Le gothique international (ou style international, ou art européen vers 1400Du nom de la huitième exposition tenue sous les auspices du Conseil de l'Europe au Kunsthistorisches Museum de Vienne du 7 mai 1962 au 31 juillet 1962. Lire en ligne. Page consultée le 4 juillet 2012) est une phase tardive de l'art gothique qui s'est simultanément développée sur les terres franco-flamandes, en Bourgogne, en Bohême et dans le nord de l'Italie entre la fin du et le début du Ingo F. Walther, Robert Suckale, Manfred Wundram, Masterpieces of Western Art: A History of Art in 900 Individual Studies from the Gothic to the Present Day, Taschen, 2002, . Lire en ligne. . avant de se propager largement à travers l'ensemble de l'Europe occidentale et centrale, justifiant ainsi le nom donné à cette période par l'historien d'art français Louis Courajod à la fin du Gabriele Fattorini, Mauro Lucco, Giovanni Sassu et Giovanni C. F. Villa, « Le », in La Peinture italienne, sous la direction de Carlo Pirovano, tome I, Mengès, 2002, . ..
Ce style, nommé « », ou « style doux » en allemand, et influencé par l'esprit courtois dont témoigne également la littérature, est marqué par une recherche nouvelle de l'élégance précieuse, et se traduit par l'emploi de tons plus vifs, jouant volontiers sur des appariements de couleurs primaires, par un affinement des représentations humaines corrigeant les formes plus statiques et hiératiques du gothique, par une plus grande attention aux détails — par exemple des étoffes et des drapés — et à l'observation de la nature — notamment des végétaux et des animaux. D'un autre côté, le gothique international se fait aussi l'écho des inquiétudes de l'époque, et connaît une inspiration plus sombre, s'attachant à des représentations plus crues et saisissantes de la mort. L'art s'engage alors vers une relative sécularisation de ses fonctions, les œuvres ainsi produites pour une élite de cour pouvant annoncer les commandes bourgeoises qui se développeront au .
Historiquement, ce style peut être considéré comme la dernière manifestation d'un art du Moyen Âge cosmopolite, par opposition aux évolutions ultérieures qui distingueront, à partir du , d'un côté l'école italienne qui, poursuivant un mouvement amorcé par Giotto et certains de ses suiveurs, donnera lieu à la Première Renaissance, de l'autre l'école flamande, qui sera marquée de manière décisive et définitive par les innovations picturales d'Hubert et Jan van Eyck. En Europe du Nord, des continuations de ce style qualifiées de « gothique tardif », concernant tout particulièrement les éléments décoratifs, peuvent subsister jusqu'au , dans la mesure où aucun terme alternatif n'a su s'imposer pour le remplacer avant la Renaissance. L'usage et l'extension du terme varient cependant quelque peu parmi les historiens d'art Définition du « style gothique international » sur le site de la Web Gallery of Art. Lire en ligne. Page consultée le 4 juillet 2012, certains préférant même le considérer, « à de nombreux égards, [comme] non réellement pertinent […] dans la mesure où il tend à aplanir les différences comme les détails de la transmission [artistique] Luke Syson et Dillian Gordon, Pisanello : Painter to the Renaissance Court, Londres, National Gallery Company, 2001, . . ».
