L'Évangile selon saint Matthieu (titre original : ) est un film franco-italien réalisé par Pier Paolo Pasolini et sorti en 1964.

Il s'agit d'une interprétation cinématographique de l'histoire de Jésus (incarné par l'acteur non professionnel Enrique Irazoqui) d'après lÉvangile selon Matthieu, de l'Annonciation à la Résurrection. Les dialogues sont tirés directement de l'Évangile, Pasolini estimant que « les images ne pourront jamais atteindre les sommets poétiques du texte ». Il aurait préféré lÉvangile selon Matthieu aux autres car il estimait que « Jean était trop mystique, Marc trop vulgaire et Luc trop sentimental ».

Le film est considéré comme un grand classique du cinéma mondial dans sa veine néoréaliste. Après sa sortie initiale, il a remporté le grand prix du jury de la Mostra de Venise et trois Rubans d'argent, dont celui du meilleur réalisateur. Après que le film a été parfois déconsidéré par des critiques chrétiens à sa sortie, le journal L'Osservatore Romano de la Cité du Vatican estime en 2015 qu'il s'agit du de tous les temps.

Synopsis

Joseph est bouleversé quand il voit que sa fiancée Marie est enceinte. C'est alors que l'archange Gabriel lui apparaît et lui dit qu'il ne faut pas craindre de prendre Marie pour épouse, car ce qui a été engendré en elle vient de l'Esprit saint. Elle aura un fils qui s'appellera Jésus et qui sauvera son peuple de ses péchés.

Lorsque l'enfant naît, les rois mages viennent l'adorer. Mais les livres saints du peuple juif sont connus du roi Hérode qui, craignant que l'enfant ne devienne le libérateur qui doit mettre fin au pouvoir de Rome, donne l'ordre de tuer tous les nouveau-nés.

Des années plus tard, Jésus vient voir son cousin Jean, qui fait des baptêmes dans le Jourdain. Lorsque Jésus sort de l'eau, les cieux s'ouvrent et on entend une voix qui dit : .

Jésus se retire ensuite dans le désert pendant quarante jours et quarante nuits, après quoi il part proclamer la bonne parole ou l'Évangile avec quelques disciples. Il parcourt les villes et villages de Judée et de Galilée, annonçant la venue du Royaume de Dieu et accomplissant des miracles. Trahi par Judas, il meurt crucifié sur le Golgotha. Il ferme les yeux dans une lumière éclatante et se relève d'entre les morts trois jours plus tard.

Fiche technique Titre original : Titre français : L'Évangile selon saint Matthieu Réalisation : Pier Paolo Pasolini Assistant réalisateur : Vincenzo Cerami, Elsa Morante et Maurizio Lucidi Scénario : Pier Paolo Pasolini, d'après l'Évangile selon Matthieu Photographie : Tonino Delli Colli, assisté de Giuseppe Ruzzolini (cadreur) Montage : Nino Baragli Son : Mario Del Pozzo Musique : Luis Bacalov, Carlo Rustichelli (non crédité) Extraits des œuvres de Bach (Passion selon saint Matthieu), Webern, Mozart, Prokofiev (Alexander Nevsky), de la Missa Luba (messe congolaise), de spirituals et de chants révolutionnaires russes Décors : Luigi Scaccianoce assisté de Dante Ferretti Costumes : Danilo Donati Conseiller religieux : Don Giovanni Rossi Mixage : Fausto Ancillai Opérateur : Gianni Cianfarelli Modica Assistant opérateur : Victor Hugo Contini Scripte : Lina D’Amico Maquillage : Marcello Ceccarelli, Lamberto Marini, Mimma Pomilia Production : Alfredo Bini Sociétés de production : Arco film (Rome), Lux Compagnie Cinématographique de France (Paris) Pays de production : • Langue : italien Format : noir et blanc • 1,66:1 • son : mono • Genre : Biographie historique, péplum biblique Durée : 137 minutes Dates de sortie : Italie : (Mostra de Venise 1964) ; (Milan et Rome) France : Affiche : Jouineau Bourduge (France)

