vignette|L’« aveuglement » du peuple juif contenu dans la prière est illustré par le stéréotype de la Synagogue aux yeux bandés, dont la « perfidie » est soulignée par le serpent qui lui couvre les paupières. Portail occidental de Notre-Dame de Paris ().

Oremus et pro perfidis Judaeis a été jusqu'au l’exorde d’une oraison prononcée dans la liturgie catholique lors de la prière du Vendredi saint. Attestée au , cette expression latine signifiait originellement au sens où ces derniers n'adhéraient pas à la foi chrétienne. Cependant, associée à des mots tels que les et le censés les Juifs et dans le contexte d'un enseignement chargé d’antijudaïsme, elle est vite devenue un symbole de la fourberie attachée à la prétendue , et a par là même contribué à l'expansion de l'antisémitisme.

En 1570, Pie V étend cette formulation à l'ensemble du catholicisme occidental. Elle reste en vigueur pendant près de quatre cents ans, jusqu’à ce que les termes insultants ( et ) soient abolis par en 1959.

Après le concile (1962-1965), ces termes ne réapparaissent pas. De plus, les allusions à la volonté de convertir les Juifs sont supprimées : dans le missel de , promulgué en 1970, la liturgie ne leur demande plus de reconnaître le Christ, acceptant ainsi le judaïsme en tant que religion à part entière.

Au , la demande de conversion des Juifs a été rendue possible par le de Benoît XVI (2007), abrogé par le motu proprio Traditionis custodes (2021) du pape François. Le texte liturgique est désormais identique à celui de 1970 :

Le Missel tridentin Les oraisons

vignette|Portrait de Pie V dans l'un des premiers missels imprimés (vers 1600).

Dans l'Église catholique de rite latin, l'office du Vendredi saint comporte une prière universelle où se succèdent plusieurs oraisons concernant l'ensemble des chrétiens et des non chrétiens. Chacune de ces oraisons est précédée d'un exorde, c'est-à-dire d'une présentation de l’intention de prière.

Le Missel romain de Pie V, ou « Missel tridentin », resté en vigueur dans la liturgie catholique depuis sa promulgation en 1570 jusqu'au milieu des années 1950, définissait neuf intentions lors de cette prière du Vendredi saint : pour l'Église, le pape, le clergé, les chefs d'État, les catéchumènes, les êtres en détresse, les « hérétiques » (autrement dit les protestants), les Juifs et les païens. L'usage du Missel romain était obligatoire dans la totalité du christianisme occidental..

L'origine de ces prières d'intercession est antérieure au car celles-ci se trouvent déjà dans le Sacramentaire gélasien. et le Sacramentarium Gregorianum Hadrianum. L'oraison particulière pour les Juifs, notamment, est attestée dès le dans certaines provinces.. L’exorde Oremus et pro perfidis Judaeis, déjà présent au , est issu du Code de Théodose (438). Il demeurera inchangé jusqu'en 1959.

La génuflexion Huit des neuf oraisons étaient précédées d'une invitation à s'agenouiller et à prier ensuite en silence : Oremus, flectamus genua (« Prions, fléchissons les genoux »). Quant à l'avant-dernière, celle pour les Juifs, elle dérogeait à cette règle depuis le . L'explication figurait dans les missels : la génuflexion devait être omise, en référence à l'Évangile selon Matthieu (27:29), . Cette justification répétait presque mot pour mot la déclaration de l'archevêque Amalaire de Metz au début du : , propos constamment repris durant tout le Moyen Âge.

En effet, contrairement à la thèse qui a prévalu jusqu'à la fin du dans l'historiographie des relations entre juifs et chrétiens, l'antijudaïsme est largement antérieur à la Première Croisade et au second millénaire.. Capucine Nemo-Pekelman cite à cet égard les travaux de Michel Rouche et de Bruno Dumézil sur les violences antisémites de la Gaule mérovingienne à partir du .

La suppression de la génuflexion et de la prière silencieuse a été officiellement confirmée, de façon universelle et définitive, par la bulle pontificale de Pie en 1570. Elles n'ont été rétablies qu'en 1955 et remises en vigueur l'année suivante.

