Alain-René Lesage ou Le SageLa Bibliothèque nationale de France privilégie la forme et rejette la forme . Voir Notice de personne : Lesage, Alain-René (1668-1747), consulté 28 août 2026., né le à SarzeauArchives départementales du Morbihan, baptêmes, mariages, sépultures, Sarzeau 1668-1676 : né le , ondoyé le 9 mai et baptisé le 13 décembre 1668, fils de maître Claude Le Sage, notaire royal et greffier de la cour royale de Rhuys et de damoiselle Jeanne Brenegat. et mort le à Boulogne-sur-Mer, est un romancier, dramaturge et traducteur français.
Bien qu’il soit aujourd’hui surtout connu pour son roman d'inspiration picaresque Histoire de Gil Blas de Santillane, Lesage est l’auteur d’une importante production théâtrale et a notamment contribué au développement et au renouvellement du « théâtre de la Foire »Pierre Berthiaume, « Lesage et le spectacle forain », Études françaises, volume 15, numéro 1-2, avril 1979, p. 125–141 (lire en ligne)..
Par ailleurs, il a traduit des œuvres littéraires espagnoles (Lope de Vega, Calderón)S. Filippini, Préface aux Aventures de « Beauchesne », Capitaine de flibustiers, éd. Phébus, 1991, ..
Biographie Fils unique d’un notaire royal, Lesage a été envoyé à la suite de la mort de son père, survenue alors qu’il avait 14 ans en pension chez les Jésuites de Vannes, où il a reçu une éducation de qualité pendant que son tuteur dilapidait sa fortune. Après cinq ou six ans d’emploi au centre des impôts de Bretagne, il est monté à Paris où il a étudié la philosophie et le droit. Il se maria, le , à l’âge de vingt-six ans, à l’église de Saint-Sulpice avec Marie-Elisabeth Huyard fille sans fortune d’un bourgeois de la Cité..
Il fut d’abord avocat, puis, ne gagnant pas assez pour vivre, essaya de vivre de sa plume. Il traduisit, sans succès, les Lettres galantes d’Aristénète (1695) du grec au français, à la suite des conseils du poète Danchet, un ami de longue date.. Le maréchal duc de Villars, qui connaissait son mérite, ayant tenté inutilement de l’attacher à son service par les offres les plus flatteuses, il a payé son indépendance par une vie de laborieuse pauvreté..
L’abbé de Lionne, qui lui a assuré une pension de 600 livres par anRené et Suzanne Pillorget, France baroque, France classique. II Le dictionnaire, Robert Laffont, 1995, p. 648., l’a initié aux œuvres de la littérature espagnole.. Il a traduit successivement : le Traître puni, de Francisco de Rojas Zorrilla et Don Félix de Mendoce, de Lope de Vega, publiés, sans signature, sous le titre de Théâtre espagnol (1700).À l’époque, les traductions étaient plutôt de libres adaptations.. Les acteurs ont refusé ces deux pièces mais, ayant traduit la comédie de Rojas le Point d’honneur, en 1702, ceux-ci l’ont produite début février. Cependant, cette pièce espagnole, vieillie et dépaysée, ne réussit pas. Lesage en donna une autre au Théâtre-Français, Don César Ursin, traduite de Calderon, qui n’eut pas plus de succès (). De même, la traduction des Nouvelles aventures de l’admirable Don Quichotte, d’Alonso Fernández de Avellaneda (1704) n’a pas non plus été remarquée..
En 1707, il a finalement percé avec Crispin rival de son maître, petite comédie en un acte en prose, dont le grand succès est dû à la vérité de l’observation, à la vivacité et à la franchise de l’esprit, ainsi qu’à sa gaieté naturelle et de bon aloi.. La même année, il s’annonce comme romancier de premier ordre dans le Diable boiteux, dans lequel le héros se fait transporter par le diable sur les toits de maison en maison, afin d’y voir ce qui s’y passe, pour conter une aventure sans liaison avec ce qui précède ni avec ce qui suit. Cet ouvrage était aussi une imitation de l’espagnol, mais une imitation libre, appropriée aux mœurs françaises et fécondée par l’observation originale et personnelle de l’esprit humain. Lesage n’avait guère emprunté à l’auteur espagnol, Guevara, que l’idée et le cadre du principal personnage, le diable.. Il avait fait une création toute nouvelle en lui donnant, suivant la remarque de Villemain, « une nature fine et déliée, malicieuse plutôt que méchante.. » Dans cette œuvre où le merveilleux n’est là que pour la forme, toute une diversité d’aventures et de portraits défilent rapidement devant les yeux du lecteur, en soumettant à une critique railleuse et pleine de finesse une foule de types, tous frappants de naturel et de vérité..