Distribution

Enrique Irazoqui : Le Christ Margherita Caruso : Marie jeune Susanna Pasolini : Marie âgée : Joseph : Jean-Baptiste Settimio Di Porto : Pierre Otello Sestili : Judas Ferruccio Nuzzo : Matthieu Giacomo Morante : Jean Alfonso Gatto : André Enzo Siciliano : Simon Giorgio Agamben : Philippe Guido Cerretani : Barthélémy Marcello Galdini : Jacques d'Alphée Luigi Barbini : Jacques de Zébédée Elio Spaziani : Thaddée d'Édesse Rosario Migale : Thomas Juan Rodolfo Wilcock : Caïphe Allesandro Clerici : Ponce Pilate Amerigo Bevilacqua : Hérode I Francesco Leonetti : Hérode II Franca Cupane : Hérodiade Paola Tedesco : Salomé Eliseo Boschi : Joseph d’Arimathie Natalia Ginzburg : Marie de Béthanie Rossana Di Rocco : l’Ange du Seigneur Renato Terra : le diable qui tente Jésus dans le désert Ninetto Davoli : un pasteur

Production Genèse et développement vignette|300px|gauche|Cliché de l'acteur Enrique Irazoqui et du réalisateur Pier Paolo Pasolini durant le tournage.

Le , Pier Paolo Pasolini rencontre pour la première fois des membres de la , organisation jésuite, dont son fondateur Giovanni Rossi, alors qu'il a été invité à Assise pour participer au Congrès des cinéastes organisé par la Cittadellà christiana.. C’est au cours de ce séjour qu'il aurait eu l’idée d’entreprendre l’adaptation cinématographique du premier récit évangélique, quelques jours avant l’ouverture officielle de Vatican II () : lisant à cette occasion les quatre Évangiles d'un bout à l'autre, il affirme que l'adaptation d'un film à partir de l'un d'eux « lui a fait remiser tous les autres projets qu'il avait en tête ».

Deux semaines après son séjour à Assise, il entame le tournage de son court-métrage La ricotta inclus dans le film à sketches RoGoPaG. Celui-ci suscite une controverse et Pasolini est condamné en première instance, en , à une peine de quatre mois de prison et une forte amende pour « dénigrement de la religion d'État » . Via Cairn.info.

En 1963, Pasolini soutient publiquement l’entreprise réformiste impulsée par Jean XXIII, à qui sera dédicacé L’Évangile selon Matthieu à titre posthume (« À la chère, tendre, et familière mémoire de Jean XXIII »). Parallèlement à la réalisation de La Rage (janvier-), il sollicite l’aide de la Pro Civitate Christiana pour entamer la production de L’Évangile selon Matthieu : dans une lettre adressée à Lucio Caruso, il demande « [u]n appui technique, philologique, mais aussi un appui conceptuel » pour l’« aider dans le travail de préparation du film » et « pendant le tournage ». Il exprime sa volonté de « suivre point par point l’Évangile selon Matthieu, sans en faire un scénario ou une adaptation. Le traduire fidèlement en images, suivant son récit sans une seule omission ni sans un seul ajout ». Contrairement aux précédentes représentations cinématographiques de la vie de Jésus, le film de Pasolini n'embellit pas le récit biblique par des inventions littéraires ou dramatiques, et ne présente pas non plus un assemblage des quatre Évangiles. Pasolini a déclaré qu'il avait décidé de « refaire l'Évangile par analogie » et les rares dialogues du film proviennent tous directement de la Bible. La Pro Civitate Christiana se porte garante auprès des banques pour assurer les capitaux nécessaires au financement du film.

Étant donné la réputation bien connue de Pasolini en tant qu'athée, homosexuel et marxiste, la nature révérencieuse du film a été une surprise, surtout après la polémique de La ricotta. Lors d'une conférence de presse en 1966, on a demandé à Pasolini pourquoi il avait réalisé un film traitant de thèmes religieux alors qu'il était lui-même non croyant ; il a répondu : Il a placé sa critique dans le contexte du débat au sein du catholicisme sur la position assumée par le clergé au cours des siècles.

