En philosophie de l'esprit, le dualisme est la thèse selon laquelle l'Univers est constitué de substances matérielles et de substances mentales.

Le dualisme se réfère à une vision de la relation matière-esprit fondée sur l'affirmation que les phénomènes mentaux possèdent des propriétés qui sortent du champ de la physique W.D. Hart, , in Samuel Guttenplan (dir.), , Blackwell, Oxford, 1996, p. 265-267..

Ces idées apparaissent pour la première fois dans l'histoire de la philosophie avec les écrits de Platon et d'Aristote, qui affirment que l'« intelligence » de l'homme (une faculté de l'esprit ou de l'âme) ne peut pas être assimilée ni expliquée par son corps matériel, Criton, Phédon, trad. M.-J. Moreau, Éd. Gallimard, Folio Essais, 1985.Aristote (milieu ) La Métaphysique trad. Annick Jaulin, PUF, 1999. Cependant, le premier emploi du terme dans cette acception ne date que de la première moitié du et apparaît sous la plume de Christian Wolff (1670-1754).

La version la plus connue du dualisme est élaborée par René Descartes dans les Méditations métaphysiques parues en 1641. Il y soutient que l'esprit et le corps sont « réellement distincts », c'est-à-dire que l'un peut exister sans l'autre. Descartes qualifie l'esprit de substance pensante (res cogitans) et le corps de substance étendue (res extensa) en ce sens que toute la nature de l'esprit n'est que de penser tandis la nature du corps n'est que d'être étendue. Sa doctrine est ainsi qualifiée de dualisme de substance. La conception cartésienne de l'esprit l'amène à être le premier à formuler le problème des relations de l'esprit et du corps, ce que l'on nomme le problème corps-esprit, de la façon dont il est présenté aujourd’hui.

Le dualisme est opposé à des formes variées de monismes, parmi lesquelles le physicalisme et le phénoménisme. Le dualisme de substance s’oppose à toutes les formes de matérialisme, tandis que le dualisme de propriétés peut être considéré comme une forme de matérialisme émergentiste et serait alors opposé à un matérialisme non émergentiste Howard Robinson, , The Stanford Encyclopedia of Philosophy (Fall 2003 Edition), Edward N. Zalta (dir.), lire en ligne..

Histoire du dualisme en philosophie

Platon Dans le Phédon, Platon formule sa fameuse conception des Formes éternelles en tant que substances distinctes et immatérielles dont les objets et autres phénomènes que nous percevons ne sont que les ombres. L’idée de Platon est devenue le point de départ de toutes les formulations ultérieures de ce que l’on appelle aujourd’hui le dualisme de substance en ontologie. Mais cette conception ne doit pas être vue comme une notion métaphysique ancienne et dépassée car elle entraîne des conséquences précises et indéniables pour la philosophie de l'esprit, en particulier pour le problème corps-esprit.

Platon explique clairement dans le Phédon que les Formes sont les universalia ante rem, c'est-à-dire qu’elles sont des concepts (ou idées) universels, rendant intelligible l’ensemble du monde phénoménal. Par conséquent, pour que l’intellect (l’aspect le plus important de l’esprit en philosophie jusqu’à René Descartes) ait accès à une forme quelconque de connaissance en rapport à un aspect quelconque de l’univers, il est nécessaire qu’il soit lui-même une entité immatérielle (ou la propriété d’une telle entité). Ainsi, il est clair en se fondant sur ces textes que Platon était un précurseur très clairvoyant de Descartes et des formulations ultérieures et plus rigoureuses du concept de dualisme de substance.