Le succès considérable du Diable boiteux acheva enfin de distinguer le nom de Lesage de la foule des écrivains.. Cette dernière œuvre donna cours à plusieurs anecdotes. Deux seigneurs se disputèrent le dernier exemplaire de la seconde édition en mettant l’épée à la main dans la boutique du libraire Claude Barbin. Boileau s’indignait d’une telle vogue et menaçait, dit-on, de chasser son laquais, pour avoir introduit chez lui le Diable boiteux, tandis qu’au théâtre, les portiers étouffés pouvaient attester la gloire de l’auteur..
vignette|Alain-René Lesage, gravé par Alphonse Boilly d’après son frère Julien Léopold Boilly. Lesage avait étudié la littérature espagnole, au moment où déjà la France avait abandonné celle-ci et ce qui n’était qu’un souvenir a paru presque une nouveauté. Pour la critique ancienne, ses romans n’avaient cependant d’espagnol que les noms et les lieux de la scène. Pour le reste, c’était l’esprit et les mœurs françaises que retraçait Lesage. Le voyage ne dépaysait pas le lecteur qui sentait, dans la peinture malicieuse des vices et des passions espagnoles de Lesage, une perpétuelle allusion aux ridicules de sa patrie.. La critique universitaire plus récente, notamment espagnole, a néanmoins fait justice de ces affirmations, en montrant que les emprunts de Lesage à la littérature espagnole sont suffisamment profonds et importants pour invalider l’hypothèse de l’indépendance de l'écrivain dans le cadre de l'imitation..
Lesage n’avait pas encore donné toute sa mesure comme romancier. Avant de le faire dans Gil Blas, il a atteint, comme dramaturge, par sa comédie de Turcaret ou le Financier, une hauteur que ni ses débuts ni la nature aimable de son talent ou l’indulgence de son caractère ne faisaient pressentir. Il s’est montré, dans cette pièce, le digne élève de Molière et Turcaret est peut-être l’œuvre qui se rapproche le plus des grandes créations de ce dernier. Cette pièce, qui s’inscrit dans la tradition classique de Tartuffe, est une satire âpre et vigoureuse de la platitude naturelle et des vices d’emprunt du parvenu de la fortune, dépourvu d’éducation.. On a reproché à Lesage d’avoir mis en scène des mœurs aussi mauvaises, mais c’est l’essence de la comédie de peindre les mauvaises mœurs sociales, celles qui ont besoin d’être corrigées.. On a aussi dit que Turcaret manquait d’intérêt, parce qu’elle n’offrait pas de personnages honnêtes et sympathiques au profit desquels la confusion du vice put tourner.. Ce défaut, si c’en est un, est racheté, en fait, par la vérité des peintures, l’imprévu des incidents, le comique des situations, la verve du dialogue, la vivacité des saillies, la gaieté piquante de la satire, le mouvement et la vie de l’œuvre entière. Même si les formes de l’usure ont pu changer, et avec elles les types de ceux qui l’exercent, Turcaret n’en est pas moins resté un classique de la satire des fortunes improvisées par la spéculation et l’agiotage..
