Les Griquas (ou Gricquas ou Griekwas en afrikaans) sont une population de langue afrikaans vivant en Afrique du Sud. Ils sont issus d'un groupe spécifique de Bastaard qui, au tournant du et avec l'aide de la London Missionnary Society, tente de s'organiser en communauté autonome de la colonie du Cap. Ils tirent leur nom d'une tribu khoïkhoï, les Gurirgiqua (ou Grigriqua) dont ils sont en partie les descendants. Ils descendent également de populations esclaves, européennes et . Au cours du , ils créent plusieurs États indépendants à la frontière de la colonie du Cap, avec laquelle ils entretiennent des relations complexes. Ces États sont annexés par cette dernière à la fin du , sous pression des nouvelles républiques boers. Une identité griqua perdure toutefois jusqu'à aujourd'hui. Durant l'apartheid, le gouvernement sud-africain considérait les Griquas comme une sous-division de la catégorie « Coloured ».
Terminologie
L'ethnonyme « Griqua » n'est adopté qu'en 1813 pour désigner des populations installées à la frontière nord de la colonie du Cap et issues d'un processus de métissage et de créolisation entre les colons européens, les populations khoisan, et esclaves. Jusqu'à cette date, on parle de Bastaards (signifiant bâtards en néerlandais, plus tard orthographié baster en afrikaans).
Le terme de bastaards apparait initialement au dans la colonie du Cap pour désigner les individus issus des relations, le plus souvent illégitimes, entre colons et femmes khoisan. Il a aussi servi à désigner les enfants issus de relations entre Khoisan et esclaves, parfois qualifiés plus spécifiquement de bastaards hottentots (terme aujourd’hui considéré comme insultant). Plus largement, d'après l'historien Robert Ross : .
Cette population utilise comme langue véhiculaire un créole néerlandais qui deviendra l'afrikaans. Plus qu’un label indiquant le métissage, le terme de « bastaard » devient rapidement un statut socio-économique, permettant de désigner des individus considérés comme « plus civilisés » car plus proches des Européens, c’est-à-dire chrétiens et n’occupant pas les emplois les plus déconsidérés. Cet usage du terme « bastaard » se développe particulièrement au sein des communautés qui se construisent au aux marges de la colonie du Cap. Le mot est aujourd’hui considéré comme injurieux et les Griquas abandonnent cette terminologie en 1813 (cf. partie « Histoire » ci-dessous). Toutefois, certains groupes, comme les « Basters de Rehoboth » (vivant aujourd'hui en Namibie) revendiquent toujours ce terme comme autoethnonyme.
Histoire
Des Bastaards aux Griqua (1751-1813) Précédant les trekboers et le front pionner de la colonie du Cap, un groupe de Bastaards s'installe au nord du fleuve Orange, s'affirme comme « Griqua » et tente d'établir son autorité sur ce territoire frontière.
Adam Kok I : les origines bastaards
Le groupe bastaard duquel ont émergé les Griquas se forme véritablement après 1751. À cette date Adam Kok I (1710-1795), devenu relativement riche grâce à la chasse d'éléphants, conduit un groupe de Bastaard et de Khoikhoi vers l'importante ferme qu'il a achetée au nord de la colonie du Cap, à Piketberg. La motivation du départ de la colonie du Cap semble avoir été la difficulté d'obtenir un statut social satisfaisant dans les zones dominées par les colons néerlandais. C'est à Piketberg que le groupe d'Adam Kok I se liera avec la tribu Khoikhoi des Gurirgiqua (ou Grigriqua), qui donnera son nom à la communauté en 1813.
En 1771, les terres d'Adam Kok I lui sont retirées au profit de colons européens. Malgré des recours auprès des autorités coloniales, il ne parvient pas à les récupérer. A l'âge de 61 ans, il est contraint de migrer vers le nord-ouest avec sa famille et ses partisans. Ils s’installent à Kamiesberg, puis à Pella dans la région du Namaqualand, près du fleuve Orange. Sa communauté est confrontée à des conflits avec des groupes voisins, notamment des Oorlam menés par la famille Afrikaner, ainsi qu’à des attaques de fermiers boers.