Aristote Aristote a par la suite rejeté la notion des Formes de Platon en tant qu’entités existant indépendamment, mais maintient de nombreux aspects de l'idéalisme, par exemple pour la division de la substance d'avec l'accident. Dans son livre Métaphysique, il pointe déjà le problème central de cette idée : d’un côté, si l’on dit que chaque particularité du monde phénoménal participe ou est incluse dans les Formes, on semble détruire l’unité essentielle et indispensable de la Forme. D’un autre côté, si l’on dit que les particularités sont seulement semblables, ou sont des copies des Formes, nous avons alors besoin de Formes supplémentaires pour expliquer la connexion entre les membres de la classe constituée par les particularités-et-les-formes, et ainsi de suite, nous menant dans une régression infinie. C’est ce qu’Aristote a appelé l’argument du « troisième homme ».

C’est pour ces raisons qu’Aristote a revu la théorie des Formes afin d’en éliminer l’idée de leur existence indépendante des entités concrètes particulièresAristote, mil. , "De l’Âme", trad. A. Jannone, ed Gallimard, TEL, 1994. La forme d’une chose, pour Aristote, est la nature ou l’essence (du grec ousia) de cette chose. Affirmer que Socrate et Callias sont tous les deux des hommes ne signifie pas qu’il existe une entité transcendante "homme" à laquelle Socrate et Callias appartiennent tous les deux. La forme est substance, mais elle n’est pas substance au-delà de la substance des entités concrètes qu’elle caractérise. Aristote rejette à la fois l’universalia in rebus et l’universalia ante rem. Certains philosophes et penseurs ont considéré cela comme une forme de matérialisme, non sans raisons. Cependant, ce qui est important du point de vue de la philosophie cognitive est le fait qu’Aristote ne croit pas que l’intellect puisse être conçu comme quelque chose de matériel. Son raisonnement est le suivant : si l’intellect était matériel, alors il ne pourrait pas inclure toutes les formes. Si l’intellect était un organe matériel spécifique (ou la partie d’un tel organe), alors il serait limité à ne recevoir que certains types d’informations, de la même manière que l’œil est limité à recevoir des données visuelles et l’oreille, des données auditives. Puisque l’intellect est capable de recevoir et d’émuler toutes les formes de données, il ne peut pas être un organe physique, et, par conséquent, il ne peut être qu’immatériel.

Le néoplatonisme Le christianisme des premiers siècles semble avoir lutté afin d’arriver à une position unique concernant la question de la relation entre l’esprit et le corps, de la même manière qu’il a lutté pour définir le statut ontologique du Christ. Le consensus semble avoir émergé autour de ce que l’on appelle aujourd’hui le néoplatonisme, au début du Moyen Âge. Les doctrines liées au néoplatonisme sont essentiellement des modifications mineures de l’idée générale de Platon à propos de l’immortalité de l’âme et de la nature des Formes. Les chrétiens néoplatoniciens assimilaient les Formes aux âmes, et croyaient que l’âme était la substance de chaque être humain, tandis que le corps n’en était qu’une ombre, ou une copie de ses phénomènes éternelsWhittaker, The Neo-Platonists, (Cambridge, 1901).

La scolastique Les philosophes ont ensuite poursuivi dans l’optique néo-aristotélicienne tracée par Thomas d’Aquin, développant une notion tripartite des formes, faisant ainsi le parallèle avec la Trinité constituée par le Père, le Fils et le Saint-Esprit : les formes, l’intellect et l’âme étaient les trois aspects ou parties du même phénomène singulier. Pour Thomas d’Aquin, l’âme (ou l’intellect) constituait toujours la substance de l’être humain, mais, d’une façon semblable à ce qu’avait proposé Aristote, ce n’est qu’à travers ses manifestations dans un corps humain qu’une personne pouvait acquérir le statut d’être humain. Alors que l’âme (intellect ou forme) pouvait exister indépendamment du corps (contrairement à ce qu’affirmait Aristote), l’âme en elle-même ne constituait pas une personne. Ainsi, Thomas d’Aquin suggéra que l’on dît « l'âme de saint Pierre prie pour nous » plutôt que de dire « saint Pierre prie pour nous », puisque tout ce qui restait de saint Pierre, après sa mort, était son âme. Toutes les choses liées au corps, comme la mémoire individuelle, étaient effacées avec la fin de l’existence corporelle de chacunThomas d’Aquin, Somme théologique.

