Les princes possessionnés d'Alsace sont des princes allemands qui avaient conservé des fiefs enclavés dans le royaume de France, notamment après les annexions de l'Alsace (traités de Westphalie de 1648 et de 1679) et de la Lorraine (1766). Les traités stipulaient que ces possessions ne dépendaient pas du droit français mais de celui du Saint-Empire romain germanique.

À l'époque de la Révolution française, on a voulu établir l'unité du territoire national (nous dirions aujourd'hui la continuité territoriale). Ces sujets ou princes d'Empire s'attachèrent alors à défendre légalement leurs propriétés, souvent d'importantes seigneuries, face aux initiatives révolutionnaires. Nombre de ces territoires étaient situés en Alsace.

La France révolutionnaire face à l'affaire des princes possessionnés en Alsace Il est possible de restituer le développement de l'affaire en trois étapes chronologiquement identifiables :

La période 1787-1789 correspond au premier affrontement entre les princes et le gouvernement de la France, c'est-à-dire la monarchie de Louis XVI en tentative d'auto-réforme. La mise en place en 1787 de municipalités et d'assemblées représentatives est ressentie par les princes comme une ingérence insupportable dans les affaires de leurs fiefs alsaciens. Ils s'en insurgent auprès de Necker, à l'exemple du landgrave de Hesse-Darmstadt dont les officiers du comté de Hanau-Lichtenberg rédigent en 1788 une longue plainte énumérant tous les droits lésés. Cette réforme de 1787 est vécue comme le premier coup porté à une situation particulière pourtant garantie par les traités de paix et les lettres patentes du .

L'affaire proprement dite éclate au moment de l'abolition de la féodalité, dans la nuit du 4 août 1789. L'inquiétude des princes au sujet des décrets abolissant la féodalité au mépris des particularités locales de leurs domaines ne fait que grandir. Au grand dam de l'Autriche de Joseph II qui se pose en conciliateur, la Prusse attise le conflit dans l'objectif de faire naître dans le monde germanique un courant aussi contre-révolutionnaire et anti-français que belliqueux et soucieux de prendre sur la France une revanche de l'humiliation du traité de Westphalie. De septembre à , le diplomate prussien Goertz effectue une tournée de toutes les cours princières (les princes qui ont des domaines alsaciens, ainsi que les seigneurs ecclésiastiques menacés dans leurs droits métropolitains sur l'Alsace) pour les convaincre de refuser toute négociation avec les nouvelles institutions françaises et cimenter une coalition de princes germaniques contre la Révolution, en leur faisant miroiter les bénéfices qu'ils retireraient d'une défaite de la France. De son côté, l'Assemblée nationale tente de se montrer aussi généreuse et bien disposée à l'égard des princes possessionnés que possible, notamment sous l'influence de Mirabeau et de Christophe-Guillaume Koch, l'universitaire strasbourgeois venu à Paris défendre les intérêts des protestants alsaciens, et auquel les députés font rapidement appel pour comprendre les enjeux juridiques de l'affaire.

Ce n'est pas tant les décrets de destruction de l'Ancien Régime et de la féodalité, menaçant leurs prérogatives en Alsace, qui les inquiètent que la perspective de perdre à jamais un pouvoir d'origine germanique sur la province, maintenu conjointement à une souveraineté française qui ne cesse de se renforcer au . L'affaire des princes possessionnés est une spécificité alsacienne, non pas parce qu'on y trouve des princes étrangers, mais parce qu'à chacun de ces domaines alsaciens est attaché un régime particulier de féodalité et de souveraineté, garanti par les traités de paix du , ces mêmes traités qui ont rattaché progressivement l'Alsace à la France.

Le , Philippe Merlin de Douai rend son rapport au nom du comité de féodalité chargé d'examiner la question alsacienne. Ce rapport se divise en deux parties bien distinctes : la première, idéologique, démontre que l'Alsace est unie à la France non pas en vertu des traités de paix, mais de la volonté du peuple de cette province, qui a envoyé ses représentants aux états généraux de 1789, autrement dit, du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, et que le contrat social qui lie désormais l'Alsace à la France invalide toutes les revendications germaniques. La deuxième, pragmatique, se propose, après avoir exposé les raisons pour lesquelles la France ne doit en rien s'estimer redevable d'indemniser les princes lésés, d'adopter malgré tout une attitude de générosité destinée à proclamer en Europe les intentions pacifiques de la France révolutionnaire. Merlin propose ainsi aux princes le versement d'indemnités quoiqu'il ne reconnaisse absolument pas le fondement juridique de leurs réclamations, et demande à Louis XVI de prendre en charge les négociations d'indemnisation. Son but a été de cacher derrière un discours de principe des concessions bien réelles, plus étendues et favorables aux princes qu'initialement prévu. Cette générosité se heurte à l'intransigeance germanique face à l'évocation d'indemnités, même larges. La mission du chevalier de Ternant, chargé d'exposer aux cours princières concernées (juin-) que les indemnités proposées sont une preuve de la bienveillance de la France à leur égard est un échec retentissant. En Alsace, Stupfel, ancien procureur fiscal à Lauterbourg d'un des princes possessionnés les plus francophobes, Auguste-Philippe de Limburg Styrum, prince-évêque de Spire, démontre dans un ouvrage paru en 1790, farouchement hostile à Merlin de Douai dont il critique le raisonnement et auquel il reproche une connaissance insuffisance des réalités alsaciennes, que la conciliation des intérêts allemand, français et alsacien passe par le rejet catégorique des indemnités proposées, parce qu'elles le sont par une institution, l'Assemblée nationale, non reconnue par les autres puissances européennes, alors que les princes ne reconnaissent toujours que le roi de France ; parce que l'indemnité serait trop difficile à déterminer, et parce qu'au fond l'Alsace est toujours liée à l'Empire dont il ne souhaite pas qu'elle soit distraite.

