En philosophie, le réalisme désigne la position qui affirme l’existence d’une réalité extérieure indépendante de notre esprit. Le réalisme affirme à la fois l’existence et l’indépendance du mondeM. Devitt, Realism & Truth (1984), Oxford: Basil Blackwell, .. L’existence signifie qu’il y a un monde extérieur au sujet, et l’indépendance, que ce monde n’a pas besoin d’être relié à un sujet pour exister. Le réalisme affirme que le monde est une chose et que nos représentations en sont une autre.

Ainsi conçu, le réalisme s'oppose à l'idéalisme, lequel soutient que le monde n’est qu’une représentation et n’a pas d'existence autonome. Lorsque l’on adopte une position réaliste, on soutient au contraire que l’existence du monde précède l’existence de notre esprit et que le monde continue d’exister sans lui.

Une personne peut être réaliste quant à l’existence et l’indépendance de certaines choses et être antiréaliste à propos d'autres choses. Le réaliste à propos des universaux, par exemple, considère que les universaux sont des entités qui existent dans le monde, mais il peut considérer, comme les platoniciens, que les êtres individuels qui les exemplifient n'ont pas d'existence en tant que tels. Il s'oppose dans ce cas au nominaliste, qui soutient une position réaliste concernant les seuls individus.

Les différentes versions du réalisme Le réalisme peut désigner des positions philosophiques diverses en fonction des entités ou caractéristiques dont la réalité est postulée ou en fonction des domaines où cette position est revendiquée. Le réalisme philosophique comprend au moins cinq volets : 1/ ontologique, métaphysique, 2/ gnoséologique, épistémologique, 3/ sémantique, 4/ éthiqueMario Bunge, « Matérialismes et sciences », in Athané, Machery et Silberstein (dir.), Matière première, 1/2006, Paris, Éditions Syllepse, ., et 5/ esthétique.

On parle de réalisme métaphysique, ou ontologique, lorsque la position réaliste s’applique aux entités dont l’existence est postulée par une théorie ou une doctrine philosophique. Cette thèse n’est pas censée pouvoir être vérifiée mais elle est présupposée chaque fois que l’on prétend explorer un monde préexistant à sa découverte.

Le réalisme épistémologique, ou gnoséologique, est une position théorique au sujet de la connaissance, qui considère que celle-ci porte sur des objets « réels » extérieurs au sujet et indépendants de lui. La thèse gnoséologique qu'il comprend implique de pouvoir parvenir à la connaissance de la réalité, au moins partiellement et graduellement. Le réalisme scientifique relève du réalisme épistémologique et il est tacitement admis par tous ceux qui estiment que la connaissance nous offre une représentation fidèle de la façon dont le monde est, indépendamment de l’esprit.

Le réalisme sémantique soutient que les propositions ou les expressions articulées dans un langage désignent, lorsqu’elles sont vraies, des faits ou des états de choses se réalisant dans le monde. Un énoncé est vrai lorsque ce qu’il décrit est la description de certaines choses ou événements qui existent ou se réalisent dans le monde indépendamment du langage. Le réalisme sémantique implique une conception métaphysique de la référence des mots ou des expressions linguistiques.

Le réalisme moral soutient qu’il y a des vérités morales qui correspondent à des faits moraux. On parle aussi de naturalisme moral pour qualifier cette position.

Enfin, le réalisme esthétique .

Aperçu historique Le réalisme a constitué une réponse à des questions philosophiques posées en des termes différents selon les époques. On peut alors distinguer trois périodes importantes dans l’histoire du réalisme philosophique, correspondant à trois types de débats : Antiquité et Moyen Âge : querelle des universaux, de Platon à Ockham. Les questions sur la réalité ne sont posées que pour un domaine particulier du discours et de la pensée, celui des universaux (catégories ou concepts généraux) Période moderne : questions liées au réalisme scientifique opposé au réalisme naïf, de Descartes à Kant. Cette période est marquée par un débat entre réalisme et anti-réalisme sur les sciences (Copernic, Galilée, Descartes) et sur le sens commun (cartésiens, Locke, Berkeley, Hume, Kant) concernant leur portée métaphysique. Période contemporaine : débat autonome sur le réalisme scientifique, de Comte à aujourd'hui. Le débat concernant la portée ontologique de la pensée a lieu en philosophie des sciences et en épistémologie indépendamment des spéculations métaphysiques et des grands systèmes philosophiques.