Différentes visions existent sur cette question dans le christianisme moderne. La doctrine officielle de l’Église catholique, comme il est illustré par le Symbole des Apôtres (Credo), affirme qu’à la seconde venue du Christ sur Terre, l’âme est réunie au corps lors de la résurrection, et la personne tout entière (corps et âme) part ensuite vers le Paradis ou l’Enfer. Ainsi, il y a une sorte d’inséparabilité de l’âme, de l’esprit et du corps, ce qui semble encore plus proche d’Aristote que les positions exprimées par Thomas d’Aquin.

Des théologiens n’acceptent pas cette doctrine et insistent sur le fait que seule l’âme immatérielle (et par conséquent l’esprit ou l’intellect avec elle) part pour le Paradis, laissant le corps (et le cerveau) derrière elle pour toujours.

Descartes et les post-cartésiens

Dans ses Méditations Métaphysiques, Descartes se lança dans une quête au cours de laquelle il s’engagea à douter de tout ce en quoi il croyait, afin de découvrir ce dont il pouvait être certain. En faisant cela, il découvrit qu’il pouvait douter du fait qu’il ait ou non un corps (il se pouvait qu’il soit simplement en train de rêver de son corps, ou que ce ne fût qu’une illusion créée par un "malin génie"), mais il ne pouvait pas douter de l’existence de son esprit. Ceci constitua pour Descartes le premier indice montrant que le corps et l’esprit étaient deux choses réellement différentes. L’esprit, selon Descartes, était une "chose pensante" (du latin res cogitans), et une substance immatérielle. Cette "chose" était l’essence de sa personne, celle qui doutait, croyait, espérait, et pensait. Cette distinction entre le corps et l’esprit est ainsi étayée dans les méditations VI : « j'ai une claire et distincte idée de moi-même, en tant que je suis seulement une chose qui pense et non étendue, et […] j'ai une idée distincte du corps, en tant qu'il est seulement une chose étendue et qui ne pense point ». « Toutes les choses que je conçois clairement et distinctement, peuvent être produites par Dieu telles que je les conçois. » Ainsi, explique Descartes, l’esprit est une chose pensante qui peut exister indépendamment de son corps étendu. Et par conséquent, l’esprit est une substance distincte du corps, une substance dont l’essence est la pensée.

L’affirmation centrale du dualisme cartésien est que l’esprit immatériel et le corps matériel interagissent de façon causale, une idée qui continue d’apparaître de manière privilégiée dans de nombreuses philosophies non européennes. Les événements mentaux causent des évènements physiques, et inversement. Cela conduit à un problème très profond concernant le dualisme cartésien : Comment un esprit immatériel peut-il causer quoi que ce soit dans un corps matériel, et inversement ? Ceci a souvent été appelé le "problème de l’interactionnisme".

Descartes lui-même a peiné pour obtenir une réponse cohérente à ce problème. Dans sa lettre à la princesse Élisabeth de Bohême, il suggéra que les esprits des êtres animés interagissaient avec le corps à travers la glande pinéale, une petite glande au centre du cerveau, entre les deux hémisphères. Cependant, cette explication n’était pas satisfaisante : comment un esprit immatériel peut-il interagir avec la glande pinéale matérielle ? Étant donné la difficulté qu’il y avait à défendre la théorie de Descartes, certains de ses disciples, tels Arnold Geulincx et Nicolas Malebranche, proposèrent une explication différente : toutes les interactions corps-esprit demandaient l’intervention directe de Dieu. Selon ces philosophes, les différents états de l’esprit et du corps constituaient seulement l’occasion d’une telle intervention, et non sa cause. Ces occasionalistes maintinrent cette thèse selon laquelle toute causalité était naturelle, excepté celle liant le corps et l’espritAlquie, F., "Le Cartésianisme de Malebranche", Vrin, 2005.

Typologie des dualismes en philosophie Différents types de dualismes ontologiques