La distinction entre le tutoiement et le vouvoiement (aussi appelé voussoiement, ou en Suisse romande vousoiement) est un concept grammatical familier aux locuteurs de langues indo-européennes à l'exception de l'anglais moderne, qui ne le connaît plus, et de certaines langues scandinaves, où il est largement désuet. Il s'agit d'un choix entre les deux personnes grammaticales permettant de s'adresser à un interlocuteur unique.
Le tutoiement (« tu, te, toi, ton, le tien, la tienne », etc.) est utilisé pour les proches, les pairs (notamment dans le travail et les activités politiques et syndicales), les enfants, les animaux, les personnes qui ne peuvent pas nous entendre (remarques devant un écran de télévision, en direction d'un automobiliste…) et parfois les subalternes (le tutoiement non réciproque peut toutefois être très mal ressenti) ou dans le cadre d'un registre de langue familier (voire méprisant par sa familiarité).
Le vouvoiement (« vous, votre, le vôtre, la vôtre », etc.) s'adressera plutôt aux personnes auxquelles on veut marquer un certain respect ou avec lesquelles on désire maintenir une certaine distance sociale, ce qui peut comprendre les inconnus, les supérieurs, la plupart des collègues d'un grade différent (bien que certains supérieurs tutoient leurs subalternes) et les personnes âgées et dans les contextes où un certain formalisme est de rigueur (réunions officielles, cérémonies, émissions téléviséesDans ce dernier cas, les choses ont évolué dans les années 2000, et dans certaines émissions télévisées « décontractées » censées s'adresser à un public d'adolescents et de jeunes adultes, le formalisme s'est inversé, la règle obligatoire devenant le tutoiement. En France, les journalistes de l'émission Quotidien et, avant elle, Le Petit Journal, ont coutume de se tutoyer à l'antenne., sports pour les relations entre joueurs et arbitres).
Dénominations En linguistique, ce type de distinction de politesse est appelé plus généralement distinction T-V, d'après les initiales des pronoms personnels mis en œuvre dans plusieurs langues romanes ou slaves. En effet, dans ces langues la personne du tutoiement débute par un t, et celle du vouvoiement par un v (tu, tu, tu, ti ~ Vossemecê- vouvoiement envers les parents et les personnes plus âgées que les personnes qui s'adressent à eux (portugais européen) você (portugais brésilien) et vós (portugais européen dans la conjugaison eu, tu, ele-ela, nós, vós, eles-elas)), vous, voi, vi en portugais, français, ancien italien et slovène).
{| class="wikitable" |- !scope=col| Langue !scope=col| Verbe du T !scope=col| Verbe du V !scope=col| Nom du T !scope=col| Nom du V |- |Afrikaans |jy-en-jou |— |jy-en-jouery |— |- | Allemand || duzen || siezen || das Duzen || das Siezen |- | Anglais || to tutoy / to thou (vieilli) || to you (vieilli) || thouing (vieilli) || youing (vieilli) |- | BretonDictionnaire de Le Gonidec. || teal || c’hwial || teerezh, teal Nom verbal. || c'hwial |- | Catalan || tuejar, tutejar || dir vós / dir vostè (vossejar - vostejar) || el tuejament / el tutejament || (vossejament - vostejament) |- | Espagnol || tutearIl existe également le vosear, pratiquement disparu d'Espagne, mais encore vivant dans certaines régions de l'Amérique latine, dont l'Argentine et l'Uruguay où il est d'usage quasi exclusif. || tratar de usted || el tuteo || el ustedeo |- | Espéranto || cidiri (rare) || vidiri || cidiro (rare)|| vidiro |- | Estonien || sinatama || teietama || sinatamine || teietamine |- | FrançaisIl existe également les anciens termes voussoyer et voussoiement, ainsi que vousoyer et vousoiement, ces deux derniers étant couramment utilisés en Suisse romande en lieu et place de vouvoyer et vouvoiement. || tutoyer || vouvoyer/voussoyer | tutoiement || vouvoiement/voussoiement |- | Hongrois || tegez || magáz || tegezés || magázás |- | Islandais || þúa || þéra || þúun || þérun |- | Italien || dare del tu a || dare del lei a || — || — |- | Néerlandais || tutoyeren / jijen / jouen || vousvoyeren || het tutoyeren / de tutoyering || het vousvoyeren / de vousvoyering|- | Occitan || tutejar || vosejar || lo tutejament || lo vosejament|- | Portugais || tutear; tratar por tu || tratar por vossemecê ( você PTBR) || o tuteio || — |- | Roumain || tutui || — || tutuire || — |- |Russe |тыкать (tykať)|выкать (vykať)|тыканье (tikanje)|выканье (vikanje)|- | Slovaque || tykať || vykať || tykanie || vykanie|- | Slovène || tikati || vikati || tikanje || vikanje|- | Tchèque || tykat || vykat || tykání || vykání|- | Ukrainien || тикати (týkaty) || викати (výkaty) || тикання (tykannia) || викання (výkannia)|}
Variétés de la distinction Dans les grandes lignes, cette distinction permet de s'adresser à quelqu'un d'une manière polie ou neutre, ce qui peut s'avérer familier dans certains contextes. Dans les faits, on constate que les types de personnes et situations appelant le choix entre tutoiement ou vouvoiement varient énormément entre les langues, les locuteurs, les situations etc. C'est un jeu subtil et très subjectif, qu'il n'est pas aisé de décrire grammaticalement, d'autant plus qu'il s'agit souvent d'automatismes peu pensés. La publicité espagnole, italienne ou néerlandaise, par exemple, tutoie très facilement son lectorat adulte, ce qui en français de France manquerait quelque peu de tenue.
Des locuteurs d'une même langue auront une approche différente du vouvoiement selon la zone géographique. Ainsi, de nombreuses situations nécessitant le vouvoiement en Europe francophone donneront lieu à du tutoiement au Québec. De même, le tutoiement entre inconnus arrive plus vite en espagnol qu'en français.
À l'inverse, le vouvoiement est généralisé en wallon, y compris par exemple avec de très jeunes enfants ou des animaux, le tutoiement étant considéré comme grossierDès lors, il y a des circonstances dans lesquelles le vouvoiement en wallon peut être considéré comme amical et informel alors que le tutoiement est agressif et formel. Cela peut apparaître comme une utilisation inversée par rapport à celle de la plupart des autres langues. À l'inverse, les néerlandophones et flamandophones s'exprimant en français ont tendance à tutoyer facilement sous l'influence du néerlandais.. En anglais moderne, le tutoiement est un archaïsme sorti des usages courants sans pour autant que le vouvoiement de fait soit une marque de respect puisque tout le monde le pratique forcément.
Expression grammaticale de la distinction Les moyens utilisés pour exprimer grammaticalement la distinction entre tutoiement et vouvoiement sont très variés. Dans les langues indo-européennes concernées, c'est surtout le choix des pronoms et déterminants personnels qui marque l'opposition. Quant aux verbes, ils suivent le modèle de conjugaison d'une autre personne. De plus, on considère que la personne non marquée (celle des paradigmes) est celle du tutoiement. C'est le plus souvent une personne héritée étymologiquement, et le vouvoiement est une innovation.
Chez toutes les familles de langues, on retrouve très souvent comme indication du vouvoiement l'utilisation du pluriel à la place du singulier (avec, ou non, le pronom de ), ce qui ne permet pas d'opposer un locuteur vouvoyé à plusieurs locuteurs vouvoyés. Souvent, la de politesse est aussi confondue avec le pluriel de la neutre (mais non en espagnol et en portugais).
Entre autres, l'italien utilise comme personne de vouvoiement de politesse la du singulier au féminin, Lei (it), littéralement "elle", sous-entendue "Votre Seigneurie", tout comme l'espagnol Usted, anciennement écrit Vsted, et abrégé Vd, contraction de Vuestra Merced, "Votre Grâce", caractérisée par une majuscule. L'allemand utilise la troisième personne du pluriel, Sie, la personne en question disposant de plusieurs seigneuries.