Antiquité et Moyen Âge Antiquité Dans l’Antiquité, le réalisme est une position qui est généralement défendue à propos de certaines catégories de choses, en combinaison avec une position antiréaliste ou sceptique concernant d’autres catégories de choses. Cette combinaison entre réalisme et antiréalisme est ancienne et elle remonte au moins à Platon, qui affirmait à la fois l'existence des « Idées » (εἴδη, eidè) ou « essences » et le caractère illusoire des êtres sensibles individuels. Aristote, lui aussi réaliste à propos des essences, modère cette position en soutenant que les essences ne peuvent exister séparément des êtres sensibles individuels. Les atomistes Démocrite, Épicure et Lucrèce notamment, considèrent au contraire que les apparences des phénomènes reposent sur la combinaison d'éléments simples – les atomes – qui constituent la réalité du monde.

Le philosophe et logicien néoplatonicien Porphyre de Tyr, dans son Isagogè qui est commenté par les médiévaux conjointement à l’Organon (ensemble de traités logiques) d'Aristote, va léguer aux philosophes et théologiens scolastiques la question des universaux et de leur réalité. Porphyre y écrit en effet :

Moyen Âge : querelle des universaux

La querelle des universaux désigne en premier lieu le débat qui a opposé, au milieu et à la fin du Moyen Âge (), les partisans du réalisme et du nominalisme. Cette querelle se développe à partir du problème des universaux, qu’on peut formuler ainsi :

Socrate est un homme et Platon est un homme. Dans ces énoncés, on prédique la même chose de Socrate et de Platon. Quelle est donc cette chose qui est prédiquée ? Existe-t-elle vraiment ?

Jusqu’à la période moderne, on appelle « universaux » les choses qui sont prédiquées de plusieurs individus, correspondant pour l'essentiel aux noms communs et aux verbes (« homme », « marcher », « blanc », etc.).

Trois réponses ont dominé la tradition dans cette querelle : le réalisme : les universaux sont des entités bien réelles ; le nominalisme : les universaux ne sont que des mots ou des expressions verbales désignant des individus ; le conceptualisme : les universaux sont des concepts, autrement dit, des propriétés qui n'ont pas d'existence par elles-mêmes

Guillaume de Champeaux parle de l'homme comme d'une réalité présente tout entière dans chaque homme à la fois (réalisme), mais sous l'influence d'Abélard, il finira par considérer les universaux comme de simples similitudes. Abélard reprend le vieil argument de Boèce : nulle réalité ne peut se dire de plusieurs choses, seuls les noms ont cette vertu-là. Abélard défend une position conceptualiste ou modérément réaliste : les termes généraux désignent non pas des entités existant par elles-mêmes mais des propriétés qui n'existent pas séparément des choses qu'elles caractérisentCf . Pierre Abélard, De intellectibus, 1125..

Ces positions trouvent leur origine dans l'opposition entre Aristote et Platon sur les Idées : Platon étant associé au réalisme, Aristote au conceptualisme et les stoïciens au nominalisme. Le problème des universaux est un débat entre réalisme et antiréalisme qui est qualifié de « régional » : il ne porte en effet que sur un domaine spécifique d'objets ou de pensées. Toutefois, la querelle des universaux touchait à tous les aspects de la philosophie abordés à l'époque ainsi qu'à la théologie.