Historique
Origines
La propagation d'un style international à la fin du trouve ses racines dans la conjugaison de plusieurs facteursErwin Panofsky, « Le début du et le style international », Les Primitifs flamands, II, 4-5, .. Tout d'abord, la désagrégation progressive du mécénat religieux du Moyen Âge, qui tendait à maintenir des écoles locales, a favorisé une certaine homogénéisation des pratiques à travers l'Europe, avant l'affirmation de systèmes corporatifs stricts au début du , qui eut pour effet de réaffirmer les spécificités nationales. La mobilité des œuvres et des artistes de renom, dont le prestige dépasse les frontières des royaumes, caractérise également une époque où les cours européennes les plus puissantes cherchent à collectionner les chefs-d'œuvre dans le but d'affirmer leur pouvoir, ce qui permet de diffuser en retour les innovations artistiques du temps. La multiplication des œuvres transportables, telles que les manuscrits enluminés, retables portatifs, pièces d'orfèvrerie, tentures, etc., voyageant au gré des déplacements des différentes cours, a donc pu entretenir les échanges entre les cours de Paris, Milan, Sienne, Avignon, Prague, Dijon, ou encore Londres, Cologne et Valence, de même que les filiations et mariages royaux — par exemple ceux de Richard II d'Angleterre, avec Anne de Bohême, puis Isabelle de Valois — ont pu propager des goûts aristocratiques similaires, et favoriser ainsi l'émulation.
De nombreux traits caractéristiques du gothique international apparaissent en Italie, et se répandent au nord des Alpes pour influencer la France, en partie à travers la colonie d'artistes italiens attachés à la cour papale d'Avignon, au premier chef d'entre eux le Siennois Simone Martini, qui y réside entre 1330 et 1340, et qui peut à bien des égards être considéré comme un précurseur de ce style. L'influence de la république de Sienne n'empêche cependant pas le gothique italien de conserver ses caractéristiques propres, pendant et après cette période, alors que la flamboyante cour des Visconti à Milan, également étroitement affiliée à la famille royale de France par la reine et épouse de Charles VI Isabeau de Bavière, est pour un temps le plus important foyer d'Italie du style courtois Luke Syson et Dillian Gordon, Pisanello, Painter to the Renaissance Court, National Gallery Company, London, 2001, .. Mais la compénétration fut réciproque, et les développements du style en Europe du Nord influencèrent en retour les artistes italiens.
Une importante version bohémienne prend naissance à la cour d'Empereur du Saint-Empire romain germanique Charles IV à Prague, qui devient pour une brève périodeLa prédominance de Prague comme centre initiateur d'un style artistique se répétera avec le maniérisme de la cour de Rodolphe II du Saint Empire, à la fin du . le fer de lance de l'art européen. Charles, qui appartient à la dynastie du Luxembourg, a été éduqué par le futur pape d'Avignon Clément VI ; dans sa jeunesse, il passe également sept ans à la cour de France et se rend par deux fois en Italie. Ceci, conjugué à ses relations familiales — tout particulièrement son mariage avec Blanche de Valois, sœur de Philippe VI de France —, explique les liens intimes qu'il entretient avec les différentes cours de France, y compris celle de la papauté d'Avignon, et, à partir de 1363, celle de la branche des Valois du Duché de Bourgogne, qui échoit à Philippe le Hardi par l'entremise de son père Jean le Bon.
Le style bohémien ne possédait initialement pas ces silhouettes ondulantes et élancées caractéristiques des autres centres artistiques, mais ses figures féminines, notamment celles des « Belles Madones », traduisent une richesse et une douceur eurent une grande influence sur les représentations ultérieures. Charles possédait au moins un retable italien, vraisemblablement réalisé en Italie par Tommaso de Modène, et envoyé en Bohême pour orner le château de Karlstein, près de Prague, où il est encore actuellement conservé Michael Levey, Painting at Court, Weidenfeld and Nicholson, London, 1971, 24-7, .. Pour la Cathédrale Saint-Guy de Prague, il s'alloue d'abord les services de Mathieu d’Arras, un architecte français qui avait été maître maçon de la cathédrale de Narbonne, puis, à la mort de ce dernier en 1353, ceux de l'Allemand Peter ParlerAndrew Martindale, « L'art européen de 1350 à 1400 », L'Art gothique, Thames and Hudson, Paris, 1993 (traduction de l'édition de 1967), chap. 4, ., qui réalise également, pour la décoration du triforium, une série de bustes de contemporains, dont le sien propre, qui constitue l'un des premiers autoportraits de l'histoire de l'artErnst Hans Gombrich, Histoire de l'Art, , Paris, Phaidon, 2001, ..
