldemar Antoni. D'origine tchèque, membre du , il arrive à Gouliaï-Polié après le « dimanche sanglant » du , en apportant à ces jeunes faiblement cultivés les livres de Bakounine, Kropotkine et Proudhon ainsi que des livres de culture générale, dont l'astronomie qui les passionne. En réaction aux succès de ce groupe, les koulaks et les pomiechtchiks (grands propriétaires fonciers) créent leur propre mouvement l'« Union des russes véritables », sous la direction du commissaire de police de la Russie tsariste. Ils se trouvent un bouc émissaire et guidés par leur slogan organisent des pogroms. l'Union des laboureurs pauvres combat ce mouvement et le détruit, « ce fut notre première victoire » note Makhno dans ses Mémoires.

À la fin 1906 et en 1907, la répression s'abat sur le groupe. Makhno est arrêté et accusé d'assassinats politiques, mais libéré faute de preuves. En 1908, à la suite de la dénonciation d'un informateur infiltré dans le groupe par la police, il est arrêté et incarcéré.

En , Makhno et treize de ses camarades sont jugés par un tribunal militaire. Il est condamné à la peine de mort par pendaison. En raison de son jeune âge et des efforts de sa mère, la peine est commuée en réclusion à perpétuité assortie de travaux forcés.

Il est incarcéré à la prison de Boutyrka, qui est, « à cette époque, une sorte d'université révolutionnaire ».. Il y étudie notamment BakounineFrank Mintz, Brèves réflexions sur la théorie et la pratique bakouniniennes Makhno Nestor Mémoires et écrits 1917-1932 (présenté et traduit du russe par Alexandre Skirda), 10 avril 2010, page 5., Kropotkine et son concept de l'entraide. Il rencontre Piotr Archinov avec qui il parle beaucoup. En raison de son caractère peu conciliant, Makhno est régulièrement enchaîné et mis au cachot. Cette expérience explique sa haine des prisons et, plus tard, pendant la guerre civile, en entrant dans une ville nouvellement conquise, son premier geste est de libérer tous les prisonniers et de détruire la prison.

Grâce à la révolution de Février, le , après huit ans et huit mois de prison, Makhno est libéré en même temps que tous les autres prisonniers politiques.

Le soviet de Houliaïpole et la socialisation des terres Fin , il retourne à Houliaïpole où il est bien accueilli. Après ses années de prison, la souffrance, mais aussi l'étude, Makhno n'est plus un jeune militant inexpérimenté, mais un anarchiste qui a éprouvé sa volonté et forgé des idées précises sur la lutte révolutionnaire. Témoin de l'attitude dominatrice des intellectuelsMémoires et écrits, 1917-1932, Éditions Ivrea, 2009, , cité par Frank Mintz, Brèves réflexions sur la théorie et la pratique bakouniniennes Makhno Nestor Mémoires et écrits 1917-1932 (présenté et traduit du russe par Alexandre Skirda), 10 avril 2010, page 5., il ne croit pas en l'honnêteté des hommes politiquesÉric Aunoble, La figure de Nestor Makhno, ou les tribulations d'un héros révolutionnaire, in Korine Amacher, Le Retour des héros. La reconstitution des mythologies nationales à l'heure du postcommunisme, Éditions Academia-Bruylant, 2010, texte intégral.. Il retrouve ses anciens camarades et les convainc d'agir immédiatement en organisant les paysans et les ouvriers. Favorisant la concertation et la conscientisation, au cours d'une multitude de réunions et d'élections furent discutés, entre autres, ce qu'étaient une coopérative, une commune, une union, un délégué, le rôle d'un soviet ou encore, ce que signifiait prendre les terres.

Le , une union professionnelle des ouvriers agricoles, l'Union des paysansYves Ternon, Makhno, la révolte anarchiste, Bruxelles, Éditions Complexe, 1981., est fondée et les paysans refusent de payer le loyer aux propriétaires. Makhno intervient également dans la grève victorieuse d'une usine appartenant à son ancien patron et dans l'organisation du syndicat local des charpentiers et des ouvriers métallurgistes dont il est nommé président Paul Avrich, The Anarchists in the Russian Revolution, Londres, Thames & Hudson, 1973, ..

Du 5 au , à Gouliaï Polié, une assemblée régionale décide de réorganiser les syndicats paysans en un soviet des délégués, paysans et travailleurs. Makhno recrute une petite troupe de paysans armés et entreprend d’exproprier les aristocrates locaux et de distribuer les terres aux paysans pauvres. Mais le projet est retardé par l'opposition des propriétaires fonciers et des koulaks qui s'organisent et font appel aux autorités provisoires de Moscou. Le , en urgence alors que le général Kornilov tente de prendre le pouvoir à Pétrograd, le soviet de Gouliaï Polié forme un Comité pour le salut de la révolution, dont Makhno est nommé responsable. Le lendemain, ce comité décide l'abolition des privilèges et de désarmer les propriétaires afin de préparer les expropriations et d'appliquer le décret sur la terre tel qu'il avait été discuté à Gouliaï Polié pendant des mois.

Le , le congrès des soviets et organisations paysannes convoque les grands propriétaires et les koulaks, munis de leurs titres de propriété (terre, élevage et équipement), qui sont saisis. Un inventaire est dressé et partagé de façon égalitaire, y compris avec les anciens propriétaires. La propriété foncière est transformée en propriété sociale. Le principe veut que personne ne possède plus de terre qu'il n'est capable de cultiver seul, sans recourir à des salariés. Cette action d'expropriation et de redistribution des terres, réalisée dans la concertation, anticipe l'autre décret sur la terre promulgué le et que le parti bolchévique arrivé au pouvoir imposera de façon violente.

Makhno veut construire un nouvel ordre social « où il n'y aurait ni esclavage, ni mensonge, ni honte, ni divinités méprisables, ni chaînes, où l'on ne pourrait acheter ni l'amour, ni l'espace, où il n'y aurait que la vérité et la sincérité des hommes ».

Sur un territoire de deux millions et demi d'habitants affranchi de tout pouvoir étatique, les insurgés forment des communes agraires autonomes dotées des organes d'une démocratie directe : soviets libres et comités de base. Les terres, les usines et les ateliers sont expropriés avant d'être collectivisés et pour certains autogérés. Des communes sont créées sur la base du volontarisme, de l'égalité et la solidarité.

Déception à Moscou thumb|droite|En 1918.