Selon le médiéviste Alain de Libera, le réalisme médiéval soutient, contre le nominalisme et le conceptualisme, quatre thèses : Les universaux sont des choses (réisme) ; Il faut distinguer universel, particulier, singulier ; Dans la prédication, c'est une chose qui est prédiquée d'une chose, et non un terme d'un autre terme ; Le langage restitue le réelAlain de Libera, La Querelle des universaux, Paris, Seuil, 1996, , 133, 137, 393..

Boèce, Albéric de Paris, Robert de Melun, Adam de Blasham, Gilbert de Poitiers (de la Porée) furent « réalistes » en ce sens.

Le problème des universaux fait aujourd'hui toujours l'objet de discussions, principalement dans la tradition analytique, mais dans un contexte philosophique renouvelé (nouvelle logique depuis Frege, nouvelle physique, etc.). La crise des fondements en mathématiques a relancé le débat. Les trois positions soutenues par rapport au statut ontologique des contenus logico-mathématiques correspondent aux trois positions médiévales sur les universaux, comme le rappelle Willard V. O. Quine.. Le logicisme de Gottlob Frege est un réalisme ou encore ., le formalisme de David Hilbert est un nominalisme, et l'intuitionnisme de Luitzen Egbertus Jan Brouwer est un conceptualisme.

Dans ce débat, Quine a d'abord adopté la position nominaliste en co-écrivant Steps Toward a Constructive Nominalism avec Nelson GoodmanNelson Goodman et W. V. Quine, « Steps Toward a Constructive Nominalism », The Journal of Symbolic Logic, vol. 12, , décembre 1947, ., puis s'est rangé du côté du conceptualisme.. Nelson Goodman et plus récemment David K. Lewis, sont des défenseurs renommés du nominalisme. David M. Armstrong est quant à lui un ardent défenseur du réalisme à propos des universaux.

Moyen Âge : réalisme thomiste et néothomiste Le philosophe et théologien médiéval Thomas d'Aquin a défendu une forme de réalisme modéré, non platonicien. Les trois positions qu'il cherche à dépasser peuvent être résumées ainsi : Pour le réalisme platonicien, les universaux sont des choses et ils existent ante rem (avant les choses singulières) Pour le nominalisme, les universaux sont des flatus vocis (simples émissions vocales), ils existent post rem (ils ne servent qu'à désigner nominalement des choses singulières) Pour le conceptualisme, enfin, les universaux existent in re (ils sont des constructions de l'esprit abstraites à partir des choses extra-mentales)Julius Nicoladec, « La querelle des universaux », sur Sciences Humaines, 13 juin 2014..

Le philosophe et théologien Thomas d'Aquin soutient cependant les trois propositions ensemble : Louis Vax, Logique. .

Le réalisme, pour les thomistes (philosophes et théologiens se réclamant de la pensée de Thomas d'Aquin) accorde la priorité ontologique à l'être sur la façon dont il est connu. Le réalisme thomiste s'oppose ainsi à l’idéalisme pour lequel c'est le sujet connaissant, ou le Moi, qui préexiste à l'être connu ; mais aussi à l’empirisme, qui est généralement considéré comme une philosophie « déflationniste » (réduisant le nombre d'entités existantes). Le déflationnisme, représenté par exemple par Guillaume d'Ockham au Moyen Âge ou David Hume à l’époque moderne, est anti-réaliste d’un point de vue ontologique car il refuse d’hypostasier ou de multiplier les entités sans nécessité, selon la maxime bien connue du rasoir d'Ockham.

Les philosophes d’inspiration aristotélico-thomiste que sont Jean-Pierre Lainé et Marie-France Lainé résument les trois positions ontologiques ainsi :

Les deux auteurs associent le nominalisme et le scepticisme à l’empirisme.. D'après le nominalisme, les entités abstraites n’existent pas, le scepticisme nie quant à lui que nous puissions atteindre avec certitude une forme de réalité absolue, et l’empirisme explique que ce sont nos sensations qui sont les plus vives et les plus réelles, et non nos idées abstraites.