Dans les langues d'Europe
En latin
Alors que le tutoiement est employé de manière uniforme en latin classique, certaines correspondances font ensuite apparaître le vouvoiement. Dans ses premières recherches sur le sujet présentées en 1986, l'historien Philippe Wolff distingue deux étapes à titre d'hypothèses : entre les : ; l'époque carolingienne : celle-ci voit ces formules de politesse se lier à .. Jules Zeller émet l'hypothèse que l'apparition du vouvoiement correspond au règne de Dioclétien (285-304 ) qui a scindé le pouvoir impérial en deux puis en quatre. Chacun des représentants de ce pouvoir incarnant l'empereur, on s'adressa à chacun d'eux au pluriel parce qu'il représentait aussi les trois autres. « De là bientôt, par suite de l'imitation ou du respect et de la flatterie pour les grands, l'habitude du passé », ce « vous » destiné à un seul est passé dans l'usage courant..
En allemand En allemand, le vouvoiement consiste à utiliser, à la place de du (deuxième personne du singulier : « Hörst du mich? ») ou d'''ihr (deuxième personne du pluriel : « Hört ihr mich? »), le pronom « Sie » (« Hören Sie mich? » ; noter la majuscule), qui est la troisième personne du pluriel, à laquelle s'accorde le verbe. Sie ne demande pas d'accord au singulier.
À l'origine, le « pluralis majestatis » correspondait à la deuxième personne du pluriel (« Hört Ihr mich? »). Dans quelques régions, c'est la forme générale. Particulièrement dans les régions rhénanes, la troisième personne était utilisée par l'administration pour s'adresser aux officiers — qui voulut utiliser la troisième personne du singulier à d'autres (« Hat Er mich gehört? »). Effectivement, on retrouve toutes les formes aux deuxième et troisième personnes du pluriel et du singulier mais la distinction T-V générale est formée sur du (deuxième personne du singulier) et Sie (troisième personne du pluriel).
En anglais L'anglais moderne n'utilise qu'un seul pronom de deuxième personne, you, qui sert au singulier comme au pluriel. À la rigueur, c'est l'usage des prénoms qui joue aujourd'hui le rôle de cette distinction.
En moyen anglais (anglais parlé à la suite du débarquement de Guillaume le Conquérant au jusqu'au ), il existait toutefois plusieurs formes différentes : Nombre Cas sujet Cas régime GénitifDéterminant possessif (ton, votre, etc.) puis pronom possessif (le tien, le vôtre, etc.). Singulier thou thee thy / thine Pluriel ye you your / yours
Le verbe recevait avec thou une désinence en -(e)st (sauf avec le verbe to be, (être) dont la deuxième personne du singulier était thou art) : thou lovest (tu aimes), thou loved(e)st (tu aimas). Thou et ye s'employaient sans opposition de registre de politesse. C'est par influence du français apporté par Guillaume le Conquérant après 1066, que la cour anglaise s'est graduellement mise à employer le pluriel pour s'adresser à un dignitaire, un roi, ou un seigneur. Ainsi, thou pouvait être senti familier, ye plus poli. L'usage n'a cependant jamais été autant fixé qu'en français, et de très nombreuses attestations semblant incohérentes dans le choix des pronoms, quant au degré de politesse attendu. Par exemple, chez William Shakespeare, thou est parfois utilisé de manière relativement osée.
Au milieu du , la flexion des pronoms s'étant simplifiée, c'est la série you / your / yours qui a remplacé chacune des autres formes, faisant ainsi disparaître la série thou / thee / thy / thine / ye (sauf dans quelques variantes dialectales, par exemple dans le Yorkshire et les Cornouailles, ainsi que dans des communautés, comme chez les quakers jusqu'à récemment). Cependant que la distinction entre le singulier et le pluriel de la deuxième personne devenait impossible dans la langue d'alors, les philologues traduisant des textes antiques, dont la Bible, l'ont fait perdurer dans la langue liturgique. La Bible du roi Jacques (première édition : 1611) en est la preuve. Depuis cette époque, thou est senti comme plus solennel, plus respectueux que you, mais reste d'emploi littéraire et très limité : on l'utilise dans des textes religieux pour s'adresser à Dieu, dans des comptines, dans des poèmes.