Un prête-plume. ou écrivain fantômeCalque de l'anglais « »., autrefois appelé familièrement nègre littéraire, ou simplement nègre.., est l’auteur « sous-traitant » et anonyme d’un texte signé par une autre personne, souvent célèbre.

L’emploi du mot « nègre », dans cette acception, date du milieu du , en référence à l’exploitation des populations noires d’Afrique.. Il fut popularisé par Eugène de Mirecourt, dans un pamphlet raciste visant l'auteur métis Alexandre Dumas. Le ministère français de la Culture et l'Office québécois de la langue française recommandent désormais l'emploi du terme « prête-plume » .

Origine et contestation de l'appellation de « nègre » littéraire Une référence aux esclaves d'origine africaine

Le mot « nègre », dérivé de l’adjectif latin (« noir »), désigne par métonymie une personne à la peau noire, originaire d'Afrique subsaharienne. Ce mot chargé de connotations négatives est aujourd’hui remplacé par « noir »., sauf raisons particulières comme une revendication identitaire par exemple (cf. la négritude)..

En relation avec la situation sociale des esclaves déportés par la traite des Noirs dans le monde occidental à partir du , le mot « nègre » désigne dès le une personne que l’on fait travailler très durement et sans respect, le plus souvent dans les champs ou comme domestiqueEntrée « nègre » du Littré..

C’est de cette fonction servile dans laquelle la personne exploitée n’a droit à aucune reconnaissance que viendra par analogie, au , le sens d’auxiliaire qui effectue le travail d’un commanditaire qui s’en attribue le profit. Le Trésor de la langue françaiseEntrée « nègre » du TLFi, sur le site du CNRTL. donne la définition suivante : avec des citations du (Georges Duhamel , Tharaud ) ; le dictionnaire Le Robert donne, quant à lui, pour la première occurrence de ce sens, sans indiquer chez quel auteur ou dans quelle œuvre. On a alors la définition moderne d’une pratique très ancienne, associée par exemple à Alexandre Dumas père et qu’illustre le mot prêté à son fils : C’est d’ailleurs Eugène de Mirecourt qui a vraiment lancé le terme dans son pamphlet sur Dumas en ..

Le mot « nègre » avec ce sens figuré n’apparaît pas dans le Dictionnaire universel de Pierre Boiste (1812), ni dans le Littré de , ni dans le Grand Dictionnaire universel du (, ). Le Dictionnaire de l’Académie en Entrée « nègre » du Dictionnaire de l’Académie, sur le site du CNRTL. se limite à un sens restrictif avec la définition suivante :

Les autres termes aujourd'hui préférés officiellement en France et au Canada Dans le domaine politique, on parle de « plume » pour celui qui écrit les discours, voire les livres d’une personnalité. Ces plumes sont plus ou moins avouées ; parfois elles ne rédigent que des brouillons qui sont parachevés par la personnalité politique. Tels sont les cas d'Erik Orsenna pour François Mitterrand, Christine Albanel pour Jacques Chirac et, en , Marie de GandtMarie de Gandt parlera de son expérience de plume dans son livre Sous la plume. Petite exploration du pouvoir politique et Henri Guaino, collaborateurs de Nicolas Sarkozy.

Dans le domaine littéraire, le terme de « plume » ou « prête-plume » est employé jusqu’au , coïncidant avec le début du développement du commerce triangulaire et, avec lui, de l'esclavage des Noirs. Ce terme reste utilisé par les Canadiens francophones. Ainsi, l'Office québécois de la langue française observe que le terme « nègre » provoque aujourd'hui des réticences en raison de sa très forte connotation, et suggère d'utiliser des termes plus neutres comme « prête-plume » et « écrivain fantôme ».

Au , le terme consacré est celui d’« écrivain à gage », et dans le langage familier spécialisé des écrivains et des éditeurs, on trouve le mot « teinturier » avec le même sensEntrée « teinturier » du Littré, édition de et supplément de , repris sur le site de l’ATILF : .. Voltaire, lui, utilise le terme de « blanchisseurLe général Manstein pressait Voltaire de revoir ses Mémoires. Le roi m’a envoyé son linge sale à blanchir, il faut que le vôtre attende, répondit Voltaire, qui venait de recevoir du roi de Prusse un paquet de vers à corriger. L’esprit de tout le monde, recueilli et mis en ordre par P.-J. Martin, Paris, Hetzel, . ».

