Labbaye de Lieu-Croissant ou Lieucroissant (), également connue sous le nom dabbaye des Trois-Rois () est une ancienne abbaye cistercienne, située à Mancenans, dans le département du Doubs. Fondée au , l'abbaye est rattachée à Lucelle, et prospère pendant tout le Moyen Âge grâce aux patronages des familles nobles de la région, les comtes de Montbéliard et de Montfaucon, les comtes de la Roche, les seigneurs de Granges et de Grammont, les comtes de Ferrette, les seigneurs de Neuchâtel.
L'abbaye est vendue comme bien national en 1791, et il n'en subsiste aujourd'hui que quelques traces.
Situation et toponymie L'abbaye de Lieu-Croissant est située dans la vallée formée par le Ruisseau de l'Abbaye, petit affluent de la rive droite du Doubs, confluent avec ce dernier à Appenans, en aval de L'Isle-sur-le-Doubs. Bien que située sur le tènement de la commune de Mancenans, elle est séparée du bourg par la colline du Replain..Il semble que le nom de l'abbaye (en latin « ») corresponde à la dévotion particulière des Cisterciens envers la Vierge Marie. En effet, l'abbé Richard, qui visite l'abbaye vers 1840, remarque une inscription en caractères gothiques du sur une pierre incrustée dans la muraille nord. :
Ce nom de Lieu-Croissant lui aurait été donné par Anséri archevêque de Besançon, même s'il n'a pu procéder à la dédicace de l'église en 1136Contrairement, donc, à ce qu'indique la deuxième charte du cartulaire de l'abbaye., puisqu'il meurt en 1134.
Lors de la translation des reliques des Rois Mages de Milan à Cologne en 1163, ordonnée par l'empereur Frédéric Barberousse, le cortège fait étape dans l'abbaye de Lieu-Croissant. Pour cette raison, l'abbaye est ensuite également connue sous le nom d'abbaye des Trois-Rois. En effet, en remerciement de leur accueil, une partie du pouce de l'un des trois rois mages aurait été offert aux moinesVoir . En 1635, le Professeur Laurent Chifflet offre à l'éditeur Balthasar Moretus un bout de la relique, avec l'assentiment signé de l'abbé d'alors : .. Le changement de nom n'est pas immédiat, car il n'est repérable qu'un siècle plus tard, dans une donation de Jean de Chalon à l'abbaye dite Donation de 1253, archives départementales du Doubs, 63 H 1, fol. 39..
Histoire de l'abbaye Fondation vignette|upright|gauche|alt=Photographie montrant un mur conservé de l'ancienne abbaye, avec sa fenêtre gothique.|Fenestron de l'ancienne abbaye de Lieu-Croissant.
L'abbaye est fondée en 1134On trouve parfois la date de 1133, comme dans . par des moines de Vaucluse qui dépendait de Cluny., selon la tradition historique. Il est en effet possible qu'un prieuré initial ait été fondé avant 1134, avec l'établissement d'un petit groupe de religieux vers La Prétière. Ce prieuré n'était pas forcément d'obédience clunisienne. Le cartulaire de l'abbayeAucune charte de fondation n'a survécu. On trouve cependant dans le cartulaire une notice relatant les circonstances de la création, mais elle a été rédigée au moment de l'exécution du cartulaire, au , c'est-à-dire un ou deux siècles après les événements racontés. débutant sur un échange de terres entre Lieu-Croissant et le monastère clunisien de Vaucluse, les érudits ont pu mal interpréter les premiers temps de l'abbaye. Il est également possible que ce prieuré initial n'ait jamais existé, et que l'insistance sur la pauvreté des moines et la solitude de l'ermitage initial soit une exagération des chroniqueurs de l'époque, qui reprennent deux notions chères à Bernard de Clairvaux, fondateur de l'obédience cistercienne.