Le texte Dans le Missel romain, le texte de la prière pour les Juifs est resté le suivant entre 1570 et 1959 (emphase ajoutée) :

vignette|redresse=1.2|« » traduction du Nouveau Paroissien romain (français-latin), éd. Brepols (1924).

La plupart des missels francophones en donnaient cette traduction. :

Le débat sémantique Perfidus et perfidia

En latin classique, l’adjectif a le sens de « perfide, sans foiLe Gaffiot indique pour le latin classique : « perfide, sans foi [en parl. de pers.] ; […] [fig. en parl. de choses] perfide, trompeur ». ». Toutefois, selon l’acception du bas latin ou latin d'Église utilisé lors de l’instauration de cette prière, peut être le simple antonyme de et donc signifier « non fidèle. L’ouvrage de Harrington précise 181, , à propos du mot : « (). » C’est-à-dire : « et sont employés par Bède et d’autres auteurs latins comme antonymes de et de (). Les sont donc les mandats des princes incroyants. ». », « sans foi, infidèle, incrédule, incroyant, païenAlbert Blaise, Dictionnaire latin-français des Pères de l’Église. ».

Lorsque Bernhard Blumenkranz examine les occurrences de perfidia et de perfidus chez des écrivains chrétiens latins du au , il conclut que la signification de ces termes varie d'un auteur à l'autre tout en ayant le plus souvent un sens religieux : « incroyance », « incroyant ».. Le sens de perfidia est dans certains cas plus péjoratif et devient « incroyance malveillante » ou « incroyance persécutrice ». Perfidia peut aussi signifier, selon les auteurs, « rupture de foi », « fausse croyance », « croyance erronée », « refus de croire » ou « manque de confiance ».

vignette|redresse|La bulle Caeca et obdurata Hebraeorum perfidia de Clément VIII expulsant les Juifs hors des États pontificaux (1593). Michel Remaud observe que .. Mais ce sens strictement étymologique n'empêchait en rien, ajoute-t-il, une interprétation nettement plus péjorative due à . De même, l'historien Jules Isaac parle de de cette oraison.. Il n'en dénonce pas moins, dans ce qu'il appelle l', les siècles de catéchèse qui ont persuadé les chrétiens de la perfidie juive et de son caractère satanique, soulignant le lien entre les pratiques de l'antisémitisme chrétien et le système hitlérien. Jules Isaac évoque notamment les ..

Ces préjugés correspondent à la prétendue perfidia judaica qui a constitué pendant des siècles un thème récurrent des documents pontificaux relatifs aux Juifs. et remontent à l'Antiquité tardive, avec notamment le concile d'Agde, dans les premières années du , qui condamne les ., suivi par des bulles pontificales et des motu proprio portant des titres tels que Impia Judaeorum perfidia (1244), Antiqua Judaeorum improbitas (1581), Cum Hebraeorum malitia (1593) ou Caeca et obdurata Hebraeorum perfidia (1593).

En effet, même si le terme signifie originellement « infidélité », « manque de foi » ou « incrédulité », le contexte chargé d’antijudaïsme n'a pas tardé à le transformer en un synonyme de « fourberie ». L’influence du texte de l'oraison sur la perception des croyants a fait le reste, en aggravant la connotation négative de ce mot ; . et en donnant une assise liturgique au thème du , présenté comme coupable de la mort de Jésus .

Les traductions vignette|gauche|redresse|Missel de dom Lefebvre, illustrations de René de Cramer (1921). Comme seul le latin était utilisé dans la liturgie catholique, le texte était identique d’un missel à l’autre. Mais, à partir du et surtout du , des éditions bilingues ont été publiées pour faciliter la compréhension des fidèles pendant l’office.. Le missel, désormais genre littéraire à part entière, s'est alors répandu dans toutes les couches de la population jusqu'à devenir le cadeau de première communion par excellence.

Depuis cette époque, la traduction des textes liturgiques en langues communes a donc varié selon les éditeurs pourvu que ceux-ci aient reçu l’approbation de l’Église catholique : il existait en même temps, dans une même langue, plusieurs traductions autorisées.

