L’impérialisme linguistique est un concept politique qui renvoie à une forme de domination culturelle au moyen de la langue. Il est parfois défini comme « le transfert d'une langue dominante à d'autres personnes ». Il est, en général et historiquement, le fait d'empires qui ont imposé leurs langues, au moins administrativement, aux régions conquises. Le terme d'impérialisme peut désigner plus largement une domination culturelle, économique, politique et militaire par exemple, sans nécessairement que l'ait précédée une conquête territoriale. L'impérialisme linguistique est une partie du phénomène plus général d’impérialisme culturel qui englobe l’imposition des modes de vie, de l’éducation, de la musique, etc. d’une nation à une autre. Il doit être distingué de la domination linguistique, la différence étant d’ordre idéologique : l’impérialisme linguistique est lié à une volonté politique, tandis que la domination d’une langue est un état de fait qui peut être ou non la conséquence du précédent. La domination linguistique concerne généralement les domaines clés de la vie internationale : politique, diplomatique, militaire, juridique, commercial, financier, médiatique, scientifique, culturel.

La dizaine de langues les plus parlées, qui représentent en nombre de locuteurs plus de la moitié de la population mondiale, ont vu leur espace de domination s'étendre historiquement au travers d'empires : anglais, chinois, hindi, espagnol, français, portugais, arabe, russe, turc, japonais, allemand, etc. L’impérialisme linguistique peut être le fait d’une puissance coloniale ou impériale qui marginalise les langues locales, lesquelles risquent alors de tomber en désuétude, voire de s’éteindre : il peut donc constituer une menace pour la diversité linguistique et culturelle. L’Unesco estime que sur environ langues parlées dans le monde, plus de langues sont en dangerAtlas des Langues de l'UNESCO : Plus de langues en danger dans le monde ; les raisons de ces raréfactions ou disparitions sont toutefois plurielles et ne sauraient se réduire systématiquement à un effet d'impérialisme linguistiquecf. supra : Pour Christopher Moseley, linguiste australien et directeur de publication de l'Atlas [des Langues de l'Unesco], .

En 1915, Louis-Lazare Zamenhof, l'initiateur de l'espéranto écrit : .

Bien que le phénomène puisse concerner n’importe quelle langue ayant été ou étant dominante dans un empire, ceux qui utilisent ce terme de nos jours l’appliquent principalement à la langue dominante, depuis 1945, l’anglais. Cette langue ne s'est pas imposée essentiellement pour ses qualités linguistiques parce que, par exemple, pour le linguiste Claude Hagège, . Pour David Crystal, . Elle s'est imposée du fait de l'avance technologique et de la domination navale, militaire, politique, économique, puis culturelle du Royaume-Uni, et ensuite des États-Unis pendant les deux derniers siècles.

Dans Linguistic Imperialism (1992), Robert Henry Phillipson définit l'impérialisme linguistique anglais comme . L'anglais est souvent appelé une mondiale, mais Phillipson fait valoir que lorsque sa domination conduit à un linguicide, il peut bien plus être appelé un

Impérialisme linguistique central anglo-américain Expansion de l’anglais dans les îles Britanniques puis dans le monde Îles Britanniques À partir du , les souverains anglais pratiquent une politique d’expansion dans les îles Britanniques. D’abord à l’Ouest de l'Irlande, puis au Pays de Galles (conquis en 1282) et enfin en Écosse, dont la conquête subit plusieurs revers et n’est définitivement achevée qu’en 1707 par l'Acte d’union entre l'Angleterre et l'Écosse. Un État écossais a donc survécu plusieurs siècles aux côtés de son puissant voisin anglais. En Angleterre, le français décline, en grande partie à cause des guerres contre la France. Ainsi, l'anglais est proclamé langue unique des tribunaux en 1362, bien que l'application soit en réalité bien plus lente. Henri IV d'Angleterre (1367-1413) est le premier souverain anglais à avoir l'anglais pour langue maternelle depuis la conquête normande. Dès lors la langue anglaise va gagner en prestige. Dans les territoires celtes conquis (Pays de Galles, façade Est de l'Irlande, Cornouailles), l'administration se fait dans la langue du roi, la langue anglaise. Les nobles locaux, influencés par le pouvoir royal, s'anglicisent. Le petit peuple continue cependant à parler sa langue celtique (gallois, cornique, gaélique écossais ou irlandais). Au cours du , le déclin des langues celtiques s'accélère, du fait de l’immigration anglaise, du développement du commerce, de l'enseignement qui devient obligatoire. Les villes s'anglicisent, en particulier celles tournées vers l'Angleterre. Le voit l'aboutissement du processus d’anglicisation, les langues celtiques sont désormais confinées aux zones maritimes isolées, loin des centres dynamiques. L'industrialisation (surtout en Écosse et au Pays de Galles) et l'exode rural y ont beaucoup contribué. En Irlande, les principales victimes de la Grande Famine de 1846-48 sont les populations celtophones pauvres de l'ouest de l’île. La mort d’un million d’Irlandais et l’émigration d’1,6 million d’autres vers des pays anglophones, principalement les États-Unis, précipitent le déclin de la langue gaélique. À la déclaration d’indépendance de la république d’Irlande en 1921, seulement 2 % des Irlandais utilisent encore le gaélique. Le taux est à peu près le même pour le gaélique écossais. Aujourd’hui, les proportions de locuteurs gaéliques restent sensiblement les mêmes qu'au début du : la quasi-totalité des Celtes des îles britanniques parlent anglais. Pour résumer, les facteurs qui ont contribué à l’extinction des langues celtiques sont donc : la conquête militaire de ces territoires ; l'imposition de la langue anglaise comme langue administrative unique (bureaucratie, droit, enseignement, armée) ; l'empire colonial anglais puis britannique, administré en anglais (considéré comme riche, il attire les populations celtes pauvres, encouragés à émigrer par le gouvernement central ou par les gouvernements des pays anglophones indépendants) ; la domination économique et industrielle sur les celtes pauvres et ruraux, qui repose sur la puissance de la bourgeoisie anglaise et sur des notables anglophones ; l'hégémonie culturelle de la langue anglaise (au travers de la littérature ou de la presse), qui se nourrit de tous les éléments précédents.