En tout cas, le , deux moines de l'abbaye de Lucelle sont envoyés à Lieu-Croissant pour y établir l'ordre cistercien. À partir de cette date, l'abbaye compte donc comme une des filiales de l'abbaye de Lucelle., au même titre que Neubourg près de Haguenau, Frienisberg près de Berne, Pairis dans les Vosges alsaciennes, Salem (ou ) à proximité du lac de Constance et Saint-Urbain dans le canton de Lucerne. La création de l'abbaye cistercienne se fait soit sur l'ordre, soit sous le simple patronage des nobles locaux : la famille de la Roche, représentée par Simon de la Roche ; les RougemontLe premier abbé de Lieu-Croissant s'appelait Thiébaut, nom très employé dans la famille de Rougemont, mais l'historien René Locatelli précise que cela n'est pas suffisant pour conclure qu'il s'agissait d'un membre de la famille : . ; le comte de Montbéliard ; et l'archidiocèse de Besançon, représenté par l'évêque Anseric. Ces personnages sont tous nommés dans la charte qui donne également la date précise de fondation de l'abbaye cistercienne.
Époque médiévale Les donations initiales de terres sont confirmées successivement par les papes Innocent II, Eugène III, Alexandre III et Grégoire VIII. ; et par les descendants des fondateurs, comme Odo de la Roche qui confirme en 1260 les donations de Simon de la Roche : Vaugenans, Mancenans, Appenans, la grange de la Prétière et d'autres petits terrains..
L'abbaye disposait d'un droit de péage donné par Thierry II de Montbéliard.. En 1188, Henri d'Horburg, évêque de Bâle, exempte Lieu-Croissant de droit de péage dans l'évêché de Bâle.
Lieu-Croissant est rapidement prospère, grâce aux dons importants des nombreuses familles nobles des environs : Montbéliard, La Roche, Granges-Grammont, Neuchâtel, les familles de Montbis (grange de Vauruche en 1249., moulin de la Rochotte près d'Uzelle en 1352.), de Saint-MaurisAchat de la sixième part de la dîme de Mancenans au profit de l'abbaye, en 1340 : ., d'Appenans (don de frère Hugues d'Appenans, convers de l'abbaye en 1343.), de Blussans (patronage du Rang en 1294.), d'AccolansEn 1387, Otho d'Accolans élit sa sépulture dans l'abbaye, en la chapelle de Saint-Nicolas, et fonde un anniversaire pour le jour de son trépas, contre quoi il donne tous ses biens de Pompierre : ..
L'abbaye devient un lieu d'inhumation pour certaines de ces familles : Granges-Grammont, Neuchâtel, et Montbéliard-Montfaucon (Thierry III de Montbéliard et sa femme Alix en 1269., Alide fille de Pierre de Montbéliard en 1313., Étienne de Montfaucon en 1397). En règle générale, les personnes donnent des sommes importantes en échange de quoi l'anniversaire de leur trépas est assuré d'être célébré par les moines.
L'archidiocèse de Besançon est également acteur important dans la vie du monastère. En 1183, l'archevêque Théodoric ratifie la donation des biens et territoire du village de Senargent. En 1188, le même archevêque cède aux abbés le droit de collation de la cure de Mancenans.. En 1199, c'est au tour d'Amédée, archevêque de Besançon, de donner le droit de collation sur l’église de Marvelise et la chapelle d'Onans.. Le , Eudes de Rougemont reçoit à l'abbaye le serment d'obéissance de Henri, évêque de Bâle. Cet évêque faisait de longs séjours à l'abbaye, qu'il affectionnait particulièrement..
Protection par les comtes de Bourgogne
Dès 1140, Renaud III de Bourgogne fait d’importants dons à l'abbaye. En 1183, l’impératrice Béatrice de Bourgogne promet de protéger l'abbaye, et ordonne une amende . En 1189, c'est au tour de son mari, l'empereur Frédéric Barberousse, de prendre l'abbaye sous sa protection, et tout ce qui lui appartient . En 1253 le comte Jean donne sept livres de rente annuelles, .. La comtesse Mahaut d'Artois a également donné un rente annuelle de 50 sols par an, à prendre sur les salines de Salins, en 1320..