L'historien Bernhard Blumenkranz rappelle que la plupart des missels francophones traduisaient perfidis par perfides. Par exemple, le Nouveau Paroissien romain de 1905 publié par les éditions Brepols traduisait « » par « perfides Juifs » et « » par « Juifs perfides ». Toutefois, un ouvrage fort répandu dans la première moitié du , le Missel quotidien et vespéral de dom Lefebvre (1920), vendu à dès sa première année et réédité plus de Première édition en 1920 ; rééd. Bruges, Paris, 1951, 702-703. « Le missel de dom Gaspar Lefebvre de l’abbaye Saint-André de Bruges en 1920, et celui de dom Gérard de Clairvaux en 1937 se répandirent par millions. » Marie-Élisabeth Jeannin, La liturgie : pour comprendre et participer, juin 2002, article en ligne., traduisait ainsi l’exorde :

Toujours dans le missel de dom Lefebvre, on enjoignait ensuite aux fidèles de ne pas s’agenouiller :

Enfin venait l’oraison :

En 1960, Blumenkranz préconise de traduire la première phrase par : « Prions aussi pour les Juifs incroyants, pour que notre Dieu et Seigneur enlève le voile de leurs cœurs et pour qu’eux aussi reconnaissent Jésus-Christ, notre Seigneur. » Il souligne : Il se réfère à son étude « » ainsi qu’aux travaux de John Maria Oesterreicher et de Jules Isaac« La dernière étude de cette oraison, après le travail de , est donnée par . ». Il note que « d’une manière générale, les morceaux liturgiques à caractère antijuif prononcé resteront toujours rares » dans l’histoire de l’Église, tout en relevant néanmoins des « exceptions » telles que « l’exhortation contre les Juifs par Roclen, évêque de Mâcon ».

Pour Michel Remaud, l'antijudaïsme de l’Église romaine reste à mettre en rapport avec celui des Églises d’Orient. Citant le prêtre Yohanan Elihai (Jean Leroy)Yohanan Elihai, Juifs et chrétiens d’hier à demain, Cerf, Paris, 1990, 22-23., il écrit : « Les mots perfidis et perfidiam – dont il faut se réjouir qu’ils aient disparu de la liturgie catholique – étaient sans commune mesure avec les formules que l’on trouve dans certaines liturgies orientales, byzantine, syrienne ou autres, sur la “race adultère et infidèle des juifs”, la “synagogue qui est condamnée”, “l’essaim des déicides, la race impie des juifs”, “le peuple maudit des juifs”, et autres amabilités ».

L'enseignement du mépris

La suppression de la génuflexion

L’expression s’inscrit dans la liturgie du Vendredi saint au . Une centaine d'années plus tard, à la fin du , l’agenouillement et la prière silencieuse, qui accompagnaient les autres demandes de la prière universelle, sont abolis dans le cas de l'oraison pour les Juifs.

Autant le choix des mots, du moins à l’origine, ne semble pas suspect à Bernhard Blumenkranz, autant l’abolition de la génuflexion lui paraît symptomatique. L'oraison pour laquelle les fidèles ne s’agenouillaient plus est devenue, depuis le , « fortement chargée d’une note d’hostilité qui en altérait profondément le sens et l’intention ».

vignette|redresse=1.2|Le Vendredi saint à la chapelle du Saint-Esprit de Bytom (Pologne). Pour Jules Isaac, on ne saurait parler d’antisémitisme populaire à cette époque et cette « brutale modification liturgique » que constitue la suppression de la génuflexion a donc toutes chances d’avoir été imposée par l’Église « comme un moyen de faire pression sur le peuple, de lui inculquer jusque dans la prière la forte dose nécessaire d’antijudaïsme ». En cela, son analyse diffère de celles d'Erik Peterson et de John Maria Oesterreicher, tous deux considérant que « le changement est originaire non de Rome mais de GauleFormule extraite de l’article de John Maria Oesterreicher, , cité par Jules Isaac. ».