À propos de l'idée d'analogie, Pasolini a souligné son intention de ne pas reproduire exactement un Christ historique dans sa vie quotidienne, mais de raconter cette histoire à l'aune de la société du Mezzogiorno des années 1960, de raconter « la vie du Christ plus deux mille ans de récits sur la vie du Christ ». Comme il l'a expliqué :

vignette|300px|La ville de Matera en Basilicate, un lieu de tournage du film. Le film est dédié à : l'annonce au générique d'ouverture indique qu'il est ( « dédié à la mémoire chère, joyeuse et familière du pape »). Pasolini se montre particulièrement critique à l'égard du nouveau pape (1963), au moment où il ébauche un scénario pour une suite au film, cette fois sur l'apôtre Paul. Le projet prévu pour 1966-1967 n'a finalement jamais vu le jourAu sujet de la nouvelle ébauche de film, il s'est exprimé comme suit : « Le film est une action extrêmement violente contre l'Église et le Vatican, puisque j'ai développé un Paul à double face, c'est-à-dire schizophrène, clairement disloqué en deux : l'un est un saint […] tandis que l'autre est un prêtre, un ex-pharisien, celui qui récupère son ancien statut culturel et fonde l'Église. D'où ma condamnation ; en tant que mystique, il est bien, c'est une expérience mystique comme une autre, respectable, je ne juge pas cela, mais je le condamne fermement en tant que fondateur de l'Église, avec tous les éléments négatifs inhérents à celle-ci : la sexophobie, l'anti-féminisme, l'organisation, les collectes, le triomphalisme, le moralisme. Pour résumer, toutes les choses qui ont fait de l'Église une mauvaise chose. » Voir Martellini, L. 2006, p. 119..

Tous les éléments constitutifs de l'Évangile selon Matthieu ne se retrouvent pas dans le film et des éléments muets sont ajoutés (par exemple le regard triste puis heureux de Marie, lorsque Jésus réfute la famille organique au profit de la famille spirituelle). La plupart des éléments montrés sont conformes au texte biblique, mais certaines libertés ont été prises par Pasolini, par exemple en ce qui concerne les raisons de la dénonciation de Jésus par Judas et son suicide.

Attribution des rôles Pasolini a utilisé de nombreuses techniques du néoréalisme italien dans la réalisation de son film. La plupart des acteurs qu'il a engagés étaient des non-professionnels.

Le rôle du Christ était en premier lieu destiné à être joué par un poète. Pasolini proposa le rôle successivement à Evgueni Evtouchenko, Allen GinsbergCritique DevilDead., Jack Kerouac puis Luis Goytisolo, mais ils refusèrent tous. Il rencontra par la suite Enrique Irazoqui, un jeune étudiant catalan (de père espagnol et mère italienne)Enrique Irazoqui est devenu depuis un économiste et un professeur de littérature, considéré comme l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des échecs informatiques., alors un syndicaliste de en Italie pour rechercher du soutien à la lutte contre le régime franquiste. Pasolini a dit qu'il s'était inspiré dans ce film du style pictural de Piero della Francesca, de Duccio et de Masaccio : .

Le reste de la distribution est principalement composé d'habitants de Barile, Matera et Massafra, où le film a été tourné. Pasolini a confié à sa propre mère, Susanna, le rôle de la vieille mère de Jésus. La distribution comprend également des intellectuels de renom tels que les écrivains Enzo Siciliano et Alfonso Gatto, les poètes Natalia Ginzburg et Rodolfo Wilcock, et le philosophe Giorgio Agamben.

Références artistiques

En plus de la source biblique originale, Pasolini a utilisé des références à « deux mille ans de peinture et de sculptures chrétiennes » tout au long du film. L'apparence des personnages est également éclectique et, dans certains cas, anachronique, ressemblant à des représentations artistiques de différentes époques (les costumes des soldats romains et des Pharisiens, par exemple, sont influencés par l'art de la Renaissance, tandis que l'apparence de Jésus a été comparée à celle de l'art byzantin ainsi qu'à l'œuvre de l'artiste expressionniste Georges Rouault).

Tournage vignette|300px|gauche|La cour intérieure du château de Gioia del Colle. La scène d'Hérode et de la danse de Salomé y a été filmée.