Avant même de paraître, Turcaret avait excité contre elle, les mêmes oppositions que Tartuffe. Les financiers menacés firent jouer toutes les cabales, essayèrent toutes les influences, même celle de la séduction de l’argent envers l’auteur. Ils lui auraient offert, en vain, cent mille livres pour l’engager à retirer sa pièce.. En attendant la représentation publique, l’auteur produisait sa comédie dans la société. Un jour qu’il devait la lire chez la duchesse de Bouillon, il fut retenu au palais par un procès et arriva en retard à l’hôtel aristocratique. La duchesse lui reprocha aigrement d’avoir fait perdre plus d’une heure à la compagnie : avant de se retirer, malgré toutes les instances pour le retenir. Ce fut le grand dauphin, fils de Louis XIV, qui mit un terme aux difficultés en envoyant, le , aux comédiens du roi l’ordre formel., « d’apprendre la pièce et de la jouer incessamment ». La première représentation a eu lieu, le , au théâtre de la rue des Fossés Saint-Germain., en plein milieu du grand hiver de 1709, qui l’avait retardéeLe registre de la Comédie-Française indique qu'il y a eu relâche à cause du froid, du lundi 14 au mardi 22 janvier 1709.. vignette|Gravure pour Gil Blas de Santillane par Longueil sur un dessin de Marillier (1810).
L’ouvrage capital de Lesage n’appartient cependant pas au genre dramatique, mais au roman : c’est l’Histoire de Gil Blas de Santillane (-), que l’on a considéré comme le chef-d’œuvre du roman de mœurs en France.. Comme le Diable boiteux, Gil Blas n’a, au fond, d’autre objet que le tableau de la société et des mœurs, mais le cadre en est à la fois plus simple et plus vaste. Le sujet de ce roman picaresque est étudié sous plus d’aspects et, pour chacun d’eux, avec plus de profondeur. Le récit a pour règle l’intérêt plutôt que la vraisemblance, mais la vérité est la loi des peintures. Le héros a des aventures nombreuses et bizarres. Il part d’aussi bas que possible et s’élève au plus haut point. Il passe par les situations sociales les plus diverses, et connaît à plusieurs reprises les revers et les retours de la fortune..
On a quelque peu discuté sur la moralité de Gil Blas.. Ce roman n’a, pas plus que Turcaret, la prétention d’être une histoire édifiante ; ce n’est pas la peinture des hommes, quoique faite par une âme noble et pure, tels qu’ils doivent être : Le système de Lesage est de laisser les conséquences pratiques émaner d’elles-mêmes d’une représentation naturelle et vraie. Lorsque, plus tard, il traduira la romanesque et moralisante Histoire de Guzman d’Alfarache, il la donnera « purgée des moralités superflues ».. Le trésor d’instructions morales mis par Lesage dans Gil Blas en font une sorte de comédie humaine où l’auteur attaque, avec les mêmes armes, les mêmes ridicules..
Les ouvrages suivants de Lesage ne répondent pas aux œuvres précédentes. Rebuté par le mauvais vouloir des comédiens, il a dû travailler à la hâte et pour vivre. Il avait ainsi écrit en , pour le Théâtre-Français, une petite comédie, La Tontine, dont les comédiens lui ont fait attendre la représentation () pendant vingt-quatre ans.. Fatigué des cabales du théâtre et des coteries de la Comédie-Française, l’auteur de Turcaret, que protégeaient en vain son talent et ses succès, porta, comme Piron, ses ouvrages au théâtre de la foire, pour lesquels il produisit, avec divers collaborateurs, au moins une centaine de pièces. Depuis , ce théâtre subalterne, longtemps abandonné aux bouffonneries italiennes et aux plaisirs du peuple, s’était élevé à côté de la Comédie Française, qui représentait les chefs-d’œuvre dramatiques français. Persécutés par la Comédie Française engoncée dans ses privilèges, les forains avaient opposé l’adresse à la tyrannie des prétentions de leurs rivaux. On leur avait interdit le dialogue, ils avaient chanté ; on leur avait proscrit la chanson, ils s’étaient réfugiés dans la pantomime et ils avaient su trouver, dans leurs métamorphoses diverses, l’art de toujours égayer le public. Bientôt leurs pièces, destinées d’abord au peuple, attirèrent jusqu’aux courtisans et la gaieté licencieuse, la bouffonnerie triviale de leur jeu réveilla la satiété des grands seigneurs qui quittèrent les plaisirs délicats de la scène française pour chercher des représentations où ils s’amusaient en s’encanaillant.