À le mort d'Adam Kok I en 1795, il laisse une importante richesse en bétail et une groupe de fidèles bien organisé. La communauté est structurée en un système de « démocratie oligarchique » centrée sur le pouvoir des , ce qui permet un certaine autonomie politique et de résister aux pressions exercées par les colons blancs et différents groupes dans le contexte particulier des marges de la colonie du Cap.
Installation à Klaarwater et fondation d'un proto-État À la fin du , l’annexion de territoires par la colonie du Cap dans le petit Namaqualand pousse l’avancée des trekboers et du front pionner dans la vallée de la rivière Orange mettant en présence dans un espace de plus en plus restreint de nombreuses populations : Oorlams, Bastaards, , Khoisan, etc. Ce phénomène est accentué par les déplacements de population causée par le Mfecane suite à l'arrivée au pouvoir de Chaka Zoulou. De nombreux groupes qui arrivent à obtenir des armes à feu se tournent alors vers une économie de prédation basée sur les raids. Au demeurant, les autorités de la colonie du Cap tentent d'enrôler certains Bastaards dans les kommandos ou dans un régiment, le , ce à quoi nombreux d'entre eux s'opposent puisqu'ils y seraient relégués au rang d'« Hottentots ». Dans ce contexte, des grandes familles Bastaards vont tenter de normaliser les relations avec la colonie. Un groupe mené par Cornelius Kok I (fils d'Adam Kok I) et Barend Barends quitte en 1800 le petit Namaqualand. Autour de 1804-1805, ils s'installent de manière pérenne autour de plusieurs puits et fondent Klaarwater (aujourd'hui Griekwastad). En échange de la sécurisation de la frontière, ils réclament une autonomie relative par rapport aux autorités du Cap, des droits de propriété et le contrôle d’un territoire situé dans la boucle du fleuve Orange. Dans ce processus, ils reçoivent à partir 1801 le soutien des missionnaires de la London Missionnary Society (LMS), représentée notamment par William Anderson, et se redéfinissent en 1813 comme « Griqua ». Ils posent ainsi les jalons d'un État relativement indépendant, qui deviendra plus tard le Griqualand Ouest.
Les interactions entre autorités coloniales, missionnaires de la LMS et groupes Bastaards sont marquées par de nombreuses tensions : les Bastaards ont besoin de la colonie (notamment pour l'accès aux armes à feu) mais souhaitent conserver une certaine autonomie dans leurs choix commerciaux et de défense ; les administrateurs coloniaux souhaitant contrôler les Bastaards et limiter leur indépendance ; les missionnaires sont pris entre ces deux volontés contradictoires et sont dans le même temps de plus en plus impliqués, par le mariage et par leurs églises, dans les luttes de pouvoir au sein du groupe Bastaards (entre les grandes familles et les nouveaux dirigeants proches de la LMS).
C'est pour résoudre ces tensions que John Campbell, directeur de la LMS en visite dans la colonie du Cap, propose en 1813 plusieurs réformes. Premièrement, il propose au groupe une constitution qui répartit les pouvoirs entre les kaptyns (capitaines) des grandes familles Bastaards et les nouvelles élites proches de la LMS qui prennent des postes de dirigeants administratifs et religieux. Secondement, il soumet l'idée que cette communauté change de nom pour devenir les « Griqua » et que Klaarwater soit rebaptisée Griquatown (Griekwastad en afrikaans), en référence au clan Khoikhoi /Karihur (« Chariguriqua » ou « Grigriqua ») dont la majorité des membres du groupe seraient d’après lui des descendants. Si la véracité de cette affirmation est difficile à vérifier, ce changement de nom vise à créer une nouvelle identité insistant sur des racines indigènes communes à l'ensemble du groupe et à dépasser les divisons entres Bastaards revendiquant une ascendance européenne et groupes non-européens (Oorlam, Kora, San, etc).