Caractéristiques stylistiques et thématiques
Durant une période qui s'étend approximativement de 1390 à 1420, on note une correspondance particulièrement étroite entre des œuvres produites dans des régions éloignées de l'Europe occidentale et centrale, ce qui permet d'établir une parenté entre des artistes tels que maître Francke à Hambourg et le maître de Boucicaut à Paris puis à Milan, le maître rhénan du Jardin de Paradis et Stefano da Verona, ou encore les Italiens Pisanello et Gentile da Fabriano et les Franco-Flamands frères de Limbourg, au service, entre autres, du duc de BerryErwin Panofsky, Les Primitifs flamands, rééd. 2003, ..
Ostentation et affirmation d'une splendeur de cour vignette|gauche|Jacques de Baerze, Retable de la crucifixion, vers 1390, Musée des beaux-arts de Dijon.
Conséquence d'une « spirale inflationnelle d'ostentation socialeErwin Panofsky, Les Primitifs flamands, rééd. 2003, . » qui anime les cours européennes, notamment en réaction à l'émergence d'une classe bourgeoise qui s'affirmera au , la très haute noblesse adopte une stylisation à l'extrême des mœurs et du comportement, qui se traduit par une quête effrénée de splendeur démonstrative. Les riches retables sculptés d'origine allemande exposant, ouverts, des statuettes de bois doré, et fermés, des peintures, apparaissent en France à la faveur de la commande par Philippe le Hardi au sculpteur d'origine flamande Jacques de Baerze, du retable, spectaculaire pour l'époque, de la chartreuse de Champmol, peint ensuite par Melchior BroederlamErwin Panofsky, Les Primitifs flamands, rééd. 2003, ..
Dans la mesure où les commandes deviennent également le fait de monarques ou de riches aristocrates, et non plus de l'Église seulement, les donateurs demandent à se faire représenter, le plus souvent agenouillés, en posture de prière, dans des portraits votifs destinés à assurer leur salutMatthias Weniger, « La Peinture européenne du au », .. Si leur taille est d'abord minuscule, comme dans la Madone de Glatz (vers 1343-1344) réalisée par un maître de Bohême, elle tend à augmenter pour égaler progressivement celle des personnages sacrés qui les accompagnent, et établir un dialogue direct avec ceux-ci, à l'instar du roi d'Angleterre Richard II dans le diptyque de Wilton (vers 1395-1399).
Les manuscrits enluminés sacrés connaissent une même évolution : certaines miniatures mettent par exemple en scène la réception de leur commanditaire au Paradis, tels Jean de Berry, accueilli avec quelques-uns de ses proches par Saint Pierre dans ses Grandes Heures, ou Gian Galeazzo Visconti dans son livre d'heures enluminé par Giovannino de' Grassi Michael Levey, Painting at court, 1971, 12-38..
Raffinement et idéalisation des personnages
vignette|Frères de Limbourg, Les Très Riches Heures du duc de Berry, folio 4v, Avril
Peintres et sculpteurs exaltent en outre la figure féminine. La représentation des hautes aristocrates est nettement influencée par l'esthétique courtoise, que l'on retrouve aussi bien dans l'échange des anneaux de la scène de fiançailles figurée dans la miniature d'Avril du calendrier des Très Riches Heures du duc de Berry que dans une tapisserie d'Arras montrant L'Offrande du cœur.
Les figures sacrées, et en premier lieu celle de la Vierge, sont touchées par la même tendance à l'idéalisation raffinée. En Europe centrale, les « belles madones » () sculptées sur bois, inspirées de modèles gothiques français, traduisent une nouvelle douceur sourianteStefano Zuffi, L'Art au , Hazan, 2005, ., et les régions rhénanes voient l'émergence d'un « style doux », ou « tendre » (« »), représentant des corps empreints d'une mollesse délicate, où les membres ne semblent plus soutenus par l'ossature du squelette.