La troisième période, celle de la marche à la guerre (-), voit la radicalisation des tensions dans les deux pays transformer l'affaire de portée initialement locale en casus belli. L'arrestation de Louis XVI à Varennes décide l'empereur Léopold II à afficher son soutien à la cause de la monarchie, contre la Révolution. Le conclusum de la Diète de Ratisbonne du subordonne l'affaire des princes possessionnés à la politique autrichienne. L'envoi de ce conclusum, dans la lettre que Léopold II adresse à Paris le , est interprété comme une rupture définitive des négociations entre la France et les princes. Face à la menace contre-révolutionnaire, les Girondins prônent la fermeté dans la négociation des indemnités, malgré les efforts de Koch et de son comité diplomatique. L'arrivée au pouvoir, en Autriche, de François II, le , achève de précipiter l'Europe dans une guerre inévitable. Celui-ci exige le la réintégration des princes possessionnés dans leurs prérogatives alsaciennes. Cet ultimatum provoque, le à l'Assemblée nationale, le vote à l'unanimité moins sept abstentions pour la déclaration de guerre « au roi de Bohême et de Hongrie », sur proposition de Louis XVI qui, conformément à la Constitution de 1791, s'est présenté devant les députés pour l'occasion. L'affaire reste présente dans les esprits des belligérants pendant toute la durée du conflit, et il n'est pas surprenant que le célèbre Manifeste de Brunswick du , qui promet à Paris une répression exemplaire si le roi venait à être malmené, fasse mention de la suppression arbitraire des droits et possessions de princes allemands en Alsace comme événement préalable à l'intervention austro-prussienne.

Tableau géopolitique de la Basse Alsace en 1789 Il est particulièrement difficile d'évaluer la façon dont s'agencent, au lendemain des traités de Westphalie, les différentes souverainetés présentes en Alsace. Cette difficulté est née des divergences d'interprétation de l'obscur article 87 du traité de Münster : celui-ci reconnaît au roi de France une suprématie sur la province (supremum dominium, domaine suprême), tout en préservant aux princes d'Empire leur immédiateté (immedietas, supériorité territoriale). Dès lors, la souveraineté sur les différents fiefs alsaciens fait l'objet de longs débats, qui ne s'achèveront que peu de temps avant la Révolution (1787, date où le duc de Deux-Ponts reconnaît la souveraineté du roi de France sur son bailliage de Cleebourg). La France, présente dans la province, au travers de la figure de l'intendant et du Conseil souverain d'Alsace, est donc contrariée dans sa souveraineté par l'existence de celle de grands seigneurs d'Empire, dont les droits quasi-régaliens sont garantis par le traité de Münster, à une époque où la monarchie absolutiste ne tolère dans le royaume aucune autre souveraineté que celle du roi. Louis XIV tente de mettre fin à cette ambiguïté en procédant entre 1680 et 1682 à des « réunions » de tous les domaines souverains sur lesquels le roi n'exerçait que la suprématie à lui transférée par l'empereur en 1648, y compris des bailliages contestés du nord de l'Alsace.

Louis XIV doit cependant renoncer à son projet dès 1697, lorsque l'article 4 du traité de Ryswick rétablit la supériorité territoriale des princes possessionnés. En revanche, dès 1700, le comte de Hanau-Lichtenberg décide d'entreprendre avec Louis XIV un échange de bons procédés : sa soumission à la suprématie royale contre la reconnaissance par lettres patentes de l'exercice de sa supériorité territoriale et de la jouissance de ses anciens droits et revenus. Ce prince possessionné accepte ainsi de devenir non le sujet mais le vassal du roi de France, qui l'assure de sa protection en reconnaissant ses privilèges particuliers. L'exercice des différentes souverainetés, royale et princières, est ainsi codifiée au par des lettres patentes, obtenue par les princes moyennant leur « soumission », accomplie à des dates diverses selon les seigneurs, qui souvent, pour les plus francophobes d'entre eux, refusent de se prêter de bonne grâce à la prestation de serment féodal, exigé lorsque le nouveau roi Louis XV monte sur le trône en 1715. Les princes tentent le plus souvent de contourner la reconnaissance de la suzeraineté française : l'exemple le plus représentatif à ce sujet est la prise de possession de la prévôté de Wissembourg, en 1719, par l'envoyé prince-évêque de Spire, qui réunit en catimini le Chapitre de l'église. Lorsque l'information arrive à Versailles, le séquestre temporaire des domaines alsacien du prince-évêque est apposé en guise de représailles.

D'autres points de discorde demeurent tout au long du , notamment la question de la limite de l'Alsace avec le duché de Deux-Ponts et le Palatinat, autrement dit celle des « bailliages contestés » en deçà de la Queich. Cette question ne trouve son règlement diplomatique qu'en 1786, lorsqu'un accord fait cession au duché de Deux-Ponts du bas-office de Schambourg en échange de la reconnaissance de la souveraineté française sur les bailliages contestés, traité éventuel qui ne devait recevoir son exécution qu'à la mort de l'électeur palatin, qui n'est survenue qu'après la Révolution.