En , la journaliste Sophie Blandinières affirme : .

En , une pétition lancée à l'initiative de Nelly Buffon demande le remplacement de cette locution dans le Dictionnaire de l'Académie française. En , la délégation générale à la langue française et aux langues de France propose d'utiliser l'expression « prête-plume »., recommandation confirmée par le ministère de la Culture le selon un courrier adressé au Conseil représentatif des associations noires de France (CRAN)..

Le métier de prête-plume Exemples historiques

Par définition, les prête-plume sont des écrivains fantômes, mais la rumeur veut que beaucoup d’auteurs célèbres y aient eu recours et des spécialistes cherchent à le démontrer. Pierre Louÿs, en « Molière est un chef-d'œuvre de Corneille », revue Comœdia du 7 novembre 1919., puis d’autres critiques comme Dominique Labbé. attribuent ainsi à Pierre Corneille la paternité de certaines œuvres de Molière, ce que conteste Georges Forestier, titulaire de la chaire des études théâtrales du de la SorbonneGeorges Forestier, « Dossier Corneille - Molière, ou : D’un vrai canular à une fausse découverte scientifique à propos des travaux de Dominique et Cyril Labbé ». Un débat analogue concerne entre autres Shakespeare soupçonné d’avoir collaboré avec d’autres dramaturges .. On discute aussi la part prise par Paul Arène dans l'écriture de certaines œuvres d’Alphonse Daudet comme les Lettres de mon moulinVoir l'article Lettres de mon moulin. Le , Paul Arène publie dans le journal Gil Blas un article en réponse à Octave Mirbeau qui contestait à Alphonse Daudet la paternité des Lettres de mon moulin. Il s’adresse à Daudet : ..

Le cas qui a popularisé l'image du prête-plume ou « nègre littéraire » est celui d'Alexandre Dumas père et d'Auguste Maquet, le plus connu de ses collaborateurs de l'ombre. Maquet rédigeait une première mouture à partir de ses recherches historiques, puis celle-ci était récrite par Dumas, qui ajoutait son style d'écrivain ainsi que les épisodes issus de son imaginationCatherine Mory, La Littérature pour ceux qui ont tout oublié, Larousse, 2013 (lire en ligne).. Ainsi, une dizaine de pages écrites par Maquet pouvaient se voir multiplier par dix après le passage du romancier. Certaines parties du premier jet ont été cependant reprises sans aucune modification, notamment dans Les Trois Mousquetaires, Le Comte de Monte-Cristo ou Vingt Ans après.

vignette|redresse|Guillaume Apollinaire. Eugène de Mirecourt est resté célèbre pour ses démêlés avec Dumas. Il a dénoncé, en , dans un pamphlet raciste intitulé Fabrique de romans : Maison Alexandre Dumas & Cie, le fait que l’œuvre de Dumas était rédigée par d’autres. Il écrit que les collaborateurs du romancier . Dumas a porté plainte et Mirecourt a été condamné à six mois de prison et à une amende pour diffamation.. Gérard de Nerval, Théophile Gautier, Octave Feuillet, Jules Janin, Eugène Sue, Anicet-Bourgeois, Paul Bocage auraient figuré parmi les écrivains fantômes de celui que Mirecourt désignait comme ...

Apollinaire a été l'un des deux prête-plume employés par l'avocat Henry Esnard pour rédiger le roman-feuilleton Que faire ? consacré à deux affaires criminelles datant de et , les procès Pranzini et Prado« Que faire ? », medias19.org, 2012.. Ce feuilleton, signé « H. Desnar », a été publié dans Le Matin en « Guillaume Apollinaire, Henry Desnar et Eugène Gaillet : Que faire ?, roman-feuilleton du Matin », fabula.org..

Plusieurs prête-plume sont devenus célèbres par eux-mêmes, comme Octave Mirbeau, ou H. P. Lovecraft, qui a prêté sa plume à divers auteurs de science-fiction. Colette, au début de sa carrière, a écrit la série des Claudine publiée sous le nom de son mari Willy.