Famille de Granges-Grammont
vignette|upright|gauche|alt=Dessin reproduisant la pierre tombale d'un chevalier, représenté en armure, avec ses blasons.|Reproduction de la tombe de Guillaume II de Granges, seigneur de Grammont, mort le 27 décembre 1355.
Les membres de la famille de Granges-Grammont ont fait à l'abbaye de Lieu-Croissant plusieurs dons : dîmes (de GemontvauxDon de Hugues II de Granges et sa femme Poncette en 1244 : .), vignes ou terrains (finage de GrammontDon de Guillaume III de Granges et Isabelle sa femme, en janvier 1286, ainsi que le don en octobre 1279 de Guyot II de Grammont et son père Guillaume III de Granges : .)... Certains dons font l’objet d’échanges, tels Reynaud de Granges, qui donne la sixième part des dîmes du Bournois, en échange de la moitié de dîmes de Marvelise, en . L'attachement de la famille de Granges à Lieu-Croissant peut également se voir par le fait que certains membres de la famille se font enterrer dans l'abbaye : Guillaume II de Granges, mort le ; Catherine de Granges en 1410.. Enfin, le blason de la famille de Granges-Grammont affirme les liens avec l'abbaye des Trois-Rois, puisqu'il est constitué de , ce qui rappelle le passage des reliques des trois Rois mages au monastèreCette affirmation vient de l'érudit Jules Chifflet, auteur d'un mémoire sur l'histoire du passage des reliques des Trois-Rois en Franche-Comté envoyé au père Hermann Crombach. Une autre interprétation du blason, basée sur une légende, existe : ..
vignette|upright|alt=Reproduction moderne des armoiries de la famille de Grammont.|Armoiries de la maison de Grammont.
Famille de Neuchâtel
Les donations de la famille de Neuchâtel, à commencer par Thiébaut , révèlent les zones d'implantation des Neuchâtel dans les années 1260 : moulins à Dambelin et Remondans, dîmes de Saulx en 1261, biens à Séchin en 1264, Blussans et l'Isle-sur-le-Doubs en 1266. En , c'est le monastère qui cède pour la grange de Courcelles.. En , Thiébaut III achète pour le fief de Mancenans, à proximité de l’abbaye cistercienne de Lieucroissant..
La même année, le comte Othon IV de Bourgogne lui remet la garde de cette abbaye, ainsi que la garde du prieuré de Lanthenans, pour un an, donation faite en échange d'une forte somme prêtée au comte. Une charte de 1294 montre d'ailleurs que Thiébaud ne rendra la garde de l'abbaye .. Cette garde comprenait le droit de haute justice sur les terres des monastères, la jouissance des eaux, forêts autres domaines désignés, et le droit de gîte et de couvert à chaque fois que le gardien rend visite aux abbayes.. La donation d'Othon IV est confirmée par le roi des Romains en 1297 et 1299.. et par Othon IV en 1303.. Le , à cause du conflit avec Eudes IV de Bourgogne, Thiébaut V de Neuchâtel renonce au droit de garde qu'il avait sur l'abbaye et ce droit passe aux comtes de Bourgogne.
L'abbaye de Lieu-Croissant est également la nécropole choisie de la famille de Neuchâtel.. En 1266, Thiébaut de Neuchâtel élit sa sépulture à Lieu-Croissant ; en 1304, Richard de Neuchâtel, fils aîné de Thiébaut , lègue à l'abbaye dans son testament. ; en 1407, Thiébaud de Neuchâtel donne par an (à prendre sur les revenus des terres de l'Isle) pour l'anniversaire de son trépas ; en 1501, Marguerite de Neuchâtel, abbesse de Baume, donne dans son testament pour avoir un anniversaire de trépas à l'abbaye. On sait par ailleurs que les comtes de Neuchâtel avaient une chapelle dans l'église..
Époque moderne
En 1476, pendant la Guerre de Bourgogne, l'abbaye est détruite lors du passage des Suisses Allemands : ..