Monde La Grande-Bretagne, à partir du va devenir la première puissance navale puis industrielle et construire progressivement au-delà des mers, l'empire colonial le plus important.

Les colonies de climat tempéré et de peuplement deviendront anglophones et vont centupler leur population : États-Unis, majorité du Canada, Australie, Nouvelle-Zélande.

Les autres colonies d'Afrique et d'Asie se voient imposer l'anglais dès l'enseignement secondaire réservé à une petite élite, ainsi que comme langue administrative, militaire, commerciale, etc.

Selon le Mahatma Gandhi, […] . […] .

La Pax britannica au est suivie de la Pax americana au .

Anglais au centre d'un modèle « gravitationnel » fortement hiérarchisé Le sociolinguiste français Louis-Jean Calvet, à la suite du néerlandais Abraham De Swann, a proposé un modèle de fonctionnement du système linguistique mondial, que l'on peut décrire en termes de centres et de périphéries. L'hypothèse de base est que les langues sont reliées entre elles par un bilinguisme asymétrique, le locuteur de la langue dominée devant apprendre la langue régionale et ou nationale et ou internationale dominante pour mieux s'intégrer socialement et économiquement, notamment dans les villes, contrairement au locuteur natif de la langue hypercentrale. La langue est aujourd'hui l'anglais.

Les langues "supercentrales" sont des langues dominantes dans un sous-continent : les cinq autres langues de travail de l'ONU , officielles ou parlées dans plus de 20 États ou par plus d'un milliard d'habitants ; on peut y ajouter l'hindi, l'indonésien-malais, le portugais, le swahili et pour certains auteurs, compte tenu de leur puissance économique l'allemand, le japonais.

Les langues centrales au niveau d'un État-nation ou binationales: turc, vietnamien, bengali…

Les langues semi-centrales, dominantes au niveau d'un petit État, ou d'un État fédéré en Inde.

On peut distinguer aussi langues semi-périphériques, périphériques et ultra-périphériques. À la périphérie, environ 6000 langues, dont 90 % sont parlées par moins de 5 % de la population mondiale. À l'extrême périphérie 500 sont parlées par moins de 100 personnes.

Le linguiste Henri Boyer juge économiciste un modèle qui serait fondé sur la seule dynamique du marché. Dans un article, « Le nationalisme linguistique : une option interventionniste face aux conceptions libérales du marché des langues », il estime nécessaire une réflexion critique sur ce modèle.

Éléments du débat La position prééminente de la langue anglaise dans les échanges internationaux est un état de fait largement reconnu. En revanche, des désaccords importants existent entre les opposants à cette situation (qui peuvent y voir une volonté politique « impérialiste » du monde anglophone, et surtout des États-Unis), et leurs détracteurs qui dénoncent notamment dans cette approche une idéologie politique anti-américaine.

Arguments contre l'impérialisme linguistique de l'anglais Stratégie de politique linguistique néo-coloniale coordonnée Du 26 au , le British Council organisa à Cambridge une conférence anglo-américaine sur l'enseignement de l'anglais à l'étranger (l'Anglo-American Conference on English Teaching Abroad). À cette conférence, assistaient des représentants d'agences du gouvernement américain (United States Information Agency, ICA, et le Peace Corps) ainsi qu'un certain nombre d'académies des États-Unis. Du côté britannique, étaient représentées les disciplines universitaires de l'éducation, de la linguistique, et de l'anglais, ainsi que le Colonial Office, le Commonwealth Relations Office, le ministre de l'éducation, la BBC, et le British Council. Il y avait des observateurs de France et du Commonwealth Education Liaison Committee. Dans son rapport, la conférence a réaffirmé certaines propositions : que l'enseignement de l'anglais outremer devait se conformer totalement aux besoins linguistiques et éducatifs de l'économie, de la société et du développement humain du pays hôte, pour aboutir à l'objectif d'autosuffisance ; que l'aide anglo-américaine devait être planifiée avec la participation active du pays hôte.

Dans son ouvrage Linguistic imperialism, publié en 1992 chez Oxford University Press, Robert Phillipson, ancien professeur d'anglais à l'université de Roskilde au Danemark et qui avait travaillé au British Council, reprend les termes d'un de cette conférence selon lesquels : .

Robert Phillipson précisait que ce rapport aurait été écrit à l'usage interne du British Council et que, par conséquent, son contenu différerait de celui des textes rendus publics. Ce rapport n'était pas destiné à une large diffusion. Le but du rapport était de démontrer que le champ de l'enseignement de l'anglais dans le monde était en train d'acquérir une respectabilité universitaire des deux côtés de l'Atlantique et méritait une augmentation des subventions gouvernementales. Ainsi que l'expliquait le rapport annuel du British Council pour 1960-1961 :

Toujours selon R. Phillipson, il était nécessaire que les Britanniques et les Américains coordonnent leur implication dans le développement de l'enseignement de l'anglais au niveau international..

Impérialisme linguistique anti-démocratique L'ouvrage du chercheur écossais R. Philippson Linguistic Imperialism. a popularisé l'expression depuis le début des années 1990, particulièrement dans le domaine de la linguistique appliquée à l'anglais.