Le général de Gaulle, alors à l’état-major de Philippe Pétain, a rédigé sur sa demande ce qui deviendra La France et son armée. Lassé d’attendre, de Gaulle fit publier le livre en le signant de son nom et se brouilla avec Pétain, malgré l’avant-propos où il lui rend hommage. De même, Emmanuel Berl est l'auteur de certains discours de Pétain en 1940Marc Riglet, « Le nègre juif du maréchal Pétain », dans Lire, mars 2007..

David Armine Howarth fut l'écrivain fantôme de Ma terre et mon peuple, la première autobiographie du Rajiv Mehrotra, Understanding the Dalai Lama, Viking. 2006. , p. 46.

Pratique contemporaine L’utilisation d’un prête-plume est de mise pour les autobiographies ou les récits de personnalités célèbres dans le domaine de l'art, de la politique, du sport ou des faits divers comme : Christine Albanel pour Jacques Chirac Anne Bragance pour Michel de Grèce Alain Dugrand pour Jacques Gaillot Éric DumoulinÉric Dumoulin, Politiquement nègre, Robert Laffont, 2008, 159 p., . pour Jean Arthuis, Roselyne Bachelot, Édouard Balladur, Hervé de Charette, Valéry Giscard d'Estaing, Marielle de Sarnez… Lionel Duroy pour Jean-Marie Bigard, Mireille Darc, Nana Mouskouri, Sylvie Vartan... Dan FranckDan Franck, Roman nègre, Grasset & Fasquelle, 310 p., . pour Rika Zaraï, Zinédine Zidane, et une soixantaine d'autres : . François Furet pour Edgar Faure Max Gallo pour Martin Gray Henri Guaino, Camille Pascal et Marie de Gandt.pour Nicolas Sarkozy Jean-François Kervéan pour Jean-Claude Brialy, Michel Drucker, Loana, Hervé Vilard… Basile de Koch pour Michel Poniatowski, Charles Pasqua, William Abitbol... Antoine de Meaux pour Philippe Noiret Erik Orsenna Patrick Rambaud : Catherine SiguretCatherine Siguret, Enfin nue ! Confessions d’un nègre littéraire, Intervista, coll. « Les mues », 223 p., . pour Julien Courbet, Greg le millionnaire, Lorie, Gérard Louvin, Claudia Schiffer.... Marie-Thérèse Cuny pour notamment Pierre Bellemare

La suspicion est fréquente à propos des auteurs et autrices prolifiques qui ont en même temps de lourdes activités publiques connues, comme Patrick Poivre d'Arvor., Jack Lang (, Laurent le Magnifique, Nelson Mandela), Alain Juppé (Montesquieu) ou François Bayrou (, le roi libre)...

C’est également le cas pour les personnes utilisant le travail de recherche effectué sous leur direction pour des mémoires ou des thèses et qui s’approprient ce travail sans mentionner son origine. Des révélations apparaissent d’ailleurs régulièrement avec des aveux qui lèvent une partie du secret comme avec Dan Franck ou Patrick Rambaud. Dans une enquête publiée en dans Le Magazine des livres, Anne-Sophie Demonchy avance même que 20 % des livres d’aujourd’hui seraient écrits par des prête-plume..

Cette collaboration est cependant de plus en plus affichée comme celle de Max Gallo pour Au nom de tous les miens, signé par Martin Gray en , ou, pour prendre un autre exemple récent, la publication posthume en de Mémoire cavalière de Philippe Noiret avec l’intervention d’Antoine de Meaux dont le nom figure sur la page de garde, mais cependant pas sur la couverture. Dans le vocabulaire de la maison d'édition, on parle parfois de « métis », lorsque le nom du nègre littéraire apparaît sur la couverture..

La pratique de « l'écriture fantôme » (parfois désignée par l'anglicisme ) est courante auprès des entreprises pharmaceutiques et dans le monde médical où les publications sont signées de la plume d'universitaires qui ne les ont pas véritablement écrites : : .. Aujourd'hui, les départements marketing de certains groupes pharmaceutiques rédigent des articles qui sont ensuite signés par des leaders d'opinion et des universitaires.

La rémunération

Au début du , les prête-plume politiques étaient payés environ euros par livre, ce qui représentait environ trois mois de travail.

Une autre méthode consiste en une rémunération au mot – un livre typique comptant environ .