Si on en croit les rapports de l'époque, l'expansion Griqua s'est parfois accompagnée d'exactions contre les populations autochtones (San), mais aussi s'est aussi accompagnée de processus de rencontre et de créolisation. Les gravures du décrivant les bourgs Griquas sont ainsi révélatrices d'une société composée de strates plus ou moins anciennement « occidentalisées » : des maisons à l'européenne voisinent avec des cases traditionnelles Khoikhoi (en forme de dôme), des Griquas habillés à l'européenne se mêlent à des Griquas (sans doute d'origine plus récente) habillés comme des autochtones.
Développement du Griqualand (1813-1840) Au début du , le Griqualand devient donc un État relativement autonome au nord de la colonie du Cap qui tente, non sans difficulté, d'imposer son autorité sur les autres populations de la région : , khoisan et progressivement des fermiers boers. Malgré les tentatives d'unification (menées notamment par la LMS), les conflits sont constants entre chefs () qui se partagent un territoire en expansion. En 1826, pour résoudre ces tensions, une nouvelle entité territoriale Griqua est ainsi créée autour de la mission de Philippolis. D’après l’historien , le pouvoir des Griqua sur les zones frontières qu’ils contrôlent atteint son apogée dans les années 1830 et 1840 avant que les colons anglais et afrikaners n’étendent progressivement leur emprise économique et politique sur ces espaces.
Expansion et division
alt=Trois personnages et un chien se tiennent devant une grande chaumière.|vignette|Gravure représentant la à Griquatown vers 1820. Le Griqualand se développe initialement sous l'autorité de deux : Cornelius Kok I (auquel succède son fils en 1813) et Barend Barends. Le centre administratif est Griquatown mais des groupes s'installent aussi dans ce qui deviendra , ou .
La société griqua est traversée de nombreuses tensions et plusieurs facteurs rendent instables les anciennes structures d'autorité claniques des deux chefs griquas. Leur domination économique est remise en question par de nouvelles élites qui commercent directement avec les populations sotho tswana et les trekboers, desquelles elles obtiennent notamment des armes. De même, de nombreux individus se convertissent au christianisme et certains apprennent à lire et à écrire grâce au travail de la LMS, ce qui les rend plus légitime aux yeux de la société coloniale et leur permet d'obtenir des postes administratifs dont les prérogatives empiètent sur celles des patriarches. Pour finir, l'afflux constant et continu de populations bastaards, khoisan, tswana, etc. affaiblit la primauté des liens familiaux/claniques sur lesquelles repose l'autorité des anciens .
Du fait de cette situation, en 1816, un groupe de jeunes hommes qui rejettent la domination des se rassemblent près de la et lancent des attaques sur Griquatown. Cette rébellion des Hartenaars, menée par , pousse Adam Kok II et Barend Barends à quitter Griquatown en 1819. Suite à ce conflit le Griqualand est divisé entre plusieurs chefferies : Andries Waterboer, soutenu par la LMS, est élu de Griquatown, Adam Kok II s'impose à Campbell et Barend Barends à Danielskuil où des petites communautés griquas existent depuis peu. A eux trois, ils contrôlent un territoire d’environ de superficie. Les différentes tentatives de le LMS pour établir des accords entre les trois chefs sont des échecs, et Adam Kok II et Barend Barends n'hésitent par exemple pas à soutenir la rébellion des Bergenaars qui, entre 1822 et 1827, tente (sans succès) de déstabiliser le pouvoir d'Andries Waterboer à Griquatown. Ces rivaux s'allient tout de même parfois, comme en 1823 pour mener la bataille de Dithakong contre des populations nguni déplacées par le Mfecane.
Émergence de l’